Rapports de pouvoir invisibilisés par des performances chatoyantes

« Le monde de l’art s’est mondialisé et financiarisé. L’art est ainsi devenu une sorte de monnaie mondiale ». En introduction, L’usage de l’art dans la Silicon Valley, Fred Turner aborde, entre autres, la construction de « la Block Rock City de Burning Man » dans – il faut le souligner – « l’un des déserts les plus inhospitaliers de l’ouest des Etats-Unis » (au mépris des coûts écologiques), les murs couverts de peintures et de sculptures des locaux de Facebook, le temps libre d’informaticien·nes à élaborer des œuvres ou performances. Il invite à saisir pourquoi dans la Silicon Valley ces œuvres sont bien des œuvres d’art, « Pour comprendre comment et pourquoi, il faut se défaire de l’idée que pour être considérée comme de l’art, une œuvre doit prendre une forme déterminée par les mouvements artistiques parisiens et new-yorkais du XXe siècle ».

L’auteur revient sur la « relation traditionnelle entre art et technologie », l’intégration « de nouveaux médias et techniques de fabrication dans les pratiques artistiques existantes », les interactions entre ingénierie et le monde l’art, le Palo Alto Research Center de Xerox, les relations entre l’art et « les sciences de l’informatique », le flou entre « œuvres d’art et prototypes techniques ». Il discute de l’art et la technologie aujourd’hui dans la Silicon Valley, de la « production collaborative basée sur les communs » et le « capitalisme de surveillance », de la récupération « de bouts poussière-numérique » et de leur analyse afin « de nous persuader d’acheter ou de croire en de nouvelles choses, via les publicités en ligne ciblées », des évolutions de l’internet, « L’univers bricolé do-it-yourself des débuts d’Internet, à base de babillards communautaires et de pages personnelles, est devenu un média de masse hautement centralisé et orienté vers le consommateur », des espaces qui ne sont pas des espaces communs ouverts à toustes, d’un monde privatisé « axé sur des projets et régulé par la surveillance mutuelle, l’expression de soi et la représentation théâtrale de l’identité »…

Fred Turner parle aussi des accords de confidentialité, de l’illusion des espaces publics, des environnements symboliques « imitant la vie publique », des régulations par la logique du commerce et de informatique…

« L’art dans la Silicon Valley ne ressemble peut-être pas aux beaux-arts traditionnels, mais c’est au moins en partie dû à ce qu’il représente réellement : l’arrivée d’une nouvelle élite, avec sa culture et ses propres repères esthétiques, possédant les capitaux et la machinerie nécessaires pour enrôler le reste du monde dans son mode de vie centré sur la technologie »

Le livre est composé de deux textes :

Google et Burning Man. Une infrastructure culturelle pour la production de nouveaux médias, publié en 2009

L’art chez Facebook. Une infrastructure esthétique pour le capitalisme de surveillance, publié en 2018

Entre les deux textes, quelques photographies et illustrations, des illusions puissantes dont les effets ne sont pas illusoires.

Du coté de Google et de Burning Man. Fred Turner interroge : « Qu’est-ce que Burning Man peut bien apporter aux employés de l’industrie informatique pour justifier les efforts souvent extraordinaires qu’ils déploient pour y participer ? ». L’auteur parle de mécanismes sociaux, de logiques sociales qui amènent à « considérer le nouveau travail médiatique comme étant « créatif » au sens qui est donné à ce terme dans l’art », de développement de nouveaux produits commerciaux, d’infrastructure culturelle, de socialisation de la production technique, d’espace partagé, de besoins de financement, de système de récompense, de réseaux sociaux et d’entretien de ceux-ci…

Il discute de ce qu’est Google, du travail dans cette société, de l’implication des « clients » dans les processus de développement des produits, de la mobilisation d’intérêts créatifs individuels au bénéfice de l’entreprise, de la frontière « brouillée » entre « sphère sociale » et « sphère professionnelle » des salarié·es, de forme de production hautement lucrative…

« des mines d’or tapissées de velours », le velours semble faire oublier de qu’est vraiment le travail de la mine. Fred Turner analyse « le théâtre de la production collaborative », l’oubli des rapports de subordination et le fait que les employé·es restent des employé·es, « malgré le développement de la production collaborative basée sur les communs, ni ses pratiques ni son idéologie n’ont eu le moindre impact sur le pouvoir d’embauche ou de licenciement des managers, ni influé sur le désir des clients de réclamer un produit en particulier » (la rhétorique d’égalité ne doit pas faire oublier le despotisme d’entreprise !). Dit autrement les techno-geeks s’illusionnent et participent à la reproduction d’une illusion fort lucrative pour d’autres… Les créateurs et créatrices « autonomes » devraient réfléchir sur cette « autonomie » revendiquée par elles et eux-même et valorisée par l’entreprise.

Pour l’auteur, le festival Burning Man « ne se contente pas de légitimer les formes émergentes de création de richesse dans le secteur de la haute technologie, il contribue activement à leur fonctionnement ». Derrière l’utopie le bruit assourdissant d’une entreprise et des dollars…

« Au XIXe siècle, à l’apogée de l’ère industrielle, l’usage de l’art était l’occasion de montrer sa richesse ; au XXIe siècle, dans les conditions de la production collaborative basée sur les communs, il devient un moyen de la créer ».

Facebook, une infrastructure esthétique pour le capitalisme de surveillance. Une entreprise sans organisation syndicale ou celles et ceux qui y travaillent doivent signer un « accord de non-divulgation ». Des bâtiments et des affiches de hall et d’immense peintures murales, des mobiles arachnéens mais pas de cloison…

Fred Turner interroge : « Pourquoi l’une des entreprises au fonctionnement le plus capitaliste et à la technologie la plus sophistiquée du monde, voudrait entourer ses employés d’affiches faites à la main – des affiches dont les points de vue semblent aux antipodes des objectifs de maximisation du profit d’une entreprise cotée en Bourse ? ». L’auteur se propose de retracer « l’histoire des deux programmes artistiques internes de l’entreprise et d’explorer l’esthétique qu’ils promeuvent ». Il discute de la transformations des mouvements artistiques et politiques en outil de management, des études de comportements et d’interactions sociales pour la revente aux publicitaires, du centrage sur l’individu sans prise en compte des contraintes des rapports sociaux, des évolutions de l’art dans les entreprises, de la rencontre « entre l’art et la théorie managériale de « l’entreprise libérée » », du brouillage entre la vie privée des salarié·es et leur présence dans l’entreprise, de logique lucrative, « Dans la logique héritée de la critique contre-culturelle, la précarité sociale et économique devait devenir une opportunité psychologique. Et l’entreprise un miroir social, une communauté libérale qui, au-delà de la recherche du profit, veillerait à s’assurer que ses « citoyens » puissent y exprimer leur individualité »…

L’auteur analyse le paysage de l’expansion capitaliste, comment sont valorisées les connexions interpersonnelles, la surveillance des utilisateurs et utilisatrices, la cartographie et la quantification des schémas des interactions, l’élaboration des algorithmes pour inciter « subtilement à adopter tel ou tel comportement en particulier », le rôle de l’esthétique dans la modélisation des expériences les plus intimes, les masques des relations contractuelles, les effets des architectures numériques, l’expression individuelle sans syndicalisation, l’assimilation des besoins de l’entreprise à ceux du public, l’abstraction mathématique et ses utilisations dans les schémas de surveillance assistée par ordinateur…

Fred Turner termine par une courte postface dont j’extrait un passage : « En ce sens, l’art chez Facebook et plus généralement dans la Silicon Valley, appartient à une culture simultanément publique et privatisée, interpersonnelle et professionnelle, utopique dans sa célébration de la liberté d’expression individuelle et dystopique dans la surveillance et l’utilisation des formes d’expression qu’elle suscite ».

Le monde enchanté des illusions bien lucratives. Les logiques logarithmiques incompatibles avec les disputes et les choix démocratiques. L’usage d’outils potentiellement émancipateurs pour clôturer les esprits et les possibles. Reste aussi à questionner les dimensions genrées de ses illusions…

Fred Turner : L’usage de l’art

de Burning Man à Facebook, art, technologie et management dans la Silicon Valley

C&F Editions, Caen 2020, 142 pages, 25 euros

Didier Epsztajn


De l’auteur :

Avec Mary Beth Meehan : Visages de la Silicon Valley, des-histoires-ou-des-experiences-cachees-et-lhistoire-publique-dun-lieu/

Le cercle démocratique. Le design multimédia, de la Seconde Guerre mondiale aux années psychédéliques, la-confiscation-des-possibles-democratiques-au-nom-de-la-democratie/

Une réponse à “Rapports de pouvoir invisibilisés par des performances chatoyantes

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.