En chaque personne que tu connais, il y a quelqu’un que tu ne connais pas

Des abeilles et des rêves éparpillés, la destruction d’un monde et d’Alep, « nous venons du pire endroit sur terre ». Nuri et Afra, « j’ai peur des yeux de ma femme » et le récit d’un exil au temps des frontières fermées. La perte de la vue et la confusion des enfants. Le long voyage des migrant·es, « Nous sommes une dizaine, dans cette pension décrépie au bord de la mer, tous originaires d’endroits différents, tous dans l’attente », les parias et leurs souffrances, leurs rêves aussi…

Christy Lefteri avec les moyens du récit littéraire nous fais voir l’aveuglement, nous fait sentir les errements mentaux, le voyage tendu vers l’espoir, le monde des refus étatiques de l’humanité partagée, des frontières érigées contre la vie, le renouveau des camps…

La répression des manifestations à Damas, le miel, « Pendant quelque temps, le bonheur continua d’être possible », la destruction des ruches, les cadavres d’hommes et de jeunes gens, « Les mains liées. Une balle dans le crâne », les rencontres, la mort de son enfant dans un monde déglingué…

L’autrice construit une durée particulière, en mêlant les temps, l’hier, l’aujourd’hui, le temps du voyage et des ses étapes, le contrôle tatillon des preuves des persécutions par l’administration au Royaume-Uni, « Mon ennemi. Si seulement je savais qui c’est », les correspondances entre Nuri et Mustafa, le Marocain, les clés « lorsqu’il n’y a plus de portes à ouvrir », les émotions retenues, les endroits avec lesquels on en a fini, ceux et celles qui sont passé·es par la Libye, la Méditerranée qu’il faut traverser, Istanbul, l’émerveillement et la peur, le silence de la nuit brisé par les obus, les chats stambouliotes et ceux d’Alep…

Afra, les yeux morts, « Son esprit me terrifiait. Ce qu’elle voyait, ce dont elles se souvenait, ce qui était enfermé derrière ses yeux », les crayons de couleur et les dessins…

La mer, les passeurs, les peurs spécifiques, les rêves et leur effacement, l’île, les traces des fantômes des anciens pensionnaires, les attentes, l’argent, la violence des passeurs et un viol, « Ma tête était déjà trop pleine, il n’y avait pas de place pour d’autres horreurs », les enfants volés, « Pour vendre les organes. Ou pour le sexe », la perte du sens du temps et du mot « longtemps », le tri des personnes, les blessures du cœur…

Le miel, l’amour, l’espoir, la tendresse infinie du partage, cette nuit où l’humain s’est perdu. Jusque quand allons nous nous taire ?

Christy Lefteri : L’apiculteur d’Alep

Traduit de l’anglais par Karine Lalechère

Seuil, Paris 2020, 318 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

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