Oubli des rapports sociaux et limite des critiques des apparences fétichisées

Une remarque préalable. J’ai lu Le Capital au XXIe siècle. J’y ai apprécié la compilation et la mise en forme de données et quelques propositions concernant la fiscalité. Je ne suis ni économiste ni universitaire, pourtant j’ai été effaré par la « faiblesse » conceptuelle de l’auteur, le manque de solidité des notions employées, le déni des rapports sociaux, la confusion choisie du vocabulaire, le dédain pour la « théorie » et pour les analyses se référant au marxisme, sans oublier sa défense de la méritocratie contre l’égalité. Par ailleurs, dans sa formulation de possibles propositions politiques, jamais la nécessité de l’autodétermination et l’auto-organisation des populations ne sont abordées.

Je n’ai pas lu son dernier ouvrage Capital et idéologie. Je ne vais donc pas commenter les critiques d’Alain Bihr et Michel Husson. Je me contenterai de souligner quelques analyses et quelques questions théoriques soulevées.

Dans leur introduction, introduction-au-livre-dalain-bihr-et-de-michel-husson-thomas-piketty-une-critique-illusoire-du-capital/ publiée avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, Alain Bihr et Michel Husson présentent Thomas Piketty, son travail, des critiques de droite de ses travaux « essentiellement motivées par l’hostilité, voire l’effroi suscités par ses propositions en matière de finances publiques », des critiques de gauche soulignant « les limites de son entreprise, tant au niveau théorique que politique ». Ils parlent entre autres d’« un solide appareil statistique », de « pauvreté de son appareillage conceptuel », d’absence « hautement dommageable du concept de rapports sociaux de production », sans oublier « cette naïveté qui vous conduit à croire que les idées mènent le monde »…

Peut-on aborder les inégalités sociales sans discuter des rapports sociaux ? Alain Bihr discute, entre autres, de fondements théoriques ou plus exactement de leur absence, de conception fétichiste du capital, des inégalités sociales – « l’irréductibilité des inégalités sociales à leur mesure mathématique » – qui ne peuvent être réduites aux inégalités des ressources et des patrimoines. Il précise : « … Piketty ne rapporte jamais les inégalités sociales aux rapports sociaux structurels qui leur donnent naissance, qui les manifestent mais les masquent aussi pour partie ».

Les mots et les concepts sont souvent polysémiques. Alain Bihr rappelle que « Ce qui suppose au minimum d’en fournir une définition claire et précise qui permette d’en justifier l’usage à des fins de connaissance critique de la réalité sociale ». Il propose une définition de l’idéologie, « Une idéologie est un sytème culturel (au sens anthropologique du mot) dont le noyau est constitué par une conception du monde à la fois englobante et cohérente, qui implique un programme d’action pour le monde et par conséquent aussi une axiologie, et dont la fonction essentielle est de justifier la situation, les intérêts ou les projets d’un groupement social particulier ». Trois moments sont mis en avant : « un moment théorique », « un moment pratique », « un moment apologétique ». Les idéologies inégalitaires dominent largement dans l’histoire ; il ne faut cependant pas négliger la force et la persistance des idées et des combats pour l’égalité…

L’insistance sur les seules inégalités de revenus et de patrimoines met la focale sur les « rapports de distribution » dans l’oubli des « rapports de production ». Alain Bihr revient, entre autres, sur l’« objectivité des rapports de production », la survalorisation « de l’autonomie et de la puissance du politique et de l’idéologique », les contradictions revélées par le développement des rapports capitalistes de production, les transformations permanentes et la flexibilité des formes phénoménales des rapports capitalistes, l’agir socio-historique. Il discute de l’idée des « sociétés ternaires » et des « sociétés de propriétaires », du féodalisme et de longue transition au capitalisme, « processus pluriséculaire de bouleversement des rapports de production et de propriété », de la dynamique des échanges marchands, des différentiations socio-économiques, de l’« originalité de la société capitaliste », de l’emprise croissante des rapports capitalistes de production sur « l’ensemble de la praxis sociale », du nouveau régime de propriété, de la forme de « pouvoir public impersonnel », de l’émergence de la « singulière figure du travailleur libre », des processus d’expropriation, du « voile juridique et idéologique », du projet de Thomas Piketty et des « corrections » proposées aux modalités d’accumulation de capital, sans oublier la valorisation d’un régime de propriété considéré comme un horizon indépassable…

Michel Husson revient sur le « trifonctionnalisme », le « propriétarismes, le Royaume-Uni, les positions de John et d’Edmund Burke, les évolutions de la productivité du travail et des salaires, le racisme envers les irlandais·es, le rôle des enclosures dans la libération d’une force de travail « libre »…

Alain Bihr analyse la genèse et la notion de « l’état fiscal et social », le « moment » social-démocrates, « les heurts et malheurs du réformisme social-démocrate », la place des mobilisations, les transformations des rapports capitalistes de production, la réduction des rapports sociaux à leur seule dimension idéologique, l’inversion du sens des mots « qui est le propre de l’idéologie », les différences entre co-gestion et autogestion, un « théâtre d’ombres, sur l’écran duquel se succèdent et se bousculent des silhouettes énigmatiques, sans qu’on sache ni pourquoi et comment elles prennent forme ni ce qui préside à leur apparition ou disparition »…

Michel Husson revient sur le « moment libéral », les limites de propositions politiques, la fragilité d’un modèle théorique, « si les réponses à la montée des inégalités relèvent de la fiscalité, en va-t-il de même pour les facteurs qui ont conduit à cette évolution ? », l’évolution des gains de productivité, le taux de profitabilité et le taux d’exploitation, la baisse de la part salariale et la quasi-stagnation du taux d’investissement, la « norme de 15% de rentabilité des fonds propres » et la montée des dividendes, l’augmentation du taux de chômage et la dégradation du rapport de force entre capital et travail, les fonctions de la finance et la notion de capital fictif, les débats sur les inégalités, les conceptions anhistoriques de certains phénomènes sociaux, les périodisations et les césures, la redistribution et sa version privative, le lieu où se « fabrique les inégalités », les modes de satisfaction des besoins, les sources d’énergie et la question écologique, le contenu et la soutenabilité de la croissance, un « socialisme « réduit aux acquêts » qui vise à corriger les inégalités après coup, sans remettre en cause les mécanismes qui les produisent »…

Le dernier chapitre est consacré au « socialisme participatif ». Alain Bihr parle de socialisme utopique aux allures scientifiques, de la « propriété temporaire » des salarié·es d’un « capital singulier », du paradigme individualiste, de l’inégalité soi-disant « garante de l’épanouissement individuel », de la persistance des rapports de production et de leurs effets propres, de division sociale de travail, de l’Etat-nation, de la crise écologique, des conditions sociopolitiques de réalisation des réformes…

« Le mode de production capitaliste est aujourd’hui au faîte de son développement et de sa puissance. Il enserre la planète entière dans les « chaînes de valeur » à travers lesquelles se valorisant les capitaux des entreprises transnationales, degré ultime de concentration et de centralisation du capital ». En conclusion, les auteurs reviennent sur la faillite du socialisme réellement existant, la catastrophe écologique planétaire, les régimes d’accumulation et le mouvement de production comme « fin en soi », les conditions mobilisatrices de réels changements, l’alternative « socialisme ou barbarie »…

En postface, les auteurs parle de la pandémie, de la transgression des limites des écosystèmes, de la nécessité de « prendre la mesure de l’acharnement que les classes dominantes mettront à défendre leurs privilèges », de ce qu’est et pourrait-être l’utilité sociale…

Le travail de critique est toujours nécessaire. Il ne saurait cependant dispenser de proposer des plans articulants la satisfaction des besoins immédiats du plus grand nombre et les possibles modifications structurelles des rapports sociaux, le développement des mobilisations et la construction de lieux d’auto-organisation et de cadres de coalition, les propositions d’organisations démocratiques des citoyen·nes et des travailleurs/travailleuses, l’élaboration d’institutions démocratiques du local à l’international, les mesures de « confinement » des dominants afin de limiter leurs pouvoirs de nuisance… Certain·es de mes ami·es nomment cela revendications transitoires

Alain Bihr, Michel Husson : Thomas Piketty : une critique illusoire du capital

Editions Syllepse et Page2, Paris et Lausanne, 196 pages, 10 euros

https://www.syllepse.net/thomas-piketty-une-critique-illusoire-du-capital-_r_25_i_817.html

Didier Epsztajn

Une réponse à “Oubli des rapports sociaux et limite des critiques des apparences fétichisées

  1. Gérard FRETELLIERE

    Parler de « faillite du socialisme réellement existant » pour évoquer les régimes lénino-staliniens est assez léger. Certes, il s’est agi de régimes anticapitalistes au sens où ils ont exproprié le capital mais il ne s’agissait en rien de régimes « socialistes » et, encore moins « communistes ». Ils se sont construits par la suppression des principales libertés (d’opinion, d’expression, de la presse, de religion, d’association), la liquidation du mouvement ouvrier organisé, le rétablissement du servage et de l’esclavage. Un régime « révolutionnaire » au sens qu’il a bouleversé les rapports sociaux s’est vite mué en un régime foncièrement réactionnaire. Quant à la phrase qui semble lier la pandémie à la transgression des limites des écosystèmes, il faudrait l’éclaircir mais je crains qu’elle ne reprenne des analyses contestables laissant entendre que la covid 19 est lié au déboisement et à la nouvelle proximité entre espèce sauvages, porteuses du virus et l’homme.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.