L’abondance frugale comme art de vivre

Le pape de la décroissance entend dans ce dernier livre nous faire découvrir une gastronomie, comme art de bien manger grâce à une cuisine saine et raffinée élaborée avec des produits de terroirs échappant à la mondialisation, « cocalisation, macdonaldisation ».

Avant la bonne bouffe, Serge Latouche nous propose une petite révision ou remémoration des grands principes de la philosophie décroissante. Le bonheur, une idée neuve (St Just), mais encore qu’en est-il aujourd’hui ? « Force est de constater le bonheur dans son appréciation contemporaine est réduit à sa dimension économiciste, le produit intérieur brut « per capita. ». la critique des indicateurs de richesse a fait émerger d’autres mesures qualitatives : la prospérité sans croissance (Tim Jackson), l’abondance frugale, la sobriété heureuse. »

« Le bonheur comme idée neuve « était concomitante de la montée de l’idéologie libérale. Le calcul économique, monétaire s’imposa comme la mesure du bonheur. Pour les modernes, le bonheur est indissociable de l’argent. La monnaie étant ,comme comme disent les économistes de la « liberté frappée ». Il y a équivalence entre bonheur et richesse. » Poursuivre le bonheur revient alors à travailler, produire, vendre, manger à sa faim, devenir propriétaire, s’enrichir, accumuler ,donner en héritage, etc. » Une critique de l’économie politique, façon Latouche.

Une société écosocialiste. Travailler moins.

Françoise d’Eaubonne est appelée à la rescousse à propos du socialisme qui(citation) « n’est pas le bonheur assuré, mais la fin du malheur obligatoire, la voie de la décroissance vise justement à construire une société plus juste et plus démocratique, une société décente d’abondance frugale fondée sur l’autolimitation des besoins » Une révision pour les décroissants studieux.

Quelques lignes plus loin, c’est avec une tonalité philosophique que poursuit Latouche. « L’acquiescement à l’être n’est pas une soumission à l’étant, c’est dans la résistance au consumérisme de la banalité économique du mal que l’objecteur de croissance invente une autre félicité, un art de vivre dans la joie. Réduire pourrait à lui seul résumer le projet de la décroissance. Réduire notre empreinte écologique, réduire notre consommation, réduire nos gaspillages. […] Toutefois, la réduction peut-être la plus importante à mettre en œuvre, c’est la réduction du temps de travail. Travailler moins ce n’est pas seulement nécessaire pour que tous puissent travailler – une des solutions effectivement de la décroissance pour résoudre les problèmes du chômage – mais c’est fondamentalement pour changer la vie. Travailler moins, ne signifie pas nécessairement de réduire son activité, mais de substituer une activité choisie à une activité forcée. » Nous approchons des fourneaux où se mitonnent les bons plats : « prendre le temps de savourer les produits de la terre. Avoir le loisir de se cuisiner de bons petits plats ».

La réduction du temps de travail est énoncée plusieurs fois dans le livre et « il est nécessaire de réaffecter les gains de productivité en réduction du temps de travail et création d’emploi tant qu’il y aura du chômage est conforme au bon sens et, sans la propagande productiviste il s’imposerait assez naturellement. En France, sue deux siècles environ, la productivité horaire a été multipliée par 30, la durée individuelle du travail visible n‘a été divisée que par 2 – et moins encore si l’on tient compte de ce qu’Ivan Illich appelle le travail fantôme (temps de déplacement, formalités, etc.), tandis que la production, elle, l’a été par 26. »

Ajoutons que si tous les bullshit jobs (boulots à la con) débusqués par David Graeber était réaffectés à une production d’utilité sociale réelle, que resterait-il de la nécessité du travail ? C’est dans ce sens que semble aller Latouche : « Il s’agit de renverser les priorités : partager le travail et accroître les loisirs. » Quelques pages plus loin, la fondamentale « conquête du temps libre est une condition nécessaire à la décolonisation de l’imaginaire. Il va mieux promouvoir l’otium (le loisir) plutôt que l’opium des médias et du numérique ».Soyons réalistes, exigeons tout le possible l’otium du peuple !

La décroissance et le slow food

« Le mouvement slow food est une saine réaction contre la « cocalisation » et la « macdonaldisation » planétaire. Pour les partisans de la décroissance, aussi, manger est un moyen devenu selon le mot de Carlo Perrini (l’un des promoteur du slow food) « un acte agricole, voire un acte politique et médical, la gastronomie touche la totalité de la vie sociale. » »

Les objecteur de croissance proposent la construction d’une société de sobriété choisie, seule compatible avec les limites de la planète. Ils prévoient de relocaliser les activités et de restaurer l’agriculture paysanne. La revalorisation de la lenteur, de la cuisine, de la saveur sera favorisée par la réduction des horaires de travail qui est l’un des éléments stratégiques du projet de décroissance. »

Serge Latouche, dans ce livre insiste justement sur la fondamentale réduction du temps de travail, trop souvent oubliée ou minimisée dans le gauche syndicale et politique. Les 32h hebdo revendiquées (sans trop de virulence) notamment par Solidaires et la Cgt, seraient un premier pas dans le bon sens. Les libéraux déchaînés envisagent de repousser l’âge de la retraite à 63 ans… alors qu’au presque 6 millions de chômeurs et précaires va s’ajouter en 2021 un bon million de « visiteurs » à Pôle Emploi…

Les dégâts collatéraux du virus vont être terribles.

De retour dans les cuisines, l’auteur de continuer : « Les deux démarches différente, sinon en sens contraire de mouvement slow food et de la décroissance se révèlent ainsi comme complémentaires ». S’intéresser à ce que contienne les assiettes c’est bien, nécessaire, mais plus important est de s’intéresser à ce que contiennent les têtes : « le point clef de la révolution de la décroissance est précisément cette décolonisation de l’imaginaire anthropocentré et utilitariste. »

Le livre contient un épilogue : « Après la pandémie » Latouche de préconiser « le retour des frontières et la réaffirmation des souverainetés nationales. Une dose plus ou moins forte de protectionnisme intelligent » est souhaitée. Un constat : « En Italie, comme en France, en particulier, le triomphe des politiques néolibérales et les cures d’austérité ont largement démantelé l’Etat providence et les systèmes de santé construits après la seconde guerre mondiale, au profit d’un abandon au secteur privé et des logiques de rentabilité. »

C’est dire s’il reste du chemin à parcourir pour actualiser le projet de décroissance. « Militer pour sortir de la guerre de tous contre tous que sont la concurrence transnationale et le libre échange débridé, reste donc plus nécessaire que jamais. » Le Pape tient la grande forme !

Serge Latouche : L’abondance frugale comme art de vivre

Bonheur, gastronomie et décroissance

Rivage poche. Petite bibliothèque, 208 pages, 9,50 euros

Alain Véronèse

Lundi 10 novembre 2020.

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