La fabrique de la folie et de l’horreur

Cela s’est donc passé dans la banlieue parisienne, à Conflans Sainte-Honorine. Un professeur d’histoire a été tué. Aujourd’hui, après la stupeur et l’émotion, il importe de réfléchir à ce qui a pu produire un tel acte.

Une crise à la fois psychique et politique

Ne nous trompons pas : l’acte de Conflans a deux dimensions. S’il apparaît, d’abord, lors de sa survenue, comme un acte de folie, il prend peu à peu, au fur et à mesure que l’on en sait davantage, notamment sur le fait qu’il a fait l’objet d’une préparation dans les jours qui ont précédé sa commission, une dimension plus politique. Il apparaît, peu à peu, aussi, comme un acte terroriste. Mais, au fond, ce que nous enseigne l’acte de Conflans, c’est que ce que l’on appelle le radicalisme, aujourd’hui, apparaît bien comme ce que l’on pourrait appeler une forme politique de manifestation de la folie, une sorte de mise en scène d’une forme particulière de la folie dans l’espace politique. Sans doute s’agit-il d’une différence entre l’extrémisme, qui consiste dans une expression intensive des projets politiques, des engagements et des identités politiques, et le radicalisme, qui, lui, consiste dans cette expression politique de la folie, de la forclusion du sujet dans un engagement fondé sur la dénégation de l’autre et de l’appartenance sociale.

La psychose et la forclusion du sujet

Bien sûr, pour penser ce qui a mené à un tel acte, il importe de se situer, en quelque sorte, à deux étages, le psychisme et la société. En effet, comme, d’ailleurs, toutes les maladies et toutes les formes de malaise psychique, il s’agit de constructions à la fois singulières, qui se situent dans le psychisme de personnes, et collectives, qui s’inscrivent dans des situations collectives, sociales. Comme la médiation, dont elle est une sorte d’impensable, la psychose se pense dans l’articulation dialectique du singulier et du collectif. Rappelons-nous, donc, pour commencer, ce que signifie le concept de forclusion, par lequel Lacan pense la psychose, après que Freud l’eut désignée par le terme allemand Verwerfung. L’auteur d’un tel acte a été enfermé dans sa folie, et c’est ce qu’il nous faut tenter de comprendre sur le plan singulier. Le sujet, justement, c’est le sub-jectum, la personne qui se situe sous le regard de l’autre. C’est bien parce que nous savons que nous sommes sous le regard de l’autre que nous sommes des sujets, situés sous le regard singulier de l’autre avec qui nous échangeons des mots, des gestes, des postures, des signes de toute nature, et sous le regard collectif de la société, qui fait de nous des sujets sociaux en nous transmettant les lois que nous devons observer pour pouvoir être reconnus par les autres, par ceux avec qui nous vivons. Ce qui se produit dans la psychose, c’est justement que, pour toutes sortes de raisons possibles, le sujet cesse de se situer sous le regard de l’autre. De la même manière que nous sommes enfermés dehors quand la porte s’est claquée alors que nos clés étaient restées à l’intérieur, nous sommes enfermés dehors, alors que nous n’avons plus accès au langage, qui est la clé de nos échanges avec les autres, et, donc, de notre reconnaissance. Ce qu’il importe de ne pas oublier, et que vient nous rappeler l’événement de Conflans Sainte-Honorine, c’est que, de la même manière que la médiation entre le psychisme et la vie sociale est une dialectique du singulier et du collectif, les ruptures de la médiation ne peuvent, elles aussi, se penser que dans la dialectique de la dimension singulière de l’identité et de sa dimension collective. Si la folie est une perte d’identité, quand les clés de notre psychisme sont restées à l’intérieur après que la porte se fut claquée sur nous, il importe de se rappeler que l’identité dont nous sommes porteurs se pense, elle aussi, comme toute médiation, à la fois dans le singulier et dans le collectif.

Sans doute, si l’auteur de l’acte de Conflans Sainte-Honorine a pu, ainsi se livrer à ce déchainement de violence, cela est-il dû, d’abord, à ce que l’on pourrait appeler un dérèglement de son psychisme, à une rupture de son identité singulière. La forclusion du sujet sur l’imaginaire – en l’occurrence sur l’imaginaire politique – a poussé, en quelque sorte, la dénégation de l’autre jusqu’à le tuer. Nous ne le saurons sans doute jamais, car, en le tuant, dans l’enchaînement des actes de violence suscités par l’horreur de la décapitation, les policiers ont rendu impossible toute parole qui aurait permis de mieux comprendre ce qui s’est produit. En tuant l’auteur de l’acte, la police a engagé ce que Max Weber appelle la « violence légitime », celle que l’État est, selon lui, seul habilité à mettre en œuvre, mais qui n’en demeure pas moins une violence, c’est-à-dire une rupture de l’identité, une perte de reconnaissance de l’autre. Peut-être faudrait-il réfléchir aussi à l’excès de l’usage de la voiture particulière qui conduit à nous enfermer hors des relations avec les autres, dans nos voitures qui finissent par être des instruments de forclusion.

La forclusion des banlieues

Nous commencerons par évoquer l’espace dans lequel s’est produit cet acte. Cela n’a pas eu lieu dans les beaux quartiers, cela n’a même pas eu lieu dans un quartier d’une grande ville, mais dans une banlieue. Rappelons-nous, une fois encore, le sens des mots. Les ban-lieues, ce sont les lieux qui sont mis au ban des villes et de la société, les espaces qui sont des espaces de forclusion. À force de vivre dans des espaces urbains délaissés depuis des générations par les pouvoirs publics et par les institutions de toutes sortes, à force de vivre dans des logements délaissés par les architectes et par les urbanistes, sans faire l’objet d’une véritable réflexion anthropologique et politique sur le fait urbain, celles et ceux qui vivent dans les banlieues ont fini par se laisser enfermer dans des lieux qui, en-dehors de la cité, sont devenus des espaces sans citoyenneté. Les banlieues ont fini par être enfermées par la société, notamment par la société libérale, qui a fabriqué leur folie en enfermant leurs habitants dans des cités sans ouverture sur le monde, sans vie sociale de leurs habitants, sans reconnaissance institutionnelle. En écrivant ces lignes, je ne cherche pas à excuser cet acte, mais je cherche à le comprendre, à tenter de l’expliquer. Comme tout espace forclos, les banlieues rendent fous celles et ceux qui y vivent, sans pleinement les habiter. La forclusion des banlieues doit bien ainsi se comprendre : être enfermé hors de chez soi, c’est ne pas s’approprier le logement dans lequel on vit, c’est y vivre sans l’habiter, c’est y survivre sans lui donner de signification et sans l’articuler à une identité dont on finit par ne plus être pleinement responsable, c’est-à-dire sans être pleinement en mesure de répondre d’elle dans des échanges avec les autres qui ne peuvent avoir lieu, faute d’espaces publics de rencontre et de sociabilité. Mais ce qui enferme dehors, aussi, dans l’espace, ce sont les migrations, les errances sans lieu de fixation qui se multiplient aujourd’hui : l’acte de Conflans Sainte-Honorine a été perpétré par un migrant d’origine tchétchène, c’est-à-dire à la fois d’un pays lointain et d’un pays qui n’est pas reconnu comme un État.

La forclusion et le séparatisme

Bien sûr, cet acte ne s’est pas produit n’importe quand. Une nouvelle culture politique venait de s’instaurer dans l’espace public, après que le président de la République eut parlé de « séparatisme », en cherchant à rendre les cultures issues d’autres sociétés que la nôtre, notamment, bien sûr, la culture islamique, responsable de cette rupture de l’identité nationale. C’est bien cela, le séparatisme : c’est le refus de se reconnaître soi-même porteur de la culture et de l’identité du pays dans lequel on vit. Mais il importe de se rappeler que le séparatisme est une forme de forclusion : dans ce que M. Macron appelle le séparatisme, on est enfermé en-dehors de la culture et de la société dans lesquelles nous vivons. Cette forclusion du séparatisme est construite à la fois par les responsables, notamment religieux, des cultures qui entrainent celles et ceux qui en sont porteurs à se mettre à l’écart des autres, et par les responsables politiques et les institutions qui les montrent du doigt en leur faisant endosser la responsabilité de la violence et de la forclusion des banlieues et des cités qui finissent par être des « cités interdites ». Le « séparatisme », comme toutes les formes de forclusion, est une construction idéologique mise en œuvre par les cultures dominantes. Par ailleurs, toujours à propos du « séparatisme », un enseignant a-t-il le droit, dans une école laïque, de demander aux élèves musulmans de se désigner, et a-t-il le droit de les exclure de la classe (toujours la forclusion) pour pouvoir librement montrer aux autres des caricatures de Mahomet ? Nous ne saurons sans doute jamais ce qui a pu se produire dans cette classe, mais le doute subsiste et empêche d’adhérer pleinement à l’image de martyr construite par les médias autour de l’enseignant.

La radicalisation et la forclusion du politique

Ce que l’acte de Conflans Sainte-Honorine vient nous rappeler, dans son horreur même, c’est qu’au fond, la radicalisation manifeste une forclusion du politique. En plongeant dans la radicalité de leurs actes et de leurs paroles, les extrémistes radicaux s’excluent eux-mêmes du politique. C’est à la fois la raison pour laquelle l’assassinat de S. Paty n’est pas un événement politique, la raison pour laquelle c’est une erreur de lui donner une signification politique, car ce serait une façon de le légitimer, et la raison pour laquelle on ne peut tenter de le comprendre – si tant est que ce soit possible – qu’en sortant des logiques politiques, en ayant sur lui un regard qui ne se fonde pas sur le politique, mais sur le regard que l’on peut avoir sur la folie. Peut-être, d’ailleurs, peut-on dire cela de toutes les formes de radicalité auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui, signe de plus d’un affaiblissement des identités et des engagements pleinement politiques. La radicalisation revient à une forme de perte des identités politiques, car elle repose, sur la dénégation de l’autre et des relations que l’on peut avoir lui, sur une forme de dénégation de l’expression des identités et des engagements.

La forclusion et la surveillance

Parmi les nombreuses manières dont les sociétés dominantes fabriquent la forclusion, la surveillance a fini par occuper, aujourd’hui, une grande place, en particulier en raison de la multiplication des instruments technologiquement sophistiquées de surveillance de l’espace public, comme les caméras de vidéosurveillance, mais aussi, à une échelle plus réduite mais toute aussi significative, comme les instruments de contrôle de la vitesse des voitures particulières, disséminés partout sans que l’on puisse détecter leur présence. En surveillant et en contrôlant ainsi la vie quotidienne des habitants des espaces sociaux, les institutions contribuent à accroître leur forclusion : nous sommes enfermés dehors par le regard des technologies qui nous surveillent. Mais sans doute convient-il d’ajouter, aujourd’hui, cet autre domaine dans lequel s’exerce la surveillance et dans lequel finit par s’instaurer une forme de forclusion : celui de la santé publique, avec, dans tous les pays, le contrôle des citoyens et leur enfermement derrière le masque et les « gestes-barrières », mis en œuvre sous le prétexte de la prévention du coronavirus. Rappelons-nous que l’acte de Conflans Sainte-Honorine s’inscrit dans une succession d’événements comparables, dont, par exemple, celui qui s’était produit à Mantes-la-Jolie quand, en décembre 2018, des policiers avaient ordonné à des lycéens de se mettre à genoux, les mains sur la tête, après qu’ils les avaient interpellés à la suite d’une manifestation de soutien aux « Gilets jaunes ».

La forclusion et les médiations de communication

Mais il existe aussi des formes de surveillance qui construisent ce que l’on peut appeler une forclusion médiatée. Je citerai ici trois exemples. Le premier est la multiplication des scénarios de fiction fondés sur des récits d’horreur et de violence, qui contribuent à construire un imaginaire social, une idéologie, de violence, dans lequel sont enfermés, forclos, celles et ceux qui y sont soumis à longueur de journée dans leur vie quotidienne. Le second exemple est la multiplication des jeux vidéo qui ont contribué, en enfermant leurs usagers hors des relations avec les autres, en pianotant sur leurs jeux, dans une violence imaginaire, mais tellement continuelle que celles et ceux qui jouent finissent par ne plus pleinement situer la limite entre la réalité et l’imaginaire. Enfin, j’évoquerai cet autre enfermement que représente l’usage du téléphone portable : nous croisons sans cesse des personnes qui donnent l’impression de parler seules parce qu’elles parlent dans leur téléphone portable, l’oreille vissée à leur écouteur, ce qui les conduit à ignorer la rencontre de la réalité des autres dans leur forclusion imaginaire.

Ne nous trompons pas, ne nous leurrons pas : dans tout le pays, pas seulement à Conflans Sainte-Honorine, nous sommes confrontés à une véritable urgence. La société dans laquelle nous vivons est bien en train de construire la folie et l’horreur.

Bernard Lamizet

Ancien professeur à l’Institut d’Études Politiques de Lyon, Bernard Lamizet travaille sur les identités politiques et les significations des discours politiques.

Publié initialement sur Mediapart, jeudi 22 octobre 2020

5 réponses à “La fabrique de la folie et de l’horreur

  1. Quand on ne comprend pas exactement le sens du mot « forclusion » comment on fait ?

    • Du coté de la psychanalyse
      La forclusion, traduction proposée par Jacques Lacan d’un emploi chez Sigmund Freud du terme de Verwerfung (pour « rejet »), désigne le mécanisme de défense à l’origine de la psychose.
      https://fr.wikipedia.org/wiki/Forclusion_(psychanalyse)

      Du coté du droit
      La « forclusion » est la sanction civile qui, en raison de l’échéance du délai qui lui était légalement imparti pour faire valoir ses droits en justice, éteint l’action dont disposait une personne pour le faire reconnaître. Il en est par exemple ainsi lorsqu’une partie à un litige a laissé passer le délai pour faire appel ou pour se pourvoir en cassation. La forclusion est l’effet que la Loi attache à une déchéance, à une prescription ou à une péremption.
      https://www.dictionnaire-juridique.com/definition/forclusion.php

  2. Nous sommes en fait d’accord.

    Merci

    Très Fraternellement !

  3. Le nazisme est une forclusion, pourquoi pas une folie, peut-il impunément ne pas être considéré comme politique ?

    Si c’est une folie et si ses prometteurs sont considérés comme fous, sont-ils exonérés de responsabilités et de possibilités de choix même limités ?

    Et donc à quoi bon leur faire un procès ou les combattre ?

    Un « fou » ne pourrait donc pas posséder de convictions politiques ?

    Qui ou quoi décide de la forclusion et de la folie ?

    Faut-il enfermer tout le monde et laisser en fin de compte le soin à un Jupiter de gérer tout ça ?

    L’auteur de l’article ignore-t-il que les personnes affligées d’une vraie psychose développe souvent un délire dit en coin, c’est-à-dire qui ne concerne qu’une fraction du réel et sont donc parfaitement capables aussi de faire des choix citoyens ?

    Psychologiser le social et la sphère politique, c’est vraiment s’aventurer sur un terrain bien glissant et je crains que cet article ne donne pas d’outils pour y voir plus clair.

    Très Fraternellement !

    • Le propos de l’auteur, dans ma lecture, n’est pas de psychologiser le social
      la forclusion est bien politique avec des impacts spécifiques pour chaque individu.e
      La société dans laquelle nous vivons est bien en train de construire la folie et l’horreur.

      Sur le nazisme, lire par exemple, les travaux de Johan Chapoutot :
      Des crimes – certains seront considérés comme des crimes contre l’humanité – et des criminels, « Ces gens, qui n’étaient pas fous, ne considéraient pas leurs actes comme des crimes, mais comme une tâche (Aufgabe), une tâche certes pénible, mais nécessaire ». Des actes commis par des êtres humains ne peuvent être de la juridiction des psychiatres ou des zoologues, il convient de les étudier en historien-ne, de les inscrire « dans un récit et dans un projet » répondant à « des angoisses et des espoirs ».
      Les nazis comme êtres humains « comme tous les êtres humains, évoluent dans un univers de sens et de valeurs, ils entrent dans la juridiction de l’historien, et donc on peut faire de l’Histoire, c’est à dire comprendre et non pas juger ».
      https://entreleslignesentrelesmots.blog/2017/08/22/au-nom-du-sang-et-de-la-race-des-crimes-contre-lhumanite/

      Il ajoute, « les acteurs du nazisme furent des hommes, et les hommes évoluent généralement dans un univers de sens ». Les nazis ont construit une autre vision du monde, conçus des réponses aux questionnements liés aux évolutions géopolitiques et sociales.
      https://entreleslignesentrelesmots.blog/2018/12/03/la-refondation-du-droit-et-des-normes-sur-la-nature-et-la-race/

      bien cordialement

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