Avant-propos du livre de Marielle Benchehboune : Balayons les abus

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

Une expérimentation lyonnaise

La profession étant essentiellement occupée par des femmes, nous avons fait le choix, dans l’ensemble de ce récit, d’utiliser le féminin pour désigner les travailleuses du secteur.

Depuis le début des années 1970, les entreprises françaises ont engagé une politique d’externalisation de certaines activités, dont le nettoyage. D’abord limité à certains grands secteurs comme les transports avec la SNCF, la RATP, mais aussi EDF et certains hôpitaux, le phénomène gagne aujourd’hui tous les secteurs d’activité. Les emplois dans le nettoyage s’élève à 519 010 personnes en 2019 dont la majorité à temps partiel.

Paiement à la tâche, travail non déclaré et non rémunéré, non-respect du repos hebdomadaire, chantage, surcharge de travail, répression syndicale… Un fort sentiment d’impuissance et de résignation règne face aux injustices permises dans ce secteur difficile à mobiliser.

Dans le secteur du nettoyage, à l’exception de quelques luttes remarquables comme celles du Hyatt-Paris-Vendôme fin 2018, la grève des femmes de chambre de la CGT-HPE de l’Ibis Batignolles en cours depuis juillet  2019 et des mobilisations régulières à Marseille (comme récemment contre Elior au printemps 2019), l’action syndicale est aujourd’hui largement dominée par l’activité contentieuse. Les syndicalistes en reconnaissent l’importance, tant d’un point de vue quantitatif, en volume d’affaires, que d’un point de vue instrumental, compte tenu de la configuration du secteur et de la difficulté d’y impulser des actions collectives. Mais l’assistance juridique tend indéniablement à réduire la part consacrée à l’activité revendicative et individualise ainsi le conflit social en créant une relation de service dans laquelle l’adhérente délègue l’action syndicale à des professionnels.

C’est dans ce contexte qu’au printemps 2016, se produit la rencontre entre deux organisations, la Confédération nationale des travailleurs-Solidarité ouvrière (CNT-SO) et le ReAct. Créée en 2012 à la suite d’une scission au sein de la CNT, la CNT-SO, se revendiquant du syndicalisme révolutionnaire, est particulièrement implantée dans les secteurs très précarisés tels que le nettoyage. Le ReAct est une association créée en 2010 qui vise à appuyer l’organisation collective des personnes affectées par les abus des multinationales. L’association utilise les méthodes de mobilisation et d’organisation collective issues du community organizing, de l’éducation populaire et de la non-violence afin de développer le pouvoir des premières personnes concernées. Elle cherche également à dépasser les cloisonnements entre Syndicats, ONG, associations communautaires et militant·es pour imaginer de nouvelles alliances face aux nouvelles formes de précarité. De la rencontre entre ces deux organisations naît une proposition de la CNT-SO au ReAct d’appuyer le développement de son Syndicat du nettoyage dans l’agglomération lyonnaise. Conscientes que les techniques classiques de diffusion de tracts ou de manifestations ne touchent plus les salarié·es les plus précaires, plusieurs organisations syndicales ont engagé une réflexion sur les innovations à introduire en termes de méthodes pour faire face à l’éclatement de ce salariat.

Mais il n’y a pas de véritable systématisation de ces expériences ni de politique volontariste pilotée par les confédérations avec des moyens spécifiques. Il est important de souligner ici le courage politique de la CNT-SO qui a choisi d’expérimenter d’autres manières de faire et de penser l’action syndicale pour organiser les travailleuses du secteur du nettoyage, inspirées des expériences anglo-saxonnes (Living Wage Campaign à Londres ou Justice for janitors en Californie) qui ont bouleversé le monde syndical en le forçant à s’intéresser à ces travailleuses laissées pour compte.

Le métier d’organisateur·trice syndical·e est un métier qui n’existe pas en tant que tel en France, contrairement aux États-Unis ou au Royaume-Uni. En France, il y a des permanent·es syndicaux qui font ce travail bien sûr mais qui ne sont jamais à plein temps sur cette mission. Plusieurs voudraient, ou sont convaincu·es que c’est ce qu’il faudrait faire, mais n’ont pas suffisamment de temps du fait de leur emploi, ou s’ils·elles sont détaché·es, du fait de leurs mandats syndicaux. L’enjeu est donc de prendre le temps, d’aller chercher les salariées là où elles sont, sur le lieu de travail et ce tous les jours. À partir de ces rencontres, de prendre le temps de rencontrer chaque salariée en tête à tête, de monter des comités d’organisation par entreprise, de les former, d’accompagner la multiplication d’actions directes non violentes pour amorcer un rapport de force avec l’employeur et gagner des avancées lors de négociations. La méthodologie d’organisation demande une vraie rigueur. Bien sûr, au-delà de la méthode, il y a aussi une posture, qui vise à ne jamais faire à la place de quelqu’un ce qu’elle peut faire par elle-même. Cette règle d’or ne quitte jamais l’organisateur·trice.

Entre septembre 2016 et octobre 2017, le ReAct a expérimenté la mise en application de ces méthodes issues de l’union organizing dans le secteur du nettoyage de l’agglomération lyonnaise, en partenariat avec la CNT-SO. Au cours des douze mois de ce partenariat, près de 500 numéros de téléphone de salariées du nettoyage ont été collectés sur les lieux de travail (dont deux tiers de femmes de chambre, le nettoyage hôtelier ayant été défini comme une priorité par le bureau du Syndicat). Une centaine de salariées ont rejoint le Syndicat via le paiement d’une cotisation mensuelle. Une trentaine de réunions de différents comités d’organisation ont été organisées afin de lister les revendications collectives et de définir un plan d’action.

Certaines ont également fait office de formation aux adhérentes. En parallèle, le ReAct a tenté de décloisonner le syndicalisme via la mobilisation d’allié.es et de militant·es. Cela a permis au Syndicat de gagner en visibilité, d’avoir des actions plus mobilisatrices, plus médiatisées et de renforcer le pouvoir des salariées dans le rapport de force avec leurs employeurs. Cinq actions directes non violentes ont été organisées. Des victoires significatives ont été obtenues telles que la fin du paiement à la chambre ; la requalification d’emplois (avec des augmentations allant jusqu’à 150 euros par mois) ; l’attribution de primes mensuelles (20 euros par mois) ; le renforcement des effectifs ; le versement de compensations financières (250 euros par salarié obtenu sur sept hôtels) ; l’arrêt de l’abattement forfaitaire sur les cotisations sociales… Par la multiplication de petites victoires, l’action directe a permis d’une part d’améliorer des conditions de travail, et d’autre part de viser l’émancipation des salariées par l’action collective. Le pouvoir de ceux qui n’en ont pas est leur capacité de contraindre ceux qui en ont. Le 28 octobre 2017, jour de l’assemblée générale annuelle du Syndicat CNT-SO du nettoyage de Lyon, quatre nouvelles adhérentes décidaient d’intégrer le bureau du Syndicat afin de donner de nouvelles perspectives de développement syndical dans le secteur et un devenir collectif à toutes les adhérentes.

Le contournement actuel des représentants syndicaux dans l’entreprise via la fusion des instances représentatives du personnel, les nouvelles règles de négociation ou encore la modification en profondeur du droit du licenciement obligent à repenser les modalités de lutte. Ces réformes structurelles forcent à innover. Parce que des milliers de travailleuses pauvres en France sont aujourd’hui laissées à la marge des Syndicats, des méthodes doivent être imaginées pour permettre à ces femmes de s’organiser et de prendre la parole sur les problèmes qui les concernent. Ce récit s’adresse aux 1,8 million de personnes syndiquées en France, et à tou·tes les militant·es qui veulent redonner du pouvoir aux organisations syndicales et construire ces organisations démocratiques à même de s’ériger en contre-pouvoir réel. Mêlant subjectivité de l’organisatrice (ses émotions, ses écrits à chaud datant de 2016-2017), analyse militante de son travail, témoignages de salariées et éléments de cadrage du secteur, il s’agit ici de relater quelques épisodes de cette expérimentation afin d’imaginer le champ des possibles qu’offre cette forme de pratique syndicale.

Marielle Benchehboune : Balayons les abus

Organisation syndicale dans le nettoyage

https://www.syllepse.net/balayons-les-abus-_r_64_i_813.html

Editions Syllepse, Paris 2020, 140 pages, 9 euros

 

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