De la complexité de la juste mesure

Un virus circule dans le monde entier qui pose un problème sanitaire crucial à l’humanité. Il faut donc mettre en place des mesures pour y remédier. Ceci est incontestable. Dans l’urgence, trois stratégies ont été envisagées :

  • laisser se propager le virus jusqu’à obtenir une immunité collective qui bloquera naturellement sa propagation (tout en sollicitant quand même la conscience et la discipline citoyenne pour faire attention afin de limiter les « dégâts ») (Ex : Suède).

  • surveiller toute la population, y compris dans la sphère privée, pour détecter immédiatement l’apparition de nouveaux cas, isoler d’office les personnes pour casser les chaînes de contamination et stopper la propagation du virus (Ex : Asie)

  • prendre des mesures sanitaires fortes (confinement, tests, distanciation physique, masques, gel, etc) pour freiner la propagation du virus afin de ne pas engorger les hôpitaux et se garder la possibilité de soigner les malades jusqu’à l’arrivée d’un vaccin (Ex : France).

Que les débuts aient été chaotiques, c’est évident : manque de connaissances, impréparation, panique face à la saturation des hôpitaux. Mais ruminer les couacs du début n’a d’intérêt que si cela débouche sur une issue positive. Ces couacs (erreurs d’appréciation, contre-vérités, bêtises, etc) ne sont pas l’apanage des gouvernants, nous en avons aussi entendues beaucoup dans les chaumières et sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, nous en savons beaucoup plus et la gestion de la pandémie devrait pouvoir se faire avec plus de sérénité.

Que savons nous de la nature exacte du problème à résoudre ? C’est très simple :

éviter de se contaminer et de contaminer les autres

pour ne pas saturer les hôpitaux en « étalant » la contamination

et en attendant des traitements et des vaccins

Il n’y a pas autre chose à faire. Question logique suivante (pour pouvoir répondre à la première) : comment se fait une contamination ?

Notre connaissance actuelle du virus nous permet de répondre à cette interrogation. La contamination se fait de deux façons :

– d’humain à humain par transmission des gouttelettes respiratoires, donc :

un contact proche prolongé, non protégé,

et surtout dans un espace clos, non ventilé.

– il peut aussi se faire par :

un contact physique (essentiellement les mains)

avec une surface ayant été contaminée.

Il n’y a pas d’autre source de contamination connue à ce jour. Les « gestes barrière » (confinement, tests, masque, gel, distance physique) permettent donc de limiter les situations à risques énoncées ci-dessus et donc les contaminations. Voilà le message essentiel qui malheureusement semble avoir été souvent perdu de vue.

Conclusion : tous les comportements qui relèvent de ces deux cas de figure sont à éviter, les autres restent donc permis. Exemple : si je prends seul ma voiture, que je me rends à 10 kms à l’orée d’une forêt et que je me promène seul dans cette forêt pendant deux heures, je n’enfreins pas les consignes sanitaires et cela devrait donc rester permis. Or, cela ne l’a pas été, et a même été puni d’une amande de 135 €. Comment en est-on arrivé là ?

Le bon sens aurait voulu qu’il suffise d’énoncer la consigne sanitaire ci-dessus et de demander à chaque citoyen de la respecter. Pour cela, il fallait quand même repérer les situations où cela posait un véritable problème (trop grande proximité difficilement évitable – travail, écoles, transports, commerces, spectacles, etc) et adapter ces situations à la consigne sanitaire. Evidemment, cela ne peut pas se faire sans une certaine restriction de notre vie quotidienne se manifestant par une distanciation physique, une protection par masque, un lavage fréquent des mains et parfois une cessation d’activité. Est-ce si difficile à accepter et à mettre en œuvre ? Que cela est été difficile lors de la première vague, cela peut être compréhensible mais pour la deuxième ?

Il semblerait que ce ne le soit pas, du moins pas pour tous. Une partie de la population manifestement refuse de « jouer le jeu ». Ces personnes n’acceptent pas de voir leur liberté momentanément réduite, ne veulent aucune frustration, se sentent discriminées, ou ne se sentent pas concernées par le danger ou encore ne croit pas à la gravité de cette pandémie (ce n’est qu’une petite gripette comme les autres) ! Exemple : un jeune homme entendu à la radio   « Pour le 31 décembre, on se retrouvera avant 2  h et on se quittera après 6 h et il n’y aura pas de problème ». Manifestement, pour cet homme le problème n’est pas de se contaminer et de contaminer les autres mais de risquer une amende !

Ces personnes posent un dilemme à l’ensemble de la société ; si tout le monde « ne joue pas le jeu », la solution de bon sens décrite ci-dessus ne peut pas fonctionner car le virus continue à être transmis par ceux qui la refusent. Et c’est ainsi que sont légitimés des solutions plus coercitives. Jusqu’à l’absurde ! La limite des déplacements à moins d’un kilomètre en est le plus bel exemple. Je peux dépasser le km si je fais mes courses mais je ne le peux pas si je me promène pour prendre l’air. Je dois porter un masque même si je suis seul dans un bois. Sinon, c’est l’amende.

La gendarmerie veille et, obéissante aux ordres en bons militaires, oblige le citoyen à respecter la « loi », même si elle est absurdement appliquée et il n’y a pas de discussion possible. Ces situations vécues comme absurdes – un comportement qui respecte scrupuleusement la consigne sanitaire peut « bafouer la loi » – font que certaines personnes, se sentant non-respectées, en viennent à ne plus respecter la consigne sanitaire par « dépit », par ressentiment, par lassitude.

Le refus d’une partie de la population de respecter la consigne sanitaire a pour corollaire que l’on ne peut donc pas s’appuyer totalement sur la responsabilité individuelle et collective du citoyen. Cela a pour conséquence d’obliger les dirigeants a prendre une décision coercitive à la place de la société des citoyens. Si l’on reste dans l’objectif de freiner la propagation de l’épidémie, cela devient nécessaire. La question suivante est : qui est le plus habilité à décider de la meilleure stratégie à adopter ? A quel niveau de responsabilité la décision est-elle la plus pertinente ?

Il est nécessaire de répondre à cette question pour les éventuelles épidémies à venir (ou pour une éventuelle troisième vague à venir de celle en cours). Il ne s’agit pas là de statuer sur la nature même de l’épidémie mais de statuer sur l’application des mesures proposées par le monde médical afin de l’enrayer. Pour la première et deuxième vague de la COVID 19, des erreurs ont été identifiées. Encore faut-il qu’elles aient été entendues et comprises.

Si l’on s’en réfère à la consigne sanitaire énoncée ci-dessus, un commerçant n’est-il pas le mieux placé pour savoir comment organiser sa boutique afin de respecter la consigne (assez simple) ? Certes, il y a des commerces (cafés, discothèques, etc et dans une moindre mesure, restaurants, salle de sport, salle de « fêtes », etc) qui à l’évidence ne peuvent pas fonctionner normalement en respect des consignes. Ils doivent donc, soit fermer momentanément, soit adapter leur fonctionnement et toute l’aide doit alors être concentrée sur eux pour qu’ils ne soit pas pénalisés.

Pour les écoles, les directeurs, proviseurs et enseignant(e)s ne sont-ils pas les personnes qui ont une meilleure vision des problèmes à résoudre ? Des solutions ont fini par émerger mais avec une mise en œuvre souvent chaotique. Aux vues de cette expérience, un plan de mise en œuvre rapide d’une nouvelle crise pandémique peut être pensé.

Pour les entreprises, le constat est le même. Les acteurs sociaux et syndicaux sont à même de prévoir les meilleurs dispositions et de proposer un plan. Le travail en « distanciel », le travail en décalé (pour soulager les transports), la réduction provisoire de la production, des possibilités ont été imaginées.

Reste pour les métropoles le problème des transports (qui se pose de manière moins cruciale dans les petites villes et nos campagnes). La circulation des personnes étant le vecteur essentiel de la circulation du virus, plus les gens circulent, plus le risque de contamination est grand. Là aussi, les acteurs de terrain peuvent être plus à même de proposer les meilleures solutions.

La notion de « commerces essentiels » a été élaborée dans l’urgence : manger ! Mais l’expérience à plus long terme nous apprend que nous ne sommes pas que des estomacs qu’il faut remplir. Nous sommes aussi, et c‘est tout aussi essentiel, des êtres relationnels. L’état sanitaire « psychique » actuel des citoyens nous montre combien notre biologie est dépendante de notre psychisme. La relation, la culture, le contact, le rire, nous sont aussi vitaux que la nourriture.

Une fois entendu toutes les propositions faites pour respecter la consigne sanitaire, il reste à définir à quel niveau les décisions doivent être prise. Ce n’est pas forcément au niveau national (il était difficile de faire autrement lors de la première vague). Pour certaines mesures, la commune, le département ou la région peuvent être plus approprié, ou encore au niveau des fédérations professionnelles. De la complexité de l’appréciation juste…

Le « mérite » de cette pandémie, c’est qu’elle fait l’unanimité – dans la mesure où l’on est sain d’esprit – sur le fait qu’il est nécessaire d’en venir à bout. Malheureusement, cette unanimité a jusqu’à présent éclaté dès que l’on a posé la question : « comment ? » Une connaissance de plus en plus fine du virus, de son mode de diffusion, et de son action sur notre santé devrait permettre de rapprocher les points de vue. C’est indispensable si l’on veut faire « fructifier » la belle unanimité citée ci-dessus.

Si l’on s’en tient à une stricte considération médicale, cela semble encore possible. Seulement d’autres considérations entrent en interférence et parfois en conflit avec celle-ci. D’autres intérêts que l’éradication de la pandémies peinent à céder la place devant cette nécessité. Ils peuvent être d’ordre individuels, politiques, économiques, idéologiques (et aussi pathologiques) : le sentiment de frustration pour les individus, les calculs électoralistes pour les politiques et les partis, les profits pour les entreprises et les firmes, toutes ces forces en action rendent la prise d’une « juste mesure » bien compliquée.

On entend dire aussi que cette épidémie est « relativement » peu mortelle et qu’elle touche essentiellement des « vieilles » personnes. Or, les vieilles personnes ont aussi des envies et des projets comme voir grandir leurs petits enfants et leurs arrières petits enfants, tenir une dernière fois un bébé dans leurs bras. Chaque décès génère son cortège de souffrances, de réelles douleurs d’avoir perdu un être cher, parent.e ou ami.e. Et ça, ce n’est pas chiffrable et cependant « compte » dans nos choix d’actions.

Enfin, passé l’effet de surprise du premier confinement, la lassitude encore raisonnée du deuxième, les fêtes de Noël viennent révéler un véritable traumatisme en construction. Nous sommes des êtres sociaux. Nous avons besoin de nous entendre, de nous voir mais aussi de nous toucher, de nous embrasser. Nous ne pouvons pas concevoir de manière systématique que notre voisin, notre parent, notre enfant soit un potentiel danger qu’il faille éviter en mettant de la distance entre nous. Cette constante surveillance de nos actes quotidiens mine ce qui d’ordinaire fait notre bonheur : être ensemble dans un amour, une amitié sans retenue. La contrainte devient de plus en plus insupportable et parfois les « barrières » sautent : il nous faut bien vivre !

Michel Auffret

26/12/2020

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