La politique du couvre-feu

Pour répondre à la pandémie, le pouvoir a choisi la politique du couvre-feu. Au-delà du fait que l’on se demande en quoi le couvre-feu peut freiner la progression du virus (à moins que le virus soit bien sage et rentre chez lui le soir et la nuit), sans doute importe-t-il de s’interroger sur la signification politique d’une telle mesure.

Le couvre-feu : une vieille histoire

Le couvre-feu n’est pas une politique qui a été imaginée aujourd’hui, dans le cadre de la protection sanitaire contre la progression du coronavirus. C’est une vieille histoire – en France, comme dans d’autres pays. En réalité, sans doute l’histoire du couvre-feu se confond-elle avec l’histoire de la ville et du fait urbain. Depuis que la ville est devenue un espace social et politique (rappelons-nous toujours que le mot même,« politique », vient du grec polis, qui signifie la ville), il existe des politiques de surveillance et de contrôle de la citoyenneté, qui ont toujours été imposées par les pouvoirs sous toutes sortes de motifs, en général liés à la sécurité, car la figure de la sécurité a toujours été associée aux politiques de maintien de l’ordre et aux politiques de répression et de contrôle des populations. Le couvre-feu, c’est-à-dire l’obligation de rentrer chez soi à partir d’une certaine heure le soir, a toujours fait partie des mesures imposées par les pouvoirs. Mais, au-delà de ce rappel historique, sans doute importe-t-il de rappeler aussi que les politiques de couvre-feu ont toujours servi aux pouvoirs à faire taire la ville. En empêchant les rencontres le soir, en empêchant les habitants des villes d’avoir une vie sociale après une certaine heure, les pouvoirs ont toujours tenté d’empêcher les citoyens de se réunir et de mener une vie politique en exprimant leur citoyenneté dans l’espace public. Cette politique de répression et de surveillance, que l’on pourrait appeler la politique du silence a toujours été le but des mesures de couvre-feu. Une fois de plus, d’ailleurs, les mots sont intéressants à observer. En effet, dans couvre-feu, il y a deux mots associés. Le premier, c’est couvrir : il s’agit bien de protéger en fermant, de maintenir l’ordre en empêchant les bouches de s’ouvrir et en couvrantles visages par des masques. L’autre mot, c’est feu. Ce mot a ici deux significations : la première est la représentation du foyer, c’est-à-dire de l’habitation. Le feu qu’il s’agit de couvrir, c’est l’habitation des citoyens, ce qui veut dire qu’en imposant une telle mesure, les pouvoirs, une fois de plus, viennent s’occuper de la vie privée des habitants des villes. Mais feu a une autre signification, tout de même : le feu, c’est aussi l’agitation, les mouvements sociaux, les conflits – voire les guerres civiles. Le couvre-feu consiste ainsi à empêcher l’expression des mécontentements populaires, à empêcher les manifestations des tensions sociales, à surveiller l’expression des mouvements et des engagements politiques. En c sens, la figure du couvre-feu s’inscrit pleinement dans l’histoire des mouvements sociaux et des confrontations entre les pouvoirs et les citoyens.

L’impératif de l’urgence sanitaire

Aujourd’hui, c’est l’urgence sanitaire qui sert aux pouvoirs de légitimation des mesures de couvre-feu qu’ils imposent. Comme souvent, les politiques de sécurité, qui sont, en réalité, des politiques de surveillance et de maintien de l’ordre, se parent de légitimations liées au savoir – en l’occurrence au savoir médical – et liées à la sécurité, à la protection des populations qu’elles visent à surveiller et à contrôler. L’urgence, qu’il s’agisse de l’urgence sanitaire ou d’autres formes d’urgence comme les urgences environnementales, est, une fois de plus, un prétexte qui sert à légitimer la transgression des lois par les pouvoirs. Le discours du pouvoir se sert de l’argument de la sécurité et de la protection pour justifier une mesure qui représente, en réalité, un excès de pouvoir. L’urgence, aujourd’hui celle du danger de la propagation du coronavirus, est toujours une figure de la rhétorique politique qui sert à justifier la transgression par les pouvoirs des limites de leur rôle et de leur légitimité dans l’espace politique. Cette figure de l’urgence st d’autant plus facile à imposer qu’elle se sert d’arguments liés au savoir – en l’occurrence au savoir médical – pour revêtir une légitimité reconnue par les citoyens à qui elle est imposée par les pouvoirs, et que ceux qui à elle est ainsi imposée disposent de moins d’arguments pour répondre au discours du pouvoir et pour le contester.

Significations du couvre-feu

La figure du couvre-feu a plusieurs significations politiques. D’abord, la plus évidente, celle qui s’impose immédiatement, c’est l’interdiction de toute vie sociale. En imposant le couvre-feu, les pouvoirs empêchent la manifestation d’une véritable vie sociale urbaine, ils empêchent les rencontres entre les habitants des villes qui feraient d’eux, pleinement, des citoyens actifs et engagés. En empêchant que se développe une vie urbaine la nuit, ils empêchent que la ville vive une vie nocturne autant qu’une vie de jour. Or, à bien réfléchir, on peut observer que c’est toujours la nuit que la ville a eu une vie propre qui la distingue de la campagne. C’est dans la nuit que la culture urbaine s’exprime de manière propre. C’est que l’autre signification des politiques de couvre-feu est de faire dormir la ville. Il s’agit d’obliger les habitants des villes à fermer les yeux la nuit, de façon à les empêcher d’avoir une vie sociale en-dehors de leur vie au travail et de leur vie familiale. Dans le couvre-feu, il y a quelque chose de l’imposition d’un contrôle moral des habitants des ville, destiné à les empêcher d’avoir une culture différente de celle qui leur est imposée par l’ordre moral de la famille et par l’ordre politique du travail et des obligations qui lui sont liées. Plus particulièrement, la troisième signification des politiques de couvre-feu est d’empêcher l’expression diverse du mécontentement. Aujourd’hui, depuis le temps que dure l’imposition de la politique de prévention du coronavirus et que sont imposées les contraintes qui lui sont liées, sans doute devient-il nécessaire, pour les pouvoirs, d’imaginer une politique qui empêche les habitants des villes d’exprimer pleinement leur lassitude devant la durée d’une politique qui, finalement, leur semble bien ne pas servir à grand-chose. C’est bien pourquoi les pouvoirs ont choisi d’imposer le couvre-feu pour être sûrs que les mécontentements ne s’expriment pas dans la nuit des villes.

Répondre au couvre-feu

C’est bien une question majeure que l’on se pose, aujourd’hui : comment se fait-il qu’il n’y ait pas plus d’expressions de rejet ou de mécontentement devant ces politiques de couvre-feu ? Comment se fait-il que les partis et les acteurs politiques classiques n’expriment pas davantage une contestation de ces mesures liberticides comme celle du couvre-feu ? En effet, les pouvoirs ne trouvent pas de réponse à leurs mesures de couvre-feu, et, de ce fait, tant que la voie est libre, ils peuvent les imposer, tranquillement. À ce silence des partis et des mouvements politiques semble répondre une sorte de passivité des citoyens et de l’ensemble des habitants des villes qui semblent ne pas chercher à répondre aux mesures de restriction des libertés comme le couvre-feu. Une fois de plus, relisons Rousseau et ce qu’il écrit dans le Contrat social :« Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir ». Nous y sommes. Les citoyens ont intériorisé les politiques comme celle du couvre-feu, ils acceptent de s’y soumettre, à la fois parce qu’ils finissent par avoir peur, à force d’entendre des discours angoissants dans les médias et dans les discours des pouvoirs, et parce qu’ils finissent par accepter d’observer sans débattre les mesures comme celle du couvre-feu parce qu’ils assument cette absence de démocratie en la considérant comme une politique justifiée par les nécessités de la santé publique. Peut-être, au-delà du couvre-feu lui-même, est-ce cette absence de contestation des citoyens qui est grave, cette mise en sommeil de l’opinion dans la nuit du couvre-feu.

P.S. Je ne peux pas publier ce texte sans rendre hommage à Alain Rey, dont Mediapart a annoncé le décès hier. J’avais eu la chance de le rencontrer, au cours de mes études, à l’Université Paris III, où, sous la direction de R.L. Wagner, il assurait un enseignement de lexicologie avec Josette Rey-Debove et Henri Cottez. Éminent lexicologue et lexicographe, il avait été, avec ces derniers, un des principaux auteurs du Petit Robert, et il avait préparé un Dictionnaire historique de la langue française, dont la dernière édition a été publiée aux éditions S.N.L. Il fait partie de ces intellectuels qui ont contribué à nous faire mieux connaître notre langue, à mieux nous retrouver dans nos mots, à mieux comprendre, en particulier, les mots de la politique et des journaux.

Bernard Lamizet

Ancien professeur à l’Institut d’Études Politiques de Lyon, Bernard Lamizet travaille sur les identités politiques et les significations des discours politiques.

Texte publié initialement sur Mediapart, jeudi 29 octobre 2020

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