Propos sur l’énergie et sur l’eau

Des événements récents comme des inondations et des débats en cours sur le coût de l’énergie et sur ce que l’on appelle la « transition énergétique » engagent à une réflexion critique plus approfondie sur les usages contemporains de l’eau et sur les différentes formes d’énergie qui sont proposées.

Pourquoi associer énergie et eau dans la réflexion et dans le débat

Si nous associons l’énergie et l’eau dans la réflexion que nous proposons aujourd’hui, c’est, d’abord, qu’elles ont toujours été liées, d’abord parce que l’eau a toujours constitué une source importante d’énergie, à la fois pour le corps humain et pour des pratiques sociales comme l’agriculture ou les transports, et ensuite parce que l’énergie et l’eau ont toujours constitué des fores de fondements pour l’aménagement de l’espace par les hommes. C’est, d’abord, par ce que l’on appelle la « maîtrise » de l’eau et de l’énergie que les hommes ont, depuis toujours, manifesté leur pouvoir sur ce que l’on appelle la nature, ont toujours manifesté ce qu’ils se figurent comme leur domination de la nature. C’est qu’au fond, à bien réfléchir, le besoin de l’eau et le besoin d’énergie ont toujours constitué pour les hommes ce que la psychanalyse désigne comme le réel, c’est-à-dire comme ce qui résiste à nos désirs et à nos engagements. L’énergie et l’eau sont ce dont le manque peut constituer pour les hommes un véritable obstacle à leur croissance – voire à leur existence même, puisque ce peut être leur survie qui est en jeu dans la confrontation au besoin d’énergie et d’eau. C’est bien pourquoi l’énergie et l’eau sont, pour nous, ce qui représente la nature, c’est-à-dire, justement, ce qui vient marquer les limites de notre pouvoir, et, au-delà, les manques dont nous pouvons être des victimes.

L’énergie et l’eau dans l’économie politique

C’est précisément en raison même de ce besoin que l’énergie et l’eau ont toujours occupé une grande place dans l’économie politique. N’oublions tout de même pas ce que signifie une économie politique : une économie politique, c’est une économie qui se pense dans le domaine de la vie sociale, c’est ce qui permet à nos sociétés de se développer, de prospérer – ou, au contraire, ce qui peut les amener à se ruiner et à s’éteindre. Sans énergie ou sans eau, une société ne peut constituer un espace de vie pour ceux qui en font partie, et, dans ces conditions, elle ne peut plus constituer pleinement un espace politique. Dans ces conditions, l’énergie et l’eau ne doivent pas être réduites à des outils, à des instruments qui permettent d’améliorer notre existence, de la rendre plus agréable : il s’agit de ce qui nous permet de fonder notre vie sociale, de réguler nos relations avec les autres, d’ancrer notre identité sociale et politique dans la réalité de l’existence en quelque sorte garantie. Si l’économie peut être politique, c’est parce qu’elle articule les unes aux autres les économies familiales dont nous sommes porteurs, mais, si ces économies singulières peuvent s’articuler les unes aux autres, c’est justement, pour commencer, parce qu’elles se partagent ce qui les fait vivre : l’eau et l’énergie.

L’énergie et l’eau dans l’environnement et dans l’écologie

Mais il faut aller plus loin dans la réflexion politique sur l’énergie et sur l’eau. En fondant notre vie sociale, l’eau et l’énergie nous permettent de fonder l’environnement même dans lequel nous vivons, elles nous permettent de l’aménager, de faire de lui un espace dans lequel nous pouvons vivre en société, un espace dans lequel nous pouvons nous exprimer et mettre en scène nos relations avec les autres, ce que l’on appelle notre sociabilité. C’est le domaine de l’écologie. L’écologie est une forme de rationalité de l’espace. C’est, d’ailleurs, la raison pour laquelle on peut se demander si, plutôt que de figurer une identité politique, un engagement politique particulier, celui d’un parti ou d’un mouvement, l’écologie ne devrait pas être la préoccupation de tous les engagements, le souci de toutes les identités politiques qui se confrontent les unes aux autres dans l’espace public, faisant de lui, pleinement, un espace politique. L’écologie, cette rationalité politique de l’espace fait de l’énergie et de l’eau des objets sur lesquels nous devons réfléchir sans chercher à les soumettre pleinement. Si nous avons une pensée écologique du politique, c’est, avant tout, pour ne pas manifester ce que l’on peut appeler un excès de supériorité dans l’espace, ce que l’on peut comprendre comme une obsession du pouvoir sur l’espace. Plutôt que de chercher à sans cesse accroître notre domination sur l’espace, notre pouvoir sur lui, plutôt que de cherche sans cesse à étendre les territoires qui dépendent de nous, l’écologie nous apprend à penser un usage raisonné de l’espace, et, avant tout, un usage de l’eau et de l’énergie qui nous permette d’habiter cet espace dans lequel nous vivons au lieu de ne le considérer que comme un outil de pouvoir.

Usage et consommation de l’eau et de l’énergie

C’est à ce moment de notre réflexion qu’il nus faut comprendre la différence entre usage et consommation. L’usage de l’eau et de l’énergie désigne l’ensemble des pratiques sociales au cours desquelles nous en avons besoin et où, par conséquent, nous nous en servons. L’usage de l’eau et de l’énergie nous met au contact avec elles pour les utiliser, pour faire d’elles des instruments, des formes d’auxiliaires, de notre vie sociale. C’est par elles que nous pouvons fonder nos sociétés et vivre en relation avec les autres. La consommationde l’eau et de l’énergie les inscrit dans des logiques de marché. Il ne s’agit plus d’utiliser l’eau et l’énergie comme des auxiliaires de vie : il s’agit de faire d’elles des biens que nous faisons circuler dans des marchés, c’est-à-dire des biens qui permettent à certains d’entre nous de s’enrichir, des biens qui ont un prix, et dont nous pouvons contrôler le volume que nous utilisons. Consommer l’eau et l’énergie, ce n’est plus les utiliser, c’est se les procurer dans un marché et faire d’elles des instruments de croissance économique – et, bien entendu, de croissance de pouvoir. C’est parce que l’eau et l’énergie sont devenues des biens de consommation qu’elles sont devenues pleinement des instruments de pouvoir et de domination. Mais, dans le même temps, c’est aussi parce qu’elles sont devenues des biens de consommation et de pouvoir qu’elles se sont inscrites dans le débat ancien entre le libéralisme, c’est-à-dire l’économie de marché, et l’économie régulée par le politique. Depuis l’avènement du libéralisme économique et de la maîtrise des lois du marché, l’eau et l’énergie ont toujours été des champs permettant aux acteurs de ce marché de s’enrichir aux dépens des « consommateurs », et ce n’est pas un hasard si, à certains moment de l’histoire et dans certains pays, l’eau et l’énergie ont fait l’objet de nationalisations les faisant échappe aux lois du marché pour s’inscrire dans les logiques politiques de l’économie sociale.

Qu’est-ce que la « transition énergétique » ?

C’est alors que l’on peut se demander ce que signifie, dans le domaine particulier de l’énergie, la figure de la « transition ». Il s’agit de la transition vers où ? On peut mieux le comprendre en se plaçant dans le champ de l’économie politique de l’énergie. Cette figure de la transition désigne, en réalité, celle de la diversification des sources d’énergie. Plutôt que de se limiter à quelques sources d’énergie que nous connaissons, une économie politique rationnelle de l’énergie nous engage à chercher de nouvelles sources d’énergie – à la fois pour éviter de courir le risque d’une disparition des sources d’énergie que nous connaissons et pour utiliser des sources d’énergie moins dévastatrices pour l’environnement dans lequel nous vivons, donc plus soucieuses d’écologie, et moins soumises aux normes du libéralisme, donc peut-être plus engagées dans une logique d’usage et moins dans une logique de marché. Peut-être, finalement, ce que l’on appelle la transition énergétique n’est-elle que la transition vers une nouvelle approche de l’économie politique.

Bernard Lamizet

Ancien professeur à l’Institut d’Études Politiques de Lyon, Bernard Lamizet travaille sur les identités politiques et les significations des discours politiques.

Publié initialement sur « Mediapart », jeudi 5 novembre 2020


De l’auteur :

La fabrique de la folie et de l’horreur :

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/11/02/la-fabrique-de-la-folie-et-de-lhorreur/ 

La politique du couvre-feu :

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/11/04/la-politique-du-couvre-feu/ 

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