Toute la fragilité du monde s’enfuit dans le sel de tes yeux

« Aujourd’hui, je m’aperçois que je t’écris depuis sept mois. J’ai commencé à le faire un peu moins de deux mois après t’avoir vue pour la première fois. Aujourd’hui, la lettre que je t’adresse dépasse les 150 pages. Ses proportions ne cessent d’enfler »

Une écrivaine et un personnage croisé et photographié un jour. Une lycéenne passait en courant. L’adresse inventive dans une réalité identifiée et imaginaire, à une jeune fille et à un personnage. Le jeu de l’écriture et une immersion dans un possible d’une petite ville d’un ancien bassin minier du nord de la France.

« Je ne t’enverrai pas cette lettre. Je l’écris comme un manuscrit, sauf qu’il s’adresse à toi, Sarah Benarif, la jeune athlète qui vis et cours dans cette petite ville au bord de l’autoroute. Je t’écris depuis si longtemps que j’ai l’impression de te connaître »

Une petite ville et des paysages, « Je ne me suis pas seulement attardée sur les incontournables du paysages qui nous a vues grandir, toi et moi. Les terrils jumeaux de la base 11/19, les plus hauts d’Europe, y occupent l’arrière-plan d’à peu près tout ce que l’on voit », les montagnes noires et vertes du plat pays, les restes rouillés d’une armature industrielle et d’un monde disloqué.

Un sourire, une photographie, une jeune fille. Quelques instants retenus pour libérer l’imagination, donner sens aux mots et un espace à une existence. Il y aura donc un carnet, des phrases écrites et le temps singulier d’un personnage.

Le doute parfois sur qui parle ? Fanny Chiarello ou Sarah, le personnage ou celle qui l’éclaire – « je n’exclus pas de m’être créé une image mentale sans référent réel » – et l’interroge. Que nous disent « les parades amoureuses des jeunes gens que l’on considèrent comme normaux », être née le 11 septembre 2001 « entre deux avions », ces remarques émises blessantes pour celle qui les entend sans pouvoir ne pas les écouter, « Si tu disais à tes proches combien les allusions homophobes te blessent, ils se détourneraient de toi », cette capacité de résistance, « il n’était pas transgressif mais plutôt sain de se dérober à certains schémas de pensée qu’imposent les adultes »…

Les maux de la normalité. La surveillance maternelle « uniquement pour s’assurer que tu ne lises pas de livres ou ne visionnes pas de films montrant des femmes qui s’aiment ou qui entretiennent des rapports ambigus. Elle le fait depuis le jour où elle a trouvé sous ton matelas un livre que tu avais acheté en cachette », un roman, les règles d’une prison dont tu gardais les clés, l’humiliation, « Tu te sentais sale. Coupable et sale »…

L’autrice ouvertement ou par le biais du personnage souligne la propagande hétérosexuelle et ses effets, la force d’assignation à l’usage du corps féminin pour la maternité, « une petite fille est déjà, virtuellement, une matrice ». Les mots de la création atténuent le sentiment de solitude. Un roman confisqué et « tu as compris que tu n’étais pas là pour t’épanouir mais pour te conformer ». Et cela s’appelle l’amour parental, le vocable masque d’une véritable domination, « Tu es dans île déserte »…

Jasmine et le jazz (une invitation à écouter Nicole Mitchell et sa flute), la superficie de la terre, les champs d’exploration insoupçonnés, les corps adolescents rejetés comme corps étrangers, la colère si oppressante qu’elle pourrait conduire au suicide, Rose, le moment « où tes parents cessent d’être ceux qui te protègent », et si tu n’as pas le droit de lire des romans dans lesquels des femmes s’aiment « tu vas en écrire un »…

Je souligne les pages sur la narration, l’écriture, l’imaginaire habité et la réalité imaginée, l’organisation du bruit par la partition, la formation du réel par le langage, le tu, les artifices, la mise au point « sur l’arrière plan et tu t’arrêtes avant le baiser, c’est bien aimable de ta part ».

Un ouvrage sur ces adolescentes que le mode familial ne laisse pas s’envoler, ces cercles que certain·es voudrait faire entrer dans des carrés, le refus de ces amours des filles pour des filles.

« Au fil du temps, le trait s’épaissit jusqu’à l’empâtement, d’autant que les épisodes les plus anciens se modifient insensiblement dans ma mémoire à mesure que les plus récents m’apportent sur eux un éclairage nouveau ».

Fanny Chiarello : Le sel de tes yeux

Editions de l’Olivier, Paris 2020, 176 pages, 17 euros

Didier Epsztajn

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