Toutes les petites filles ne veulent pas être des princesses

Je souligne en premier lieu la force de la construction littéraire, la répétition et ses variations du « Je m’appelle Fatima », la coloration progressive et toujours inachevée du puzzle de la personnalité. Un tableau animé par des éclairages adjacents à l’instar du « Je me souviens » de Georges Pérec.

Des lumières et des images, « il ne me reste qu’une seule image : nos pieds sous la table, la tête dans notre assiette. Ma mère aux fourneaux, la dernière à s’installer. Le Royaume de Kamar Daas, ce n’était pas mon espace ».

Des petits chapitres débutants par le rappel du nom complété, corrigé, revu, répété, augmenté ; des phrases courtes donnant du poids et de la légèreté aux propos, des espaces où la lectrice et le lecteur peuvent donner corps aux personnes et à l’autrice.

Un personnage symbolique en islam, un nom auquel il faut rendre honneur, une enfant née en France dans le 78, une résidente à Clichy, une « petite chamelle sevrée »…

Une jeune femme, une « infirmité », une maladie invisible, une asthmatique allergique, des difficultés respiratoires, un traitement médical à vie, une usagère des transports en commun, une personne qui a la sensation d’avoir une double vie, un rapport à l’autre inconstant…

L’autrice aborde – cela fait corps au texte et aux personnages -, les rôles assignés, avec tendresse et révolte, toujours dans le respect de l’autre, « Un rôle : fonction remplie par quelqu’un ; attribution assignée à une institution. Ensemble de normes et d’attentes qui régissent le comportement d’un individu, du fait de son statut social ou de sa fonction dans un groupe », l’humour et les mises en garde, l’islam et la conversion, « Ma mère dit qu’on naît musulman. Je crois pourtant que je me suis convertie. Je crois que je commence à me convertir à l’islam », le ramadan et le sentiment d’appartenance, la relation à Dieu, « Dieu n’a pas besoin que je prie pour Lui. C’est moi qui en ai besoin »…

Je souligne les paragraphes sur Nina, « Elle a le regard fragile, pas sûr, pas certain, dur et délicat, doux », la pêche aux hamsters, les afterworks en non-mixité, les questions, les silences, les regards, les tabous, « L’amour, c’était tabou à la maison, les marques de tendresse, la sexualité aussi », les doutes…

Le personnage questionne une étrangère et un imam. Interrogation en anonymat – j’ai une amie lesbienne musulmane – mais nul·le ne semble être dupe, « Elle avait dit « tu », mes jambes se sont mises à trembler ». Fatima Daas nous fait sentir les effets de l’invisible, du « hors-norme », de n’être pas « celle que mes parents attendaient », les dire sans promesse, « C’est comme si une partie de moi, non, quelque chose de plus fort, de plus grand, mon double. Le double qu’on ne peut pas faire taire »…

L’écriture est un geste, « J’écris des histoires pour éviter de vivre la mienne ». Au lecteur et à la lectrice de se porter à la hauteur de ce texte, de cette histoire d’une fille « qui n’est pas vraiment une fille, qui n’est ni algérienne ni française, ni clichoise ni parisienne, une musulmane je crois, mais pas une bonne musulmane, une lesbienne avec une homophobie intégrée. Quoi d’autre ? »…

Dans un autre contexte socio-culturel et dans une autre place dans les rapports familiaux, au temps de contraintes atténuées par la force des protestations sociales, personnellement j’ai choisi la mise à distance et la porte claquée… L’autrice écrit quant-à-elle « J’ai compris que partir ne signifie pas nécessairement rompre et abandonner »…

Fatima Daas : La petite dernière

Editions Noir et Blanc 2020, 188 pages, 16 euros

Didier Epsztajn

2 réponses à “Toutes les petites filles ne veulent pas être des princesses

  1. Eh! bien, après avoir lu, vous avez réussi à écrire, et bien joliment:-)

  2. Florence Montreynaud

    cher Didier, tu as « choisi la mise à distance et la porte claquée ».

    Tu as aussi pu nouer des liens avec des gens qui partagent tes idées et ton engagement.

    Florence

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