La tyrannie de la croyance

Il y a longtemps, avant l’apparition sur terre de l’humain, la vie ignorait la croyance. L’animal, une gazelle dans la savane, ne connait que ce que ses sens lui permettent de percevoir : ce qu’elle voit, entend, sent, ressent. Cette perception est dans l’instant présent et à une distance spatiale limitée et tout est vrai. Tout ce qui se trouve hors de son cercle de perception n’existe pas pour elle. Si cette gazelle vit en Afrique, elle ignore que l’Australie brûle.

Tout ce qu’elle perçoit a un seul bu : vivre : respirer, boire, manger, se reproduire, rester vivante. Pour cela, son instinct de survie met ses sens en alerte en permanence, pour trouver à boire et à manger, pour trouver des partenaires sexuels, pour éviter les dangers. La vie pour cela a inventé des « astuces » (des couleurs, des formes, des sons, pour attirer le partenaire ou pour éloigner, tromper le prédateur) mais ce ne sont jamais des « mensonges ».

Les préhumains ont longtemps vécu ainsi puis est venu l’Homo-érectus puis l’Homo-sapiens. Ils ont inventé le langage et l’écriture. (Tout ceci est advenu avec une échelle de temps très longs qu’il nous est difficile de concevoir). Le langage a permis de transmettre entre humains des récits (de chasses, de combats, de dangers, etc) ; autrement dit de permettre d’avoir connaissance d’une réalité qui n’était pas directement perceptible pour le receveur de l’information. Donc aussi la possibilité de transmettre des récits imaginaires voire mensongers. Pour la première fois dans l’histoire de la Vie, des êtres se trouvaient devant un nouveau dilemme : y croire ou ne pas y croire !

Dans un premier temps, la falsification de la réalité était limitée car les échanges se faisaient entre individus vivant une réalité similaire car spatialement restreinte. Avec le développement de la civilisation, les découvertes de nouveaux territoires, le développement des techniques, en particulier de transport et de communication, la connaissance « globale » des humains (qui est une forme « virtuelle » de réalité) s’est augmentée bien que chaque humain soit toujours limité à une réalité perceptible restreinte tributaire de ses sens.

Cependant, jusqu’à « peu » de temps (comparativement au long temps de l’humanité), la « réalité » d’un homme était peu différente de celle de son voisin, même éloigné, la vie du fils était peu différente (voire identique) à celle de son père et même de son grand-père. Et puis en trois siècles, et surtout depuis trente ans, tout s’est accéléré. Aujourd’hui, dans une fratrie, la réalité du benjamin est sensiblement différente de celle de l’ainé du fait de la rapidité d’évolution du numérique.

L’évolution (physique, biologique) des êtres s’est faite pour s’adapter à l’évolution de leur environnement. Cela n’a été possible que parce que l’évolution de l’environnement était très lente (une lenteur qui se mesure en millions d’années, donc difficile à concevoir). Aujourd’hui les changements d’environnement (dus à l’activité et à l’intelligence humaine), sont si rapides que la biologie ne peut pas suivre. Elle ne peut que les subir et « limiter la casse » autant que possible.

Bien que cette évolution soit incontestable (changements de morphologie), la base de notre fonctionnement biologique reste « animale » ; en particulier un principe de base qui est l’instinct de survie. La biologie ne doit pas mourir et tous les « réflexes » de survie issus du monde animal sont toujours présents en nous. En temps que « réflexes », ils se passent très bien de notre intelligence mentale et peuvent même la mettre hors circuit si nécessaire.

Comment savoir si l’on est en danger de mort ? Outre les raisons que peut rencontrer une gazelle, il y a une multitude d’autre raisons dues à notre « nature » humaine. En particulier un stress prolongé et sans issu. Notre cerveau ne peut supporter cette situation trop longtemps sans risquer l’épuisement et donc la mort. Il (le cerveau dit « reptilien » de survie) va donc mettre en place des stratégies d’évitement pour faire tomber le stress.

Ces stratégies sont souvent des « distorsions » de notre psyché qui déforment notre perception de la réalité pour éviter de mourir du stress. Et cela lui est facile car la « réalité » qu’il doit éviter est rarement la réalité concrète « type gazelle » mais une multitude de « réalités virtuelles » faites d’images, de sons, de propos, d’opinions, du présent et du passé, qui sont vécues comme agressives et dangereuses. Notre cerveau a la capacité de déformer, annuler, inventer des réalités pour créer un monde où il se sent à nouveau en sécurité.

Savoir, du latin sapere, c’est « avoir de la saveur », « avoir du goût, du discernement ». Croire, du latin credere, c’est « mettre sa confiance en quelqu’un ». Nous retrouvons bien là la différence entre ce que nous pouvons expérimenter avec nos sens (« goûter ») et ce que nous ne pouvons pas éprouver ; d’où la seule possibilité de s‘en remettre à l’expérimentation des autres et à la confiance que nous leur accordons. D’où l’importance des croyances. Notre réalité « concrète » (ce que j’ai validé par mes sens) n’est qu’une toute petite goutte d’eau dans un océan de réalités non vérifiables « concrètement ».

Le champ de la connaissance humaine, aussi bien en quantité qu’en qualité (entre autre l’infiniment petit et l’infiniment grand) est si vaste que nous ne pouvons même pas en concevoir l’ampleur. Le « réel » à lui seul est immense ; si nous y ajoutons l’imaginaire nous tutoyons l’infini. Si nous pouvons avoir une certaine certitude pour notre réalité « concrète », tout le reste appartient au domaine de la croyance. Croire ou ne pas croire, voilà ce qui nous est proposé en permanence quand nous lisons un journal, écoutons la radio, regardons la télé et bien sûr quand nous surfons sur les réseaux sociaux.

Cependant, nous avons besoin de croire en quelque chose, sinon nous serions en permanence sur des sables mouvants. Nous devons choisir ce à quoi nous décidons de croire ou de ne pas croire, pour retrouver un peu de terre ferme sous nos pieds. Ce choix est souvent arbitraire car il ne peut pas en être autrement : il nous faudrait pouvoir valider « de nos yeux » cet océan d’informations qui nous submergent. Mission impossible.

Quels sont les « moteurs » qui guident ces choix ? Je pense que le principal est notre sécurité : notre sécurité physique, émotionnelle et mentale, consciente et inconsciente. Pour cela nous avons tendance, pour ne pas dire besoin, de rejeter, d’éloigner toutes les informations qui peuvent la fragiliser. Et donc d’accepter, de faire nôtres, toutes celles qui peuvent la renforcer. Nos fragilités sont donc des éléments fondamentaux qui déterminent nos choix.

Ces fragilités peuvent être d’ordre physiques, émotionnelles et mentales, mais aussi spirituelles. Elles proviennent de notre histoire et de nos blessures et sont très « perméables » à notre environnement. Plus cet environnement est perturbé, anxiogène, plus nos fragilités sont « alertées », plus nos choix quitte le rationnel pour une défense individuelle, un repli, un enfermement « protecteur », jusqu’a l’irrationnel si la protection, la survie de mon être l’exige. Cette nécessité de protection peut prendre la forme d’une « tyrannie » intérieure qui « statufie » certaines croyances comme étant LA vérité et en rejette d’autres comme étant la marque du « démon », le MAL à l’œuvre, ce qui me veut du mal.

L’humanité a créé une telle situation grâce à ce que nous appelons « le progrès ». Nous avons collectivement créé un « monstre » que nous ne sommes plus en mesure de contrôler. Les plus fragiles d’entre nous (psychologiquement parlant) sont ceux qui deviennent les plus convaincus de leur choix de croyances car ils ont besoin de cette certitude pour ne plus se sentir en danger.

Le danger écarté (« mis sous le tapis »), ils ne peuvent accepter que leurs certitudes soit remises en cause car cela peut le faire resurgir. Ils cherchent donc des alliés pour imposer leur point de vue, LEUR « vérité ». Pour certains, alors, tout est permis. De cette « tyrannie intérieure » des croyances à une tyrannie extérieure de la pensée, il n’y a qu’un pas. Notre époque, notre humanité est malheureusement riche de tels glissements.

Il n’y a pas de solution miracle à une telle situation. Sommes-nous aller trop loin ? Nous ne pouvons plus revenir en arrière. Nous pouvons peut-être tenter de freiner le phénomène (les timides tentatives pour contrôler les réseaux sociaux en sont un exemple). L’autre piste d’action, c’est l’éducation : éduquer à la réflexion, à l’esprit critique, mais aussi à l’humilité et à l’empathie. Et puis œuvrer à une société plus juste, plus sereine, plus humaine, moins anxiogène. Vaste programme.

Comme tout un chacun, je me suis appuyé sur des croyances pour développer cette pensée. J’ai fait confiance à certains savoirs au détriments d’autres. C’est un « pari » sur la réalité du monde. Il ne peut pas en être autrement. Il n’est qu’un « pari » parmi d’autres possibles. Il n’a pour but que de participer modestement à la construction du votre. Il n’a rien de définitif. Sa confrontation avec d’autres « paris » est ce qui peut lui arriver de mieux pour son devenir.

Michel Auffret

03/12/2020

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