Ensauvagement médiatique

« Indépendantes, les chaînes d’info ? L’affirmation a de quoi faire sourire. En dehors de Franceinfo et France 24, elles sont la propriété de trois industriels : Patrick Drahi (BFM-TV et i24News), Vincent Bolloré (CNews) et Martin Bouygues (LCI). Et leurs investissements, dans un secteur majoritairement déficitaire, n’ont rien de désintéressé. Par-delà la valorisation de l’image de marque, ils s’inscrivent avant tout dans une logique d’influence : multiplier des plateaux, les invités, les obligés. De manière directe ou indirecte, contrôler et façonner la parole médiatique »

Dans l’édito sont abordés le modèle d’information « low-cost », la place des recettes publicitaires, le journalisme de commentaire, les pseudo-débat à sens unique, les banalités en continu, la partition du maintien de l’ordre et les képis des rédactions, la petite musique permanente, « la médiocrité des dispositifs de débat, le suivisme à l’égard d’agendas politiques sécuritaires, l’absence de réel pluralisme sur les plateaux sont autant de facteurs qui normalisent, jour après jour, le traitement des thématiques les plus droitières dans le débat public », les agitateurs racistes, un modèle de « journalisme toujours plus pauvre et toujours plus aux ordres »…

Le premier article nous promène du coté de Saint-Germain-des-Près, des « bons » livres fruit d’« un battage médiatique bien orchestré », du monde de « connivences et de complaisance dans lequel la surface médiatique est le meilleur gage de la reconnaissance littéraire ». Je laisse à chacun·e le soin de trouver l’auteur en question. Et plutôt que de perdre son temps, relire Karl Krauss…

Les infos en continu, ou plus exactement l’ininterrompu sans information, le « journalisme à la chaine », les chaines du « low cost », les maillons du vide de la pensée, « L’information apparaît cependant non comme une dérive, mais comme un miroir grossissant des travers du système médiatique actuel ».

Les auteurs et autrices regardent du coté de France Info, de LCI et de ses invité·es, « LCI a ainsi dessiné les contours de l’information en continu telle que nous la connaissons actuellement : multiplication des plateaux et débats, laissant une large place aux copinages au sein du monde des médias et bien au-delà ; et plus occasionnellement, directs commentés et remplissage caractéristique du journalisme de commentaire en continu », I-Télé, BFM-TV, la priorité au direct et aux annonceurs publicitaires, « L’enjeu consiste à capter le segment restreint mais stratégique et recherché par les annonceurs, donc particulièrement rémunérateur : celui des catégories aisées », les volumes de production importants et des effectifs réduits, le rythme de production, « Les journalistes doivent enchaîner les sujets pour nourrir les flux », les usines de traitement « de contenus produits par d’autres », la scénarisation de l’information et « la mise en scène de journalistes phares », la temporalité du format diffusé, le remplissage du temps d’antenne, le recyclage de contenus, la multiplication des débats télévisés et autres plateaux de discussion, les « intarissables robinets d’eau tiède » et les « « disputes à clic » qui donnent tout particulièrement la prime aux provocations réactionnaires et aux obsessions de l’extrême droite… », les instruments d’influence, « posséder un journal permet non seulement de valoriser « l’image de marque » d’un groupe industriel, mais également d’exercer un relatif contrôle sur la parole médiatique ». Au total « Des contenus qui n’ont de l’information que l’apparence, surdéterminés par les contraintes publicitaires et d’audimat »…

Médiacritique choisit un mot pourrait illustrer les maux médiatiques, « décryptage », le masque de l’encodage à sens unique du journalisme de commentaire, « de quoi flatter le narcissisme des rédacteurs, transmués par la magie du verbe… en détecteurs de vérités cryptées », une valorisation à bon compte de ce qui n’est pas fait : « vérifier, diversifier, croiser les sources, resituer et expliquer les faits dans leur contexte ».

J’ai notamment apprécié le mode d’emploi de BFM-TV, la fabrication « ordinaire de l’information en continu », les logiques éditoriales, la machine à publicité, la prédilection pour les faits divers ou les sujets « police-justice », le monopole énoncé de la parole sans contradiction, les flux sans idées…

Vite traitées, vite oubliées. Les tempo du continu effacent les rapports sociaux, décontextualisent les faits, adoptent un prisme sécuritaire dans le cas des manifestations réduites aux « débordements », légitiment le discours de la police et du « maintien de l’ordre »…

Je souligne aussi l’article sur Franceinfo, la copie des pratiques des chaines du privé, le triomphe du commentaire, le pluralisme anémié, le verrouillage éditorial en particulier sur l’information dite économique, le feuilletonnage, le choix du produit de consommation en lieu et place de l’information, l’émiettement du travail de journalisme, la recherche de part d’audience, « A croire qu’il est devenu impensable, pour les rédactions, de tolérer une information du temps long ou moyen, au prétexte (fallacieux) de perdre le téléspectateur, et aux dépens de journalistes qui, à l’international, ou en régions, voient leur travail émietté dans un produit (peu) fini »…

La présence de l’extreme-droite dans les médias ne se résume pas au seul cas d’Eric Zemmour. Bien des propos racistes ponctuent le « débat public ». « Islam, immigration, « insécurité » : disons-le d’emblée, ce sont à ces obsessions que nous nous intéresserons dans cet article ». Il faut s’interroger sur les conditions de l’enracinement des pensées de l’extrême-droite, les pratiques qui favorisent leur banalisation. La revue met l’accent sur des mécanismes insidieux : « les dispositifs du clash et de l’opinion ; la fait-diversion de l’actualité et la mise à l’agenda des thématiques fétiches du RN, construite souvent ex nihilo comme des « priorités des Français » ; l’anémie du pluralisme ; la fabrication d’agitateurs en tant que produits d’appel ». Les rédacteurs et rédactrices discutent, entre autres, du journalisme de comptoir, de la construction du récit d’une actualité chaotique à partir de faits divers, de l’affranchissement de toute règle scientifique, de formatage de la complexité du réel, de scandales et de provocations, d’agenda médiatique, d’effet de loupe grossissante et déformante, de surface médiatique disproportionnée, de réduction de l’offre démocratique, des promoteurs du on-ne-peut-plus, de l’utilisation du racisme comme rente pour les propriétaires autoritaires, des prétextes pour doper l’audience, « le business du racisme », de la dépolitisation systématique de la politique…

« Pour autant, le pire n’est jamais certain. Et c’est le rôle de la critique des médias de rendre compte des dynamiques mortifères dans lesquelles est pris le système médiatique… pour mieux les combattre ».

L’avant dernier article est un entretien avec Laurent Mucchielli dont je rappelle le dernier livre, La France telle qu’elle est. Pour en finir avec la complainte nationaliste, legalite-nest-pas-lidentite-la-societe-des-egales-egaux-nest-pas-une-societe-de-clones/. L’auteur aborde, entre autres, la diversité et la complexité du réel, la transformation de faits divers en faits de société, les discours de café du commerce, la construction de l’« actualité », le démantèlement de l’appareil statistique, la reprise du vocabulaire ordinaire de l’extreme-droite, la banalisation du racisme…

Il est suivi d’un analyse sur ceux qui « dorlotent » la « fachosphère ».

Le titre de cette note est celui de l’entretien avec Laurent Mucchielli

Une nouvelle fois, l’œil et l’oreille de la critique sur des médias dominants. Nécessaire.

Sur les précédents numéros : mediacritiques/

Médiacritique(s) N°36 – oct-déc. 2020 : Info en continu… Journalisme à la chaîne

Le magazine trimestriel de l’association Acrimed

46 pages, 4 euros

Didier Epsztajn

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