« Introductions » : Le Rond-Point de Saint-Avold. Nous, gilets jaunes, nos 600 premiers jours

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

Comment ce livre a-t-il été écrit ?

Syllepse nous a demandé d’expliquer comment notre livre est né. Difficile de démêler l’écheveau des multiples tentatives, envies, hésitations, enthousiasmes qui ont égrené le parcours. L’idée a germé à l’été 2019 : pourquoi ne pas profiter de la « pause » estivale dans la mobilisation pour mener des activités qui demandent plus de temps et de réflexion ?

Nous avons donc mis en place des ateliers de travail sur des thèmes que l’on souhaitait approfondir. L’un de ceux-ci fut nommé ainsi : « Livre et productions culturelles ». On voulait produire quelque chose – BD, livre, album, affiches, brochure, expo photos, peu importe – qui parlait de nous et témoignait de notre expérience, nous permettait à la fois de réfléchir à notre histoire et de la faire connaître aux gens qui n’étaient pas Gilets jaunes (GJ). Parce que nous pensons que ce que nous faisons mérite d’entrer dans l’histoire avec un grand « H », celle des luttes populaires pour un monde plus juste et plus humain. Et notre histoire, nous voulons l’écrire nous-mêmes, avec nos mots, nos images, notre ressenti.

Évidemment, ça ne s’est pas fait en un jour, ni sans engueulades et déviations multiples. Mais, un an après, on y est finalement parvenu. L’initiative de l’un d’entre nous, qui a saisi l’occasion du confinement pour se consacrer à l’écriture, y a beaucoup contribué. La personne en question s’est coltiné la chronologie du rond-point et la collecte de tous les témoignages et bouts de papier qui avaient été produits d’une manière ou d’une autre. Et l’ironie de la chose est que cette personne n’a même jamais fini un livre de sa vie ! Et pourtant, quand le cœur y est, la plume se meut d’elle-même.

Ensuite, notre « sociologue de service », comme on l’appelle, a pris la main. Elle nous connaît bien pour avoir partagé avec nous de nombreux moments. Elle a harmonisé le texte, y a ajouté du sel et du poivre, suscitant parfois d’autres témoignages pour mettre en valeur la diversité qui fait notre force. En somme, elle a fait en sorte que le livre se tienne et se lise avec plaisir.

Nous sommes contents du produit final, c’est comme si nous revivions une deuxième fois toutes nos aventures. Nous voulions faire passer beaucoup de choses dans ce livre : la façon dont les GJ ont chamboulé notre vie, la dette que l’on a envers nos anciens, les mineurs de Lorraine, nos coups de gueule contre l’injustice sociale et la misère, notre effroi devant les violences policières, l’humanité du rond-point et du monde qu’on s’efforce de construire, notre refus du monde égoïste, individualiste et inhumain qui nous est imposé. On espère que tout ceci se ressentira à la lecture.

Où sommes-nous ?

Région Grand-Est. Plantons le décor. Formée de la Champagne-Ardenne, de l’Alsace et, pour nous, la Lorraine. Dans un passé lointain, nous étions puissants, le duché de Lorraine se faisait même craindre de la royauté.

La Lorraine comporte quatre départements : la Meuse, la Meurthe-et-Moselle, les Vosges et la Moselle, là d’où nous parlons, pays si cher à nos yeux.

Prospère à foison jusque vers les années 1970 du siècle dernier grâce à ses mines de fer et ses aciéries près de la frontière luxembourgeoise et, surtout, nous concernant, grâce à ses mines de charbon plus à l’est, le long de la frontière allemande. C’est dans cette ex-région charbonnière que nous avons occupé les ronds-points. Ce sont les traditions de dur labeur et de luttes ouvrières que nous avons honorées avec notre soulèvement, pour que nos ancêtres ne se soient pas battus pour rien.

À l’époque du développement des mines, le travail ne manquait pas, bien au contraire. Des travailleurs arrivaient de tous les pays. De telle sorte qu’aujourd’hui certaines cités peuvent compter jusqu’à 30 nationalités différentes. Tout ce monde avait du travail et, autant qu’on s’en souvienne, vivait en harmonie. Il y avait de la vie, dans les cités minières, dans les cafés, les bals dansants, les multiples associations culturelles ou sportives… Et aussi dans les bastons régulières entre bandes rivales de quartiers ou villages différents. Certains de chez nous, parmi les anciens, ont connu ça.

Après la Seconde Guerre mondiale, le pays était dévasté et ruiné. Ce sont les ouvrières et les ouvriers qui le relevèrent. On demanda même aux mineurs de travailler des heures non payées pour relancer l’économie, ce qu’ils ont accepté. « Bravo les gars vous êtes les meilleurs ! », qu’on disait déjà à l’époque. Une fois la situation revenue à la normale, de Gaulle remercie tout le monde, surtout les « communistes », et dans la foulée se fait rédiger une nouvelle Constitution sur mesure et met en place la 5e République.

Il y a du boulot, les gens sont heureux, ils font beaucoup d’enfants (ça s’appelait le « baby-boom ». Tout baignait, quoi, c’était la période des « Trente Glorieuses », comme on dit.

Peu à peu le commerce se mondialise, les pays se font une rude concurrence. Comme l’acier est moins cher à l’étranger, les mines de fer ferment les unes après les autres, puis c’est au tour des hauts fourneaux, laissant sur la paille des milliers de travailleurs. Le gouvernement par ailleurs décide de passer au nucléaire (Cattenom) et au tout-électrique, mettant sur la touche beaucoup de mineurs de charbon. Puis, pour enfoncer le clou, on installe des gazoducs depuis la Russie, ce qui donne un coup d’arrêt définitif aux houillères du bassin de Lorraine. La fermeture du dernier puits intervient le 23 avril 2004.

C’est la crise, le chômage, la désindustrialisation. Beaucoup de gens de chez nous vont chercher du travail au Luxembourg, en plein boom puisque devenu un paradis fiscal au milieu de l’Europe, d’autres se rabattent sur l’Allemagne, qui apprécie les travailleurs français pour la qualité de leur travail. Mais cela ne suffit pas. Le chômage croît à grande vitesse. Les jeunes non diplômés qui arrivent sur le marché du travail sont condamnés d’avance.

Les villes comme les nôtres – Forbach (21 600 habitants), Freyming-Merlebach (13 000 habitants), Sarreguemines (21 200 habitants) et Saint-Avold (15 700 habitants) – sont sévèrement touchées. Elles se vident de leurs magasins, remplacés par des zones commerciales en périphérie. Les associations, de moins en moins subventionnées, se dissolvent en cassant peu à peu ce lien entre les gens dans les grandes cités-dortoirs. La pauvreté frappe durement : 28 % de la population sont en dessous du seuil de pauvreté.

L’industrie est remplacée par des métiers de services. Metz, Strasbourg et Nancy explosent, des bureaux et des start-up poussent comme des champignons. Place aux nouveaux employés, jeunes femmes et hommes plus formés, diplômés, laissant toute une catégorie ouvrière au bord de la route. Les loyers explosent dans les centres-villes rénovés, obligeant beaucoup à se loger de plus en plus loin, dans les lotissements où les terrains et les loyers sont moins chers. De nombreux couples travaillent à deux pour payer la maison, deux voitures, la crèche ou la nounou. Au fur et à mesure, gauche ou droite au pouvoir, tout augmente, la vie devient de plus en plus chère, de plus en plus d’impôts et de taxes sont mis en place.

Mai 2017. Macron arrive au pouvoir et, d’entrée, il annonce la couleur. Il supprime l’ISF, baisse la flat tax (impôt sur les revenus du capital), offre 40 milliards aux entreprises au travers du CICE (crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi) et, en même temps, réduit les APL, augmente la CSG pour les retraités et, pour finir, accroît les taxes sur l’essence, soi-disant pour financer la transition écologique. Le vase déborde, dans tout le pays, la tension monte, les gens en ont marre. L’appel est lancé pour ce samedi 17 novembre 2018 : « Tout le monde, allez sur les ronds-points de votre ville et, pour ne plus être invisibles aux yeux de l’État, mettez votre gilet jaune ! »

Il est aussi demandé à ceux qui veulent montrer leur solidarité de mettre un gilet jaune sur le tableau de bord de leur voiture. Nous avons répondu à cet appel et, le 17 novembre 2018, nous sommes descendus dans la rue. Plus d’un an et demi après, nous sommes toujours là : « On lâche rien ! »

Pour inscrire nos actions dans l’histoire, les livrer à la postérité, nous avons décidé d’écrire et de raconter notre expérience.

Notre histoire

16 mars 2020. À partir de ce matin, sur décision du gouvernement, parce qu’il est dépassé par la pandémie du coronavirus, nous sommes tous confinés dans nos logements. On sait que cette situation va durer et va créer pas mal de dégâts sur le plan médical, mais aussi sur les plans économique et social. Avant que l’épidémie ne dévoile avec limpidité l’incompétence et l’inconséquence de notre gouvernement, avant qu’elle ne démontre la faiblesse de notre système de santé, nous, Gilets jaunes, nous nous sommes efforcés durant quinze longs mois de démontrer les lacunes de la politique d’économies budgétaires et de concurrence à tout-va, menée par nos gouvernements successifs. La répression qui nous est tombée dessus a été terrible : violences policières, poursuites judiciaires, amendes à en pleuvoir – tout a été utilisé pour nous faire rentrer à la maison. Les chaînes d’info nous ont fait passer pour tout et n’importe quoi : une fois nous étions des casseurs, une autre fois des antisémites, puis des racistes, des anarchistes, des gauchistes, etc. Comme nous ne nous reconnaissons dans aucun de ces sobriquets, nous avons décidé de raconter notre histoire. Cette histoire nous appartient à nous tous et toutes, et nous signons donc tous, tous ceux qui sont encore sur le rond-point de Saint-Avold après un an et demi de luttes.

Sylvie K., Christian C., Sylvie R., Willy, Nicole, Raymond, Nadia, Juan, Rose, Philippe, Sylvia F., JB, Véro, Joëlle, Angelo, Marie-Reine, Rosario, Mélanie, Max, Brigitte, Thomas M., Cathy, Lorraine, Fabrice D., Madison, Geneviève, Jean-Paul, Morgane, Robert, Aude, Christian P., Christian L., Houy, Cyrille M., Stéphanie, Antony, Nicolas, Denis K., Alain, Gunther, Cyril, Sofi, Pierre, Fred, Christiane, Laurent, Sandra, Laurent W., Laurent R., Sophie, Sarah, Tim, Alex, Aurélie, Seb, Priscillia, Paolo, Pascale, Lionel, Antoine, Séraphin, Raph, Chamallow, François, Marie W., Cédric G., Kathia, Roland, Carine, Bernard, Gilbert, Martin, Guy, Paul, Hasan, Cihan, Ali, Bébel, Serge, Jérôme, Djérémy, Katalyn, Mazou, Thierry, Isabelle N., Isabelle S., Jeannot, Bebel, Jean-Claude, Gisèle, Serge G., Julien, Madi, Odile, Béa, Virginie, Audrey, Marie M., Alexandre, Alex, Rachel, Nadine, Michel M., Eugène, Nadine R., Zep, Gaston, Roger, Val, Patrick, Jean-Marc R., Michel N., Jenny, Véronique, André, Ramona, Alfonse, Francine, Valérie, Manue, Fanny, Sabine, Marc, Noëlle, Ignace, Anthony, Mel Mel, Éric, Mehmet, Jean-Michel, Freddy, Marcel, Pascal M., Souaade, Quentin, Picsou, Floyd, Marie-Laure, Cyhon, Adrien, Michel W., Serge M., Richard B., Dogan, Serge A., Rose A., Marc A., Jean-Marc S., Michelle F., Denise R., Pascal B., Michaël D., Didier P., Antonio C., José, Thierry B., Bernard H., Frédéric D., Nadine O., Eugène O., Natacha, Kevin le Lorrain, Olivier, Camille, Cyrille B., Mike, Steeve, Sylvie, Pascal, Fred, Lionel G., Béatrice, Fabien, Gérard, Dave, Ghislain, Arnaud, Anthalys, Florian, Fabrice G., Papy la Rage, Christophe L., Dam’C Tagah, Anne, Xavier, Minicauet, Ama, Thomas K., Sophie GJ, Aurel, Gregory, Tiphaine, Dagmar, Pascal L., David, Florent K., Frédéric F., Karen, Pat, Magalie, Tony, Doran, Franco, Rio, Francine… Et nous en oublions sans doute, qui ne font que passer de temps en temps mais qui partagent notre colère.

Le Rond-Point de Saint-Avold

Nous, gilets jaunes, nos 600 premiers jours

Editions Syllepse, Paris 2020, 158 pages, 12 euros

https://www.syllepse.net/le-rond-point-de-saint-avold-_r_22_i_837.html

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