Du coté du jazz (décembre 2020)

Quand trois Suisses se rencontrent…

Ils se racontent des histoires de fondation, de création et de libération. Humair/Blaser/Kanzig, un trio remarquable, Daniel, batteur inestimable, peintre à toutes les heures, a participé à toutes les grandes aventures récentes du jazz, Samuel, tromboniste, sait se servir de toute l’histoire du jazz pour la faire sienne et Henri, contrebassiste, très demandé sur la scène internationale, maître du temps, capable de répondre à toutes les sollicitations. A eux trois, toutes les générations s’entremêlent. « 1291 », titre de cet album fait référence à la constitution de la Suisse, une sorte d’acte de naissance évidemment très contesté. Ils ont choisi la légende pour construire un répertoire qui laisse rêveurs dans leur capacité à construire une musique-fiction – comme on dirait « science-fiction ». Ils mêlent allégrement, avec un sens de l’ironie bien français pour le coup, des thèmes des premiers disques de jazz comme « Original Dixieland One Step » tiré du premier 78 tours de jazz signé par l’Original Dixieland Jass Band » – en 1917, les producteurs n’ont osé « jazz » -, des compositions traditionnelles et, enfin, des canevas de chacun des membres du trio comme des improvisations signées par le trio. La musique se veut concrète. A l’image du premier disque de jazz, « Livery Stable Blues », ils évoquent les prés suisses, les animaux des fermes, la nature, l’ouverture vers l’ailleurs.

Un album libéré qui fait sourire tout en ouvrant grandes les vannes des influences, des réminiscences et, last but not least, de prendre plaisir à cette musique actuelle comme sait l’être le jazz, rencontres de mémoires. Le passé comme ouverture vers l’avenir, l’espoir.

Humair/Blaser/Kanzig : 1291, Out Note/Out There


Un duo, contrebasse/piano, pour évoquer la musique de Bill Evans, est un pari risqué

Diego Imbert et Alain Jean-Marie ne cachent rien de l’enjeu : « The Music of Bill Evans » affiche fièrement le titre de cet album. La faire vivre, se l’approprier sans la copier en lui laissant toutes les notes qui lui conviennent ne tenait pas de l’évidence. Le contrebassiste voulait se confronter à cette musique pour évoquer – une forme d’hommage – l’une de ses influences, Eddie Gomez qui avait enregistré avec Bill Evans deux albums de duo dans les années 1970. Il a fallu convaincre Alain Jean-Marie, le pianiste guadeloupéenne ne se sentait pas de taille à endosser les habits d’une de ses idoles.

Le résultat de cette prise de risque est un album, « Interplay » – le titre d’un des albums de Bill – pour indiquer d’autres directions de ces compositions pas toutes connues. Il faut écouter, pour se rendre compte de la re-création, plage par plage pour éviter de perdre l’attention et ainsi de passer à coté des lueurs qui savent illuminer les reprises.

Il ne faut pas craindre d’aller entendre les originaux pour retrouver l’art unique de Bill Evans et appréhender le travail réalisé par les deux compères.

Diego Imbert, Alain Jean-Marie : The Music of Bill Evans : Interplay, Trebim Music/L’autre distribution


Musique spirituelle

Josephine Davies, ténor et soprano saxophones, avec son trio – James Maddren, batterie, David Whitford, basse – propose une méditation à partir de la démarche Zen bien située dans le titre « Satori », l’éveil spirituel renforcé par « How Can We Wake ? », comment pouvons nous nous éveiller ? Un appel à la méditation bien dans l’air de notre temps coviné.

La référence évidente et qui poursuit l’auditeur tout au long des compositions de Joséphine Davies est le Coltrane de « A love supreme ». La saxophoniste ne craint pas, comme Coltrane lui-même, de s’introduire dans les blessures d’Albert Ayler. Ainsi elle donne un élan supplémentaire à sa création.

Les titres mêmes tissent les liens de ces musiques qui trouvent leur origine dans l’hindouisme et voudraient faire entrer le monde dans les possibles de la libération, la joie, la compassion, l’affliction pour faire advenir le meilleur.

Une musique qui suppose du temps, le temps d’entrer dans cet univers, le temps aussi du retour sur soi. Il faut souligner la cohésion du trio qui permet l’expression de la saxophoniste pour donner le relief nécessaire à sa musique. Il n’empêche, il arrive qu’un léger ennui affleure, nécessaire peut-être à la méditation.

Josephine Davies : Satori : How Can We Wake ?, Whirlwind Records


Retour de la mélodie

Le titre même de ce trio qui regarde du côté de la danse et des musiques qui chantent, a pris comme nom « Trio Grande ». Folie des grandeurs ? Plutôt un jeu sur les mots. Une euphonie, les Etatsuniens en sont friands. Il faut penser « Rio Grande » et induire que les compositions de l’album veulent se promener au fil de l’eau sans frontière et sans murs. Will Vinson, saxophones et piano électrique, Gilad Hekselman,guitares, Antonio Sanchez, batteur, veulent se situer dans la lignée de Pat Metheny et des grands espaces chers aussi à John Abercrombie. Un mélange des musiques du monde – israéliennes ici, italiennes ou latino américaines – dans le cadre du jazz pour un voyage agréable. Il manque juste quelques explosions nécessaires dans le contexte actuel. Tel que ce trio marque une nouvelle direction, celle de la domination de la mélodie, comme un retour… vers le futur.

Will Vinson, Gilad Herkselman, Antonio Sanchez : Trio Grande, Whirlwind Records.


Retour à la nature

Patrick Cornelius, saxophone alto, après avoir conduit un ensemble de 10 musiciens revient avec un quartet, « Acadia », du nom d’un grand parc naturel dans le Maine aux Etats-Unis, pour, comme il le dit dans sa dédicace, rendre compte des merveilles et beautés de notre « living planet », une prière pour protéger l’environnement. Le quartet – Michael Janisch, contrebasse, Kristjan Randalu, piano, Paul Wilgen, batteur – déploie tous ses artifices et ses jeux pour nous faire pénétrer dans des espaces qui font reculer l’idée même de frontière. La musique chante la liberté, les ébats des animaux et la volonté de coller à la nature pour retrouver un peu du souffle des origines.

Patrick Cornelius : Acadia : way of the Caims, Whirlwind Records


Renaissance par des rencontres pour Aldo Romano, batteur et compositeur…

« Reborn » – titre de cet album – est issu d’une carte blanche de mai 2019 proposée à Aldo Romano par le club Le Triton, sis de l’autre côté du périphérique, qui, comme tous les endroits « non essentiels », essaie de survivre dans cet après incertain. Aldo a fait un choix pour construire cet album qui fleure bon les différentes strates des constructions de la vie du batteur. Il était logique de commencer par la contrebasse de Henri Texier qui s’emmêle naturellement à la batterie et donne l’impulsion nécessaire à Géraldine Laurent, saxophoniste alto, et à Mauro Negri à la clarinette pour construire des sensations nouvelles.

Le duo avec Jasper Van’t Hof, piano et claviers, redonne le mystère un peu perdu de la composition d’Aldo, « Il Piacere ». « Palatino », un groupe soudé responsable de plusieurs albums qu’il faut avoir écoutés, est aussi évoqué avec la présence de Glenn Ferris, tromboniste virtuose. Enfin la part belle est laissée aux mémoires partagées d’Aldo et d’Enrico Rava, une amitié qui remonte le long de la fin du 20e siècle et du free jazz, fierté de ce club parisien, « Le chat qui pêche ». Souvenir de Jean-François Jenny-Clark, bassiste poète de ce temps étrange vu des profondeurs du monde actuel.

Un album qui appelle toute la trajectoire du batteur pour lui permettre de s’élancer vers l’ailleurs.

Aldo Romano : Reborn, LE TRITON/ L’autre distribution


« Trio Kosmos » interroge : où se trouve-t-il en l’air ou dans l’eau ?

Un trio ? Désormais, la surprise n’est plus de mise. Les trios se succèdent et ne se ressemblent pas. Celui-ci, qui se veut donc « Kosmos » – cosmopolite, lunaire, ailleurs intersidéral -, est composé d’un trompettiste, Antoine Berjeaut, d’un bassiste électrique, Hubert Dupont créateur de ce trio, et d’un batteur excentrique, pour donner un peu de sel à l’ensemble, Steve Argüelles. Les trois kosmosiens utilisent aussi l’électronique (FX) pour construire des paysages oniriques capables de nous faire basculer dans d’autres mondes. Leur Kosmos a des airs de routes maritimes de celles qui s’effacent après le passage des bateaux ou d’immersion dans les profondeurs de notre cœur océanique.

Le trio arrive à créer de nouveaux espaces. « Not Jazz » affirme une des compositions pour se réclamer d’une musique « Free and Blue », manière de se référer à des histoires du jazz du passé qui voit le jazz en train de mourir alors qu’il sue de toutes les musiques d’aujourd’hui.

« Kosmos » revendique son originalité et son ancrage dans les musiques contemporaines ainsi que dans la volonté d’être présents contre ce monde angoissant et pourrissant.

Entrez dans la danse…

Hubert Dupont trio Kosmos, Ultrabolic


« Road Tales », les contes de la route, des tournées pour surmonter la fatigue de ce « Live at London Jazz Festival ».

En novembre 2018, Londres se laissait bercer au son de son festival de jazz. Belle époque. Les participant.e.s se laissaient transporter par le quartet de Jeff Williams en tapant des pieds, en bousculant voisins/voisines et en s’embrassant… Une scène d’une rare sauvagerie mesurée à l’aune de la COVID19.

La musique de Jeff Williams, batteur et compositeur, se laisse résumer par le premier et le dernier titre de cet album, « Road Tales », « New and old » et « Double Life ». Le neuf et le vieux est d’abord visible en considérant les membres du quartet. John Arcoleo, saxophone ténor, et Sam Lasserson, contrebasse, font partie de la jeune génération tandis que le batteur lui-même et John O’Callagher, saxophone alto qui dit toute sa dette à Eric Dolphy – qu’il ne faudrait pas oublier – appartiennent à une autre. Les compositions emmêlent allégrement toutes les mémoires. Le jeu du batteur sait évoquer les grands batteurs du jazz tout en dépassant ces grands maîtres du temps. Double vie pour conter la route, les illusions et les désillusions en un album qui résiste à toutes les intempéries et aléas.

Jeff Williams : Live at London Jazz Festival : Road Tales, Whirlwind Records.

Nicolas Béniès

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