Violences systémiques, qu’on en finisse ! (plus articles de Allison Hanes et Melpa Kamateros)

Des mois de pandémie et des semaines de confinement au printemps 2020 ont fait ressortir des violences qu’on croyait révolues. D’autres se sont aggravées, intensifiées et transformées: Des violences sexistes et sexuelles, mais aussi la violence de ne pas être vue ou entendue. Les impacts de ces violences systémiques se font sentir chez toutes les femmes, notamment : chez les femmes autochtones, les travailleuses de la santé, chez les femmes racisées et immigrantes, chez les personnes LGBTQ+, chez les femmes en situation de handicap, chez les femmes confinées, incarcérées, sans statut, travailleuses du sexe, et chez les femmes en situation d’itinérance.

Alors que les formes de violence se multiplient, les barrières d’accès aux services s’élèvent et nous ont fait voir à quel point aucun droit ou forme de protection ne peut être tenu pour acquis. Et les violences systémiques persistent de façon d’autant plus insidieuse qu’elles se développent en silence

Pendant la campagne 2020 des 12 jours d’action, nous souhaitons mettre en lumière les dimensions systémiques des violences faites aux femmes. Des outils sont en cours d’élaboration, et des événements sont en train d’être organisés, en collaboration avec des organismes de partout au Québec. Nous vous invitons à nous rejoindre lors du lancement de la campagne le 25 novembre prochain, et à commémorer avec nous les 31 ans de l’attentat de l’École Polytechnique le 6 décembre. Ensemble, faisons du pire une opportunité. Refusons le silence et faisons reconnaitre toutes les formes de violences systémiques. Ensemble, agissons pour l’élimination des violences envers les femmes. Protégeons-nous et équipons-nous contre ces violences, ensemble.

https://12joursdaction.com


Des femmes meurent.
Cessez d’appeler « drames familiaux » des homicides conjugaux.

Peut-être que si nous donnions au fléau du féminicide un nom plus inquiétant, il serait pris plus au sérieux.

Illustration: Barbara Mori

Le 1er septembre 2019, des militantes se sont rassemblées sur la place du Trocadéro devant l’emblématique Tour Eiffel de Paris, certaines portant des pancartes avec des numéros se terminant par 100, pour marquer le 100e féminicide commis au pays en 2019.

Au total, 121 femmes ont été tuées par leur partenaire ou ancien partenaire en France en 2018, ce qui équivaut à un décès tous les trois jours, selon les chiffres du gouvernement publiés en juillet 2019.

La semaine dernière, au Québec, c’est arrivé à Jaël Cantin. Cette mère de six enfants, âgée de 33 ans, a été retrouvée gravement blessée à son domicile de Mascouche et est décédée plus tard à l’hôpital.

Le jour de Noël, c’était Astrid Declerck. Cette mère de deux adolescents, âgée de 48 ans, a été retrouvée blessée par balle dans son appartement de la rue Sherbrooke Ouest, au centre-ville de Montréal. Elle a également succombé à ses blessures.

Le 4 décembre, c’était Dahia Khellaf. Le corps de cette femme de 43 ans a été découvert dans sa maison de ville de Pointe-aux-Trembles avec ceux de ses deux enfants, Adam, 4 ans, et Askil, 2 ans.

Il ne s’agit là que d’une poignée de crimes similaires commis à Montréal ou dans ses environs. Et ce que ces récentes tragédies ont en commun, c’est que les femmes semblent être victimes d’homicides conjugaux. Dans ces deux derniers cas, les partenaires des femmes se sont également suicidés, ce qui met fin à toute spéculation sur ce qui s’est passé. Mais dans le cas de Cantin, on possède plus d’éléments pour comprendre ce qui est arrivé.

En effet, son mari, Benoît Cardinal, a également été trouvé dans la maison, avec des blessures beaucoup moins grave. Il a été accusé vendredi de meurtre au second degré dans la mort de la jeune femme. La présomption d’innocence à laquelle il a droit signifie que la mort de Mme Cantin est simplement traitée comme un cas d’homicide au foyer. Pour l’instant.

Pourtant, une autre femme est morte violemment, un autre mari/petit ami/époux/partenaire est accusé, et d’autres enfants ont été pris au piège dans ce que nous appelons souvent par euphémisme un « drame familial ».

Le féminicide (le meurtre des femmes), l’uxoricide (du latin « épouse ») ou le matricide (meurtre conjugal) sont des termes plus précis pour désigner de tels crimes. Peut-être que si nous donnions à ce fléau un nom plus inquiétant, nous le prendrions plus au sérieux. (Une amie de Mme Cantin a créé une page GoFundMe pour ses six jeunes enfants, qui ont peut-être été témoins des événements qui ont conduit à la mort de leur mère).

En 2015, les femmes représentaient environ un tiers de toutes les victimes d’homicide au Canada. Et environ la moitié d’entre elles ont été tuées par un partenaire intime ou un conjoint.

Cette réalité n’est pas nouvelle. C’est un phénomène pernicieux qui défie les solutions faciles et qui ne connaît ni frontières géographiques, ni catégories économiques, ni hiérarchies sociales.

En 2015, les femmes représentaient environ un tiers de toutes les victimes d’homicide au Canada. Et environ la moitié d’entre elles ont été tuées par un partenaire intime ou un conjoint. Ces chiffres de Statistique Canada peuvent fluctuer d’une année à l’autre, mais la tendance reste relativement stable.

C’est souvent le point d’aboutissement d’un cycle de violence conjugale bien plus omniprésent. Par exemple, 40 577 crimes commis par un partenaire actuel ou un ex-partenaire ont été signalés à la police en 2016, selon Statistique Canada. Les victimes étaient des femmes dans 78% des cas.

Mais il y a pire. Certaines estimations suggèrent également que 70% des agressions conjugales ne sont jamais portées à l’attention de la police. Comme dans le cas des agressions sexuelles, la sous-déclaration limite notre compréhension de l’ampleur du problème et entrave la recherche de solutions.

Le fait de supporter, de se taire et de vivre avec les agressions physiques, psychologiques et sexuelles d’un partenaire est une sinistre réalité pour un nombre incalculable de femmes. Aussi inacceptable que soit cette situation, il n’est pas étonnant qu’elle se reproduise.

Le système des refuges, qui se trouve en première ligne de ce conflit, est surpeuplé et ne constitue qu’un refuge temporaire. En 2018, le gouvernement du Québec a annoncé 600 millions de dollars sur cinq ans pour une foule de mesures visant à lutter contre la violence conjugale, dont un financement supplémentaire pour les maisons d’hébergement pour femmes. Mais beaucoup d’intervenantes disent que cela ne répond toujours pas aux besoins.

Il existe de nombreux obstacles invisibles à l’abandon d’une relation abusive, allant de la stigmatisation sociale à l’adversité financière. L’accès au logement est moins disponible et moins abordable aujourd’hui. Le divorce coûte cher, les conseils juridiques sont difficiles d’accès et les solutions tardent à se faire jour. Et après l’arrêt historique « Eric et Lola », la Cour suprême du Canada a affirmé que les couples non mariés qui se séparent n’ont pas droit à une pension alimentaire. De nombreuses femmes n’ont donc pas les moyens de s’échapper, et encore moins d’endroits où aller.

Mais un autre obstacle peut être la crainte légitime qu’une rupture n’aggrave les agressions. Il est significatif de noter qu’un grand nombre d’affaires d’homicides familiaux qui ont été portées devant les tribunaux ces dernières années (et les circonstances de certaines des atrocités récentes) concernaient un homme qui refusait d’accepter une rupture. C’est le cas notamment d’Ugo Fredette, qui a été condamné l’automne dernier pour avoir tué son ex-femme, Véronique Barbe, et un innocent automobiliste dont il avait volé la voiture pendant sa fuite. C’est aussi celui de Guy Turcotte, le célèbre cardiologue qui a poignardé à mort ses deux enfants dans leur lit à Piedmont en 2009.

Il est essentiel de comprendre pourquoi les femmes sont assassinées par leur partenaire si nous voulons prévoir et prévenir ces meurtres insensés.

Une étude de l’Université du Gloucestershire, réalisée l’année dernière, qui a examiné plus de 370 meurtres conjugaux en Grande-Bretagne, a décelé un modèle de comportement en huit étapes allant jusqu’au meurtre. Parmi les signes avant-coureurs figurent des antécédents de maltraitance et un élément déclencheur, comme une séparation, une perte d’emploi ou des difficultés financières.

Mais il n’existe pas d’excuses pour un comportement violent, cruel ou contrôlant. Aucune femme ne devrait vivre dans la crainte de sa sécurité. Personne ne devrait rester parce qu’elle ne peut pas se permettre de fuir.

Il est essentiel de comprendre pourquoi les femmes sont assassinées par leur partenaire si nous voulons prévoir et prévenir ces meurtres insensés.

Allison Hanes

Version originale : 

https://montrealgazette.com/opinion/columnists/hanes-the-tragic-ubiquity-of-domestic-homicide


Opinion : Pourquoi des femmes et des enfants sont-elles encore assassinées à domicile ?

Malgré une politique provinciale sur la violence conjugale et les ressources développées, les femmes qui quittent une relation violente se heurtent à de nombreux obstacles.

Les cérémonies annuelles commémorant les meurtres de l’École Polytechnique ont de nouveau eu lieu cette année, pleines de messages poignants sur les droits des femmes en général et la violence contre les femmes en particulier. Malgré cette prise de conscience, il y a eu peu de progrès en matière de sécurité des femmes, y compris l’élimination des barrières systémiques et linguistiques à trouver de l’aide, ou en matière de services pour leurs enfants qui sont exposés à la violence conjugale.

Une étude menée sur dix ans a révélé que le taux d’homicide des femmes par les hommes était trois fois plus élevé que l’inverse ; une femme par mois est ainsi assassinée au Québec, et la violence conjugale a lieu dans une famille sur quatre. Près de 80% des meurtres de femmes au Québec sont commis par un partenaire intime. Environ 19 000 cas de violence conjugale sont signalés à la police chaque année dans la province, mais seulement 30 % environ des cas de violence conjugale sont signalés, dans l’ensemble du Canada.

Malgré une politique provinciale sur la violence conjugale qui est renouvelée tous les trois ans, et les ressources qui ont été mises sur pied, les femmes qui quittent un conjoint agresseur font face à de nombreuses difficultés.

Lorsqu’une femme est tuée, certains se demandent ce qui a mal tourné. Pourquoi est-elle restée ? Pourquoi n’a-t-elle pas contacté la police plus tôt ? Ces questions et une multitude d’autres sont posées, qui n’apportent pas de solutions, et qui arrivent manifestement trop tard.

Voici quelques-unes des raisons pour lesquelles de tels incidents ne sont pas évités.

Il y a un grave manque de place dans les refuges. Notre ressource, La Maison d’Athéna, fonctionnait à 105% d’occupation l’année dernière. Bien que le séjour moyen soit d’un à deux mois, si une victime arrive avec des difficultés à se faire comprendre, avec plusieurs enfants, sans statut reconnu d’immigration, sans argent ou sans réseau de soutien, elle doit demeurer plus longtemps au refuge. Il est également difficile de trouver un logement de transition abordable par la suite. Les statistiques montrent que les risques de violence et d’homicide conjugal sont très élevés pendant leur première année de séparation ou de divorce; la sécurité est donc très importante pendant cette période.

Il n’existe pas de loi spécifique qui interdise la violence conjugale. Les articles du Code pénal couvrent les « voies de fait graves », les « agressions sexuelles », etc. et peuvent donc s’appliquer à toutes sortes de victimes.

D’autres problèmes qui affectent la sécurité des femmes peuvent être les délais du système judiciaire, le manque de juges pour entendre les affaires, le manque de salles d’audience et divers obstacles tout au long du processus judiciaire qui rendent toute la procédure très longue pour la plaignante. Lorsque nous traitons des affaires qui présentent un danger récurrent, comme dans le cas de la violence conjugale, il devient de la plus haute importance que ces affaires soient entendues rapidement.

Pour la plupart des victimes, une option majeure au lieu de réclamer que l’État porte plainte est de souscrire un « 810 », du nom d’un article du Code pénal ; il s’agit d’un engagement à ne pas troubler l’ordre public qui fixe des conditions que l’auteur présumé de l’agression doit respecter pendant une durée limitée, comme par exemple se tenir à une certaine distance de la victime. Toutefois, cette option n’offre pas une protection suffisante car ces ordonnances de protection restent souvent lettre morte. De plus, elles ne comportent aucune reconnaissance de culpabilité ou casier judiciaire, puisqu’il n’y a pas de procès.

Tous ces facteurs contribuent aux dangers auxquels les femmes et leurs enfants sont confrontées dans les situations de violence conjugale.

Il est nécessaire de revoir le système, afin de tenir compte des lacunes et des besoins que les victimes rencontrent à chaque étape du processus.

Il faut investir davantage d’argent et de ressources afin d’assurer une plus grande sécurité et un meilleur suivi.

Enfin, la publication par les médias de comptes rendus clairs et systémiques – notamment en parlant de meurtres, et non de « tragédies familiales » ou de « crimes passionnels » – contribuera à éradiquer les idées fausses très répandues concernant la violence conjugale, qui s’enracine dans le fait qu’un partenaire contrôle l’autre avec un certain type d’agressions.

Ce n’est que de cette manière que nous pouvons espérer que prennent fin les meurtres de femmes et d’enfants.

Melpa Kamateros

Melpa Kamateros est directrice exécutive de l’organisation Shield of Athena et de son refuge, Athena’s House, qui offrent des services en 17 langues.

https://montrealgazette.com/opinion/opinion-why-are-women-and-children-still-being-killed

https://tradfem.wordpress.com/2020/11/04/des-peres-tuent-femmes-et-enfants/

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