Agota Kristof, femme en miroirs

C’est une écriture implacable que celle qu’Agota Kristof déploie dans Le Grand Cahier, fable constituée d’entrées très brèves, qui mime la rédaction d’un cahier d’exercices rédigé par ses deux héros, jumeaux abandonnés en pleine guerre dans un pays de l’ex-bloc communiste. La composition virtuose de ce texte résiste à toutes les interprétations évidentes, ou plutôt les ouvre toutes en même temps.

Dès la première phrase « Nous arrivons dans la Grande Ville. » me voilà mise dans l’inconfort par ce point de vue dédoublé (les jumeaux ne se séparant jamais par la suite) qui persiste ensuite dans toutes les situations, rendant Le Grand Cahier profondément inquiétant. A cela, il faut ajouter que le choix du pronom pluriel annule toute référence au féminin ou au masculin et à l’individu lui-même, et donne à son expérience de femme prise dans la guerre une dimension universelle. Jetée dans le trouble de la double-énonciation, les hypothèses m’assaillent alors et me condamnent à l’enquête : est-ce bien de la gémellité dont nous parle Agota Kristof ? Ou n’est-ce pas plutôt ici, la double-voix de l’individue dissociée (qu’elle a été elle-même, lorsqu’elle a fui la Hongrie, après l’écrasement des Conseils Ouvriers de 1957, par l’armée soviétique) ? Ou encore, s’agit-il de parler de la part de soi qu’on laisse toujours en arrière lorsqu’on est amenée à quitter définitivement un pays ?

Il est sûr en tous cas que le choix de l’écriture enfantine veut se déjouer de la stylistique des Grands Romans. Les jumeaux nous en expliquent la raison, dans le chapitre Nos études : « Il est interdit d’écrire : « La Petite Ville est belle », car la Petite Ville peut être belle pour nous et laide pour les autres ». La rigueur de l’écriture blanche vient prolonger le travail ascétique sur le corps auquel se contraignent les enfants dans les chapitres Exercices de cruauté , Exercices de cécité et de surdité, Exercices de jeûne. Ils incorporent la violence de la guerre et réagissent en faisant de leurs propres corps des champs de bataille, de la même manière qu’Agota Kristof cisèle le texte, en empêchant les manifestations de subjectivité. Ce qui est grisant c’est à quel point l’écriture d’Agota Kristof est capable d’épouser totalement l’implacable volonté de maîtrise des deux garçons.

Mais, au fil de la lecture, une étrange décorporéisation me prend : et s’il s’agissait finalement de n’être plusrien ? Tentation du néant, dont l’autrice ne fait pas l’apologie mais ne relève pas non plus les conséquences mortelles. Son discours semble être : Cela a été, cela est encore dans beaucoup de régions du monde, et cela produit une vision utilitaire des êtres et des choses. Ce qu’elle ne juge pas, mais qu’elle constate.

Il est certain qu’en procédant ainsi, Agota Kristof nous renseigne plus crûment que n’importe quel livre d’histoire, sur les affinités qu’entretient la guerre totalitaire avec le libéralisme. Elle objective de manière frappante ce qu’est un monde dénué de morale. Il n’est pas surprenant que sitôt le Grand Cahier publié en1986, Agota Kristof, qui avait passé sa vie après son arrivée en France, à travailler dans une usine d’horlogerie, fut immédiatement reconnue comme une autrice majeure. Décédée en 2011, elle laisse derrière elle deux autres romans, La Preuve et Le Troisième Mensonge, qui bouclent la trilogie et fissurent plus encore les maigres certitudes qui pouvaient nous rester au sujet des deux garçons.

Le Grand Cahier est la radiographie des fractures qui se produisent lorsqu’un destin est brisé triplement : par l’exil, par l’exploitation économique, par l’écriture dans une langue étrangère.

Agota Kristof synthétise et répare les parcours accidentés, en donnant corps au choeur des voix intérieures quand elles sont inconciliables.

Agota Kristof (1986) : Le Grand Cahier

Paris : Seuil, collection Points, 1995

Wissam Dief, le 5 décembre 2020

https://lignesdefemmes.wordpress.com

 

Biographie Wissam Dief

Pendant mes études littéraires, j’ai été interpellée par le fait que le Panthéon de la Littérature Majeure semblait exclusivement constitué d’hommes et je me suis dit qu’il s’agissait sans doute là d’un phénomène paranormal. Depuis je m’attache à donner corps et voix à celles qui me nourrissent régulièrement par leur audace, leur rigueur, leur ténacité, pour qu’on ne puisse plus jamais dire qu’il n’y a de génie que masculin.

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