Introduction de l’ouvrage de Francine Sporenda : Survivre à la prostitution

Avec l’aimable autorisation de M Editeur

Pendant des siècles, la prostitution n’a existé dans le débat collectif que comme objet de mythes et de fantasmes. Dans le brouhaha d’opinions, d’articles, d’études, de romans et de tableaux évoquant ou étudiant la figure à la fois fascinante et repoussante de la prostituée, il y a un point de vue dont l’absence est aveuglante, c’est celui des premières concernées : les femmes prostituées elles-mêmes.

Une lente prise de conscience qu’un élément primordial manquait au débat est en cours, dont le vote des lois criminalisant l’achat de sexe dans plusieurs pays vers les années 2000 a été une étape importante. En remettant le vieux débat abolitionnisme/réglementarisme sur le tapis, l’adoption de ces lois a permis que le point de vue des survivantes de la prostitution soit enfin entendu et pris en compte de façon officielle et dans sa dimension collective : en tant que catégorie de femmes victimes d’un ancien système d’exploitation patriarcale qui résiste obstinément aux prétentions égalitaires de nos sociétés modernes et aux dénonciations des vagues féministes. Lors de ce débat, ce que les survivantes de la prostitution avaient à raconter sur leur vécu d’exploitation et de violences a été enfin reconnu par les législateurs comme ce qui devait absolument être entendu pour se faire une opinion informée sur la prostitution et légiférer humainement et rationnellement à ce sujet, ce qui n’avait pas été le cas jusqu’alors : dans l’élaboration des législations réglementaristes mises en œuvre en Europe au cours du 19e siècle, toutes sortes d’autorités – juristes, sociologues, criminologues, médecins vénérologues et hygiénistes, etc. – ont été consultées, mais ni les personnes prostituées ni les femmes.

C’est ce que souligne Claudine Legardinier : « Le problème avec la prostitution, c’est que n’importe qui s’estime en droit de se prononcer sans rien connaître de la réalité, mais la tête pleine de fantasmes1 » a toujours été le mode d’élaboration des discours et des législations sur la prostitution, et souvent c’est encore le cas : tout le monde a un avis sur cette question, mais personne ne cherche vraiment à s’informer. Dès qu’on lance une discussion sur la prostitution, on se retrouve immanquablement confronté·e au même stock de stéréotypes inusables, du « plus vieux métier du monde » au « travail comme un autre ».

Dire que la prostitution reste un objet de mythes et de fantasmes, c’est évidemment utiliser un euphémisme sexuellement neutre (comme « violences conjugales » quand il s’agit de violences masculines) pour dire que, pendant des siècles, les représentations sur la prostitution (comme le discours sur les femmes en général) ont été confisquées et monopolisées par des voix masculines. On peut distinguer deux grandes catégories dans ces discours et représentations :

Les œuvres à caractère littéraire qui, sous prétexte de témoignage réaliste ou naturaliste, dévoilent au lecteur le pittoresque transgressif de cette activité, suscitant ainsi une excitation voyeuriste, éventuellement accompagnée d’une hypocrite déploration moralisatrice : les romans de Maupassant, de Zola, des Goncourt, d’Huysmans, de Carco, etc., dont les tableaux et gravures de Toulouse-Lautrec, de Degas, de Manet, de Steinlen, de Gervex, de Forain, une partie importante de la peinture orientaliste et ses odalisques, sont la contrepartie picturale. Au 19e siècle, la figure de la prostituée et sa version haut de gamme, la courtisane, occupent une place si obsédante dans l’inconscient collectif que des pans entiers de la production culturelle leur sont consacrés, le « roman de filles » devenant même un genre naturaliste en vogue. Ou quand l’art et la littérature jouent le rôle de rabatteurs : cette romantisation de la prostitution ne pouvant en fin de compte qu’attirer plus de clients/prostitueurs vers les bordels, pour le plus grand bénéfice des proxénètes et des « tauliers ».

Les études et réflexions d’autorités ou d’« experts », essentiellement dans un but de légitimation et de réglementation. Si ces justifications de la prostitution ont d’abord été d’inspiration religieuse (c’est le cas, entre autres, des déclarations fameuses de Saint Augustin et de Saint Thomas2), au 19e siècle elles se prétendent fondées scientifiquement (les ouvrages de Parent du Châtelet, de Cesare Lombroso, de Després, d’Acton, etc.), mais dans tous les cas, la démarche vise le même objectif : démontrer que la prostitution, même si elle doit susciter le dégoût des personnes respectables, est une pratique absolument indispensable au bon ordre des sociétés et à la stabilité de la famille. Qu’en conséquence, elle doit être tolérée, voire réglementée par l’État, pour le bien de toustes : c’est le thème séculaire de la prostitution, « mal nécessaire ».

Dans les milliers de pages qu’ils ont noircies et les dizaines de traités savants qu’ils ont pondus sur la prostitution, ces experts masculins ne se sont intéressés qu’à la prostituée, cette figure énigmatique qui les obsède. Pourquoi cet accent mis sur l’étude de la prostituée, pourquoi ces tirades soi-disant objectives ou pseudo-scientifiques qui l’examinent sous toutes les coutures, la dissèquent comme un rat de laboratoire, prétendent expliquer qui elle est, mettre à nu ses motivations et ses vices, et inévitablement la condamnent ?

D’abord, gloser sur les prostituées, occuper tout l’espace discursif sur ces femmes avec une parole masculine, cela signale que, dans la société où elles exercent, leur parole n’est pas autorisée, que le fait même qu’elles prennent la parole est impensable; les figures d’autorité qui sont censées détenir un savoir sur la prostitution, dont les prostituées elles-mêmes sont exclues, sont seules habilitées à en parler, c’est une évidence qui va de soi. Ce qu’implique cette prise de parole exclusivement masculine, c’est que ces femmes n’ont même pas de légitimité à parler d’elles-mêmes : de même que les esclaves n’étaient pas consultés pour la rédaction des Codes noirs, les personnes prostituées étant les objets de ces discours masculins et des législations réglementaristes ne sauraient en être sujets – les marchandises ne parlent pas. Comme les esclaves, et au double titre de prostituées et de femmes, elles sont dépossédées d’elles-mêmes, de leur corps et de leur parole, ceux qui les dominent parlent à leur place, légifèrent à leur sujet sans leur demander leur avis et s’arrogent le monopole de leur représentation, représentations inévitablement négatives puisqu’elles servent à justifier leur asservissement. Femmes et prostituées, elles sont définies par le « male gaze » qui les chosifie en faisant d’elles des objets de désir ou des objets d’étude : dans tout système hiérarchique, l’image des dominé·es est entièrement réductible au point de vue des dominants.

Dans les sociétés inégalitaires de l’Europe du 19e siècle, face aux grands édifices théoriques (spécialité masculine) et aux hypothèses explicatives proposées par les penseurs de la prostitution, l’expérience vécue des « femmes publiques » est inaudible. La question était tranchée, les criminologues et les hygiénistes savaient ce qui poussait des femmes à « se » prostituer, ils l’avaient déterminé avec certitude. Ce qui les poussait à « se » prostituer, c’était elles-mêmes : leur paresse, leur perversité, leur nymphomanie, leur immoralité, leur goût de la dépense et leur vénalité, leurs instincts criminels, leur hystérie ou même des dégénérescences physiques dues à une hérédité alcoolique ou syphilitique. Toutes dispositions innées voire ataviques que Lombroso voyait comme une exacerbation des défauts féminins stéréotypiques : de l’abjection prostitutionnelle, les prostituées étaient seules fautives, les hommes et la société n’y étaient pour rien. Les auteurs de référence sur la prostitution jusqu’au 20e siècle sont quasi unanimes : c’est la prostituée qui produit la prostitution, elle est entièrement responsable de ce mal social comme de sa propre dégradation. C’est une affaire entendue. D’ailleurs, l’Église confirmait explicitement la culpabilité foncière de la prostituée et le double standard prostitutionnel : une femme s’étant adonnée à la prostitution devait faire pénitence pendant six ans, un client/prostitueur pendant dix jours.

Autre absence aveuglante dans ces discours, celle des clients/prostitueurs; aucun de ces volumineux traités sur la prostitution ne parle d’eux, sauf pour se préoccuper de leur santé mise en péril par les maladies sexuellement transmissibles et préconiser des visites médicales obligatoires – uniquement pour les femmes – pour les en protéger. Ce n’est que depuis quelques années que des sociologues se sont penché·es sur la question des prostitueurs, invisibilisés, laissés hors champ pendant des siècles, et, surtout, qu’il est envisagé qu’ils sont – et non les personnes prostituées – les acteurs premiers du phénomène prostitutionnel et la cause déterminante de son existence. Or, cet argument de la prostituée productrice de la prostitution qui dégage toute responsabilité morale sociale et masculine et présente les hommes comme des innocents dont les pulsions sexuelles « naturelles » étaient exploitées par des séductrices vénales a prévalu pendant des siècles. Dans l’élaboration de ce discours masculin sur la prostitution, si le projecteur est dirigé sur la prostituée, c’est pour laisser le prostitueur dans l’ombre : le sujet masculin qui la voit et la juge n’est ni vu ni jugé.

À noter qu’il y a une continuité entre ce point de vue traditionnel de la prostituée responsable et l’argument moderne qui présente la prostitution comme choisie par la personne prostituée : les deux se rejoignent dans la même démarche de déresponsabilisation, la fonction de ces deux discours mystificateurs étant d’occulter le fait que c’est la demande masculine qui donne une impulsion au système prostitutionnel.

Autre occultation : l’image de la femme prostituée seule responsable de ce qui lui arrive cache aussi le fait que son « choix » de la prostitution est effectué dans un contexte d’inégalités structurelles, de rapports de pouvoir et de contraintes économiques (enfants à nourrir en l’absence d’aide financière du père, toxicomanie, dettes, viols et incestes antérieurs, chômage, divorce, perte de logement, etc.) qui met au contraire en évidence la faible marge de manœuvre dont elle dispose. Typiquement, et en dehors des situations de contrainte et d’emprise, cette décision est souvent prise à la suite d’une urgence économique où la femme a l’impression d’être le dos au mur et où elle ne voit pas d’autre issue que la prostitution pour s’en sortir – c’est « le choix des femmes qui n’ont pas le choix ». Si l’on est pauvre et sans diplômes ni compétences professionnelles, vendre son corps reste le dernier recours pour celles qui n’ont rien d’autre à vendre. Option d’autant moins évitable si des expériences d’agressions sexuelles précoces vous ont fait intégrer que la prédation masculine est inévitable, ce dont la prostitution permet au moins de tirer profit.

Quand on écoute des survivantes, on est surpris·e que des récits d’entrée en prostitution qui semblent repris de mélodrames misérabilistes du 19e siècle soient encore aussi fréquents : la séduction d’une adolescente naïve en dérive par un « loverboy » proxénète, la mère monoparentale qui est prostituée pour nourrir ses enfants (situations de plus en plus fréquentes à la suite des politiques d’austérité néolibérales), l’enfance maltraitée, etc. C’est le schéma de la boule de flipper : le système patriarcal fonctionne de façon à ce qu’une première victimisation par un homme en entraîne une autre. L’accent mis sur la personne de la prostituée dissimule le contexte de violences sexuelles et économiques dans lequel elle est prise – son exploitation en tant que femme et en tant que pauvre – et que c’est ce contexte qui crée un terrain favorable. L’entrée dans la prostitution est avant tout l’aboutissement d’un parcours; la prostitution n’est pas la conséquence du choix des femmes, comme le souligne la survivante Valérie Tender dans son interview. Comment d’ailleurs peut-on parler de prostitution choisie quand l’âge moyen de cette entrée en prostitution dans les pays occidentaux est de 14 ans, et que les femmes pauvres, étrangères et issues de minorités y sont surreprésentées, point rappelé par Christine Delphy ?3

En insistant sur ce choix illusoire, on cache enfin que ceux qui ont vraiment le choix sont les prostitueurs. Eux n’achètent pas du sexe pour une question de survie : la majorité des hommes n’ont pas recours aux prostituées et s’en passent très bien – aucun homme n’est jamais mort de ne pas avoir de rapports sexuels quand il le désirait. Mais les pro-prostitutions écartent ce truisme. Selon ces gens, les hommes ressentiraient des pulsions sexuelles incontrôlables au point que, s’il n’y avait pas de prostituées à leur disposition 24 heures sur 24, ils violeraient les femmes passant à leur portée : « La prostitution réduit les viols, l’abolir entraînerait une augmentation massive du nombre de viols » est le mantra séculaire des promoteur·trices de cette activité. La prostitution ne peut pas réduire le viol puisque c’est ce qu’elle vend.

D’ailleurs, on ne constate rien de tel dans les pays où le pourcentage de prostitueurs est faible ou ceux, comme la Suède, où la criminalisation des acheteurs de sexe est en vigueur depuis près de 20 ans. Au contraire, on observe que c’est en général là où la prostitution est légalisée et normalisée que les agressions sexuelles sont les plus nombreuses, et c’est ce que met en évidence le taux de crimes sexuels, nettement plus élevé dans les 12 comtés de l’État du Nevada qui autorisent la prostitution que dans le reste des États-Unis où elle est illégale. Ce qui est logique : dès lors que la loi elle-même définit le corps des femmes et des enfants comme une marchandise pouvant être vendue et achetée, il est inévitable que certains considèrent qu’elle peut être volée4. En règle générale, moins les femmes ont de droits, plus elles sont victimes de violences, parmi lesquelles la prostitution figure en première place.

L’argument de la pulsion incontrôlable est un chantage qui vise à légitimer le concept spécieux d’un droit masculin au sexe au nom d’un prétendu impératif biologique, celui du caractère irrépressible de la libido masculine; toute frustration des « besoins sexuels » masculins serait inacceptable, voire dangereuse – dangereuse pour la santé des hommes et dangereuse pour la société : si vous ne nous laissez pas violer certaines femmes en les payant, nous violerons toutes les femmes sans les payer. Parler du choix des personnes prostituées et de la pulsion irrésistible des prostitueurs est une inversion projective : dans un système hiérarchisé où une catégorie de personnes en domine une autre de façon écrasante, c’est la catégorie dominante qui a le choix, pas la catégorie dominée. Et qui choisit en particulier les choix dont disposent les dominé·es.

On observe que, sous une apparence logique, les arguments du discours pro-prostitution sont souvent des inversions ou des paralogismes, et le cliché ressassé du « plus vieux métier du monde » en est un exemple typique : il implique que, la prostitution ayant toujours existé, elle existera toujours. Ce raisonnement est doublement faux : cette activité n’est pas le plus vieux métier du monde et ce n’est pas parce qu’une chose existe depuis longtemps qu’elle existera toujours, a fortiori s’il s’agit d’un système d’oppression.

Parce que les intérêts des prostitueurs passent avant tout, il est essentiel que la prostitution soit crue naturelle, universelle et éternelle, et c’est le message que martèlent ses défenseurs : « Vouloir abolir la prostitution me semble aussi con que d’abolir la pluie », twitte Nicolas Bedos, signataire prudemment rétropédaleur du manifeste « Touche pas à ma pute » (« Manifeste des 343 salauds »)5. Des études ignorées par les médias établissent pourtant l’existence de cultures sans prostitution et ce sont au contraire les cultures les plus « naturelles » : comme le souligne l’ethnologue Françoise Héritier, c’est typiquement le cas de populations tribales à « histoire lente » vivant à l’écart des civilisations historiques, constatation qui met en évidence le caractère de construction sociale de l’institution prostitutionnelle6. Si la prostitution est indispensable, pourquoi près de neuf hommes sur dix n’y ont-ils pas recours dans la majorité des pays occidentaux ? Dans ce discours, tout est joué d’avance, la conclusion est dans les prémisses, et il s’agit toujours de justifier la prostitution au bénéfice de ceux pour qui elle existe – les prostitueurs et les proxénètes. Ce discours est si manifestement inféodé à de puissants intérêts financiers qu’il a été comparé à la propagande des fabricants de cigarettes qui niait la dangerosité du tabac, ou plus récemment, à celle des « climate deniers » (négationnistes du changement climatique) qui financent des études et des reportages pour discréditer la thèse du réchauffement global de la planète.

Comme il fonctionne constamment sur l’inversion de réalité, il suffit quasiment d’inverser chacune de ces affirmations pour avoir une idée factuelle de ce qu’est la prostitution, et c’est ce que mettent en évidence les témoignages des survivantes : dans ce livre, elles en réfutent point par point les principaux arguments. Parce qu’elles en ont fait l’expérience personnelle, elles savent que ce n’est pas « un métier comme un autre », que c’est une activité intrinsèquement violente et dangereuse et qu’il est illusoire, comme le suggèrent les « syndicats de travailleuses du sexe », de croire qu’on peut éliminer la violence de la prostitution en la légalisant et en la réglementant. Il est d’ailleurs ahurissant que l’on ose encore proposer la solution réglementariste comme une panacée, étant donné qu’elle a déjà été mise en œuvre dans différents pays et à différentes époques (au 19e siècle en Europe en particulier), et qu’elle n’a jamais fait diminuer les violences et les féminicides dont sont victimes les femmes qui l’exercent – les chiffres de 91 meurtres et de 48 tentatives de meurtre pour l’Allemagne, entre 2002 et 20187, soit depuis la légalisation, en font foi – ni n’a pu endiguer la prostitution clandestine (illégale).

Dans ces textes, les interviewées abordent des aspects invisibilisés de cette violence, qui ne se résume pas à ses manifestations les plus évidentes : les agressions, viols et féminicides commis par les prostitueurs et les proxénètes; la violence prostitutionnelle, rappellent-elles, elle est d’abord dans le fait même de subir des milliers de pénétrations non désirées, le plus souvent avec répugnance, de la part d’hommes habituellement méprisants, parfois violents et profondément sexistes. Et cette violence quotidiennement répétée laisse des traces : des années après leur sortie de la prostitution, ces survivantes en gardent des séquelles physiques et psychologiques dont certaines les poursuivront toute leur vie.

Sur les clients prostitueurs, les principales intéressées brisent le silence : les acteurs principaux de la prostitution ne sont plus invisibles et intouchables, ils ne sont plus innocents parce qu’elles sont coupables, ils sont à leur tour observés et jugés. Là aussi, elles pulvérisent des mythes. Dès lors qu’elles n’ont plus à les ménager pour ne pas perdre leur gagne-pain, leurs mots se libèrent sans filtre et le décalage entre ce qu’elles en disent et la façon dont ils se décrivent est abyssal : contrairement à ce qu’ils prétendent, ils ne sont pas contraints à payer des personnes prostituées parce que les femmes ne veulent pas d’eux. Ils ne sont pas des hommes gentils qui traitent les femmes avec respect et refusent tout rapport sexuel avec des mineures ou des femmes victimes de la traite – comment ils pourraient en être sûrs de toute façon? Ils ne sont pas poussés par une pulsion incontrôlable contre laquelle ils ne peuvent lutter. Et ils ne font pas jouir les femmes prostituées qui, au contraire, les trouvent écœurants et se sentent souillées par leur contact. Se laver de fond en comble, frénétiquement, est ce que font la plupart des femmes en prostitution quand elles rentrent chez elles. : « Si vous saviez ce qu’on pense de vous, à quel point on vous déteste, on vous méprise de nous acheter, pendant qu’on vous appelle “chéri” et qu’on vous flatte8. » Il n’y a rien de sexuel dans la relation prostitutionnelle pour les femmes prostituées, et même pas non plus pour les prostitueurs : pour eux aussi, il s’agit de toute autre chose.

Avec l’argument que la plupart des prostitueurs sont « socialement responsables » et éviteraient les prostituées mineures, on atteint le summum de l’inversion. En fait, les personnes interviewées soulignent que si les prostitueurs peuvent avoir des préférences sexuelles très diverses, il en est une sur laquelle il y a un consensus quasi unanime : ils préfèrent les filles jeunes, aussi jeunes que possible, et si elles sont mineures, c’est encore mieux – cette tranche d’âge, loin d’éloigner les acheteurs de sexe, les attire comme des mouches. D’après de nombreux témoignages (par exemple celui de Rachel Moran dans son livre Paid For. My Journey Through Prostitution9), c’est quand elles sont très jeunes et qu’elles viennent d’être recrutées dans la prostitution que les femmes prostituées ont le plus de clients.

Non seulement l’âge moyen d’entrée des filles dans la prostitution dans la plupart des pays occidentaux est de 13-14 ans, mais la prostitution de mineur·es est un segment important et en pleine croissance du marché prostitutionnel, pris en main par des réseaux spécialisés qui organisent la mise sur le marché d’enfants des deux sexes dès l’âge de 8 ans. Comme le signale Yasmin Vafa dans son interview, les enfants issus de minorités sont particulièrement ciblés par ces trafiquants. Ce que mettent en évidence les interviews de Jewell Baraka et Kylie Gregg, ex-enfants victimes de la traite, c’est que la pédocriminalité est intrinsèque à la prostitution et qu’il est fallacieux de prétendre que l’on puisse l’en dissocier, parce que la demande des prostitueurs pour du « sexe » avec des enfants n’est pas marginale, mais relève au contraire d’une norme patriarcale et que ces prostitueurs ne sont pas des asociaux ni des psychotiques ou des monstres, mais statistiquement des messieurs Tout-le-Monde que l’on croise tous les jours. Et surtout parce que les profits que l’industrie du sexe engrange à partir de la prostitution des mineur·es sont trop importants pour qu’il y ait une vraie volonté politique de traquer systématiquement les réseaux de traite d’enfants.

Une autre chose essentielle que l’accent individualisant mis sur la personne prostituée permet d’occulter : la prostitution est avant tout un système économique, un mégabusiness mondialisé boosté par le triomphe de la doxa néolibérale, qui se modernise sans cesse en annexant toutes les technologies numériques et qui exerce une influence sociale et culturelle énorme grâce aux dizaines de milliards de dollars de ses profits colossaux. Ce n’est pas, et ça n’a jamais été la prostituée qui produit la prostitution ou qui en tire profit parce que, dans cette lucrative industrie, elle n’est que la marchandise. Une marchandise que les hommes s’échangent entre eux pour des sommes considérables dont ils empochent la plus grande partie.

Pourtant, bien que la prostitution dite libre ne représente qu’une fraction minime des transactions prostitutionnelles, c’est toujours elle qu’on met en vitrine, c’est elle qu’on présente comme représentative de l’ensemble de la prostitution. À les en croire, les prostituées invitées sur les plateaux télé n’ont jamais de proxénètes. Quitte à révéler qu’elles ont menti – qu’elles ont été obligées de mentir – quand elles ont quitté la prostitution, comme l’ont fait, entre autres, Linda Lovelace (Linda Boreman), l’actrice du film pornographique à succès Deep Throat (Gorge profonde) et Ulla, la meneuse du mouvement des prostituées de Lyon en 1975 (« Comment avez-vous pu me croire? », a-t-elle déclaré quelques années plus tard).

Comment en effet les médias peuvent-ils prendre régulièrement pour argent comptant et accepter sans poser de questions ces dénégations rituelles de l’existence du proxénète puisque, par définition, une femme prostituée en activité ne peut pas révéler qu’elle a un « protecteur » sans s’exposer à de graves dangers. Dans la majorité des pays où le proxénétisme est criminalisé, dénoncer son proxénète revient à le faire arrêter – et en attendant son éventuelle incarcération, à s’exposer à ses violences en représailles de cette dénonciation; et il y a évidemment le fait qu’une telle révélation risque de faire fuir les clients. La stratégie éprouvée de l’industrie du sexe consiste à toujours mettre en vitrine comme statistiquement représentatifs des cas individuels ultra-minoritaires de « prostitution libre », parfois fictifs; en réalité, dans les pays capitalistes, les estimations donnent le chiffre de 85 à 90% des femmes en prostitution sous contrôle proxénète10.

Au 21e siècle, ce commerce des corps de femmes est désormais pleinement légal dans plusieurs pays – l’Allemagne, la Hollande, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Espagne, la Grèce, etc. L’Allemagne est sans doute le pays où la réglementation de la prostitution atteint des niveaux kafkaïens d’absurdité bureaucratique. Un exemple : la loi d  2017 interdit les rapports sans préservatif, mais comment vérifier que les prostitueurs ont bien mis un préservatif ? A-t-on envisagé de confier cette tâche à une brigade d’inspecteurs·trices de pénis frappant à la porte des chambres pour s’assurer que le client en porte bien un ? Dans ces pays, les partis de gauche et les Verts ont réussi à faire voter la légalisation par les parlements en la présentant comme devant « moraliser » cette activité, améliorer la situation matérielle des personnes prostituées, leur procurer une couverture sociale (assurance santé, assurance chômage et retraite), garantir leur sécurité et remplacer les membres du crime organisé qui en assuraient jusqu’ici le management par d’honnêtes hommes d’affaires.

Comme le mettent en évidence les interviews de Huschke Mau, Rae Story, Inge Kleine et Manu Schon, rien de tout cela n’est arrivé : les personnes prostituées sont plus exploitées que jamais par le proxénétisme mondialisé. Par contre, leur nombre, ainsi que celui des prostitueurs, atteint des sommets, les profits de l’industrie du sexe explosent, les mégabordels et chaînes de bordels poussent comme des champignons et les réseaux mafieux, toujours aux commandes de la traite prostitutionnelle, se frottent les mains.

Si dans l’expression « industrie du sexe », c’est le mot « industrie » qui dévoile la vérité du système, la particularité de cette industrie, comme celle de la drogue, c’est d’être essentiellement contrôlée par le crime organisé, et la légalisation n’a rien changé à ce contrôle, comme le rappelle Richard Poulin, dans la mesure où il est impossible de recruter suffisamment de femmes et d’enfants pour les prostituer sans avoir recours à la violence, les respectables prostitueurs ont toujours sous-traité cette violence aux malfrats, rôle de recrutement et de « dressage » qui rend ceux-ci indispensables11. Légaliser la prostitution revient ainsi à légaliser l’un des secteurs les plus rentables du crime organisé, et acheter du sexe revient à le subventionner, qu’il s’agisse de proxénétisme, de traite ou de réseaux d’immigration illégale. Ce lien intrinsèque entre prostitution, gangs et mafias est rarement abordé par les médias. Pourtant, ce sont les gigantesques profits tirés de cette économie souterraine qui sont l’explication ultime des discours de légitimation massivement médiatisés qu’elle suscite, tandis que les prostitueurs préfèrent ignorer que leur argent enrichit le crime organisé.

L’industrie du sexe connaît une expansion d’autant plus tentaculaire que les profits qu’elle génère échappent en partie à la taxation et sont blanchis à l’échelle mondiale par l’intermédiaire de filières ad hoc. Investir dans les bordels se révèle être une très bonne affaire, comme aiment le rappeler les magnats allemands de la prostitution, toujours en quête de capitaux pour étendre leur empire et ouvrir de nouveaux mégabordels : des retours sur investissement pouvant aller jusqu’à 30% sont très attractifs pour les investisseurs. Des bordels en Australie et au Nevada sont même cotés en bourse12, et comme le signale Yamur Arica dans son interview, des PDG de grands médias ou de multinationales de la communication des plus respectables sont propriétaires ou détiennent des parts dans des « bordels en ligne » ou des chaînes pornos.

Inévitablement, ces flux financiers mondialisés suscitent beaucoup de convoitises et font taire tous les scrupules : les États et les instances locales veulent leur part de ce pactole, et c’est ce qui est à l’origine des politiques de légalisation récemment mises en œuvre. Derrière les justifications sociales et humanitaires des néo-réglementaristes se cachent des motivations essentiellement financières : il s’agit de taxer les revenus de la prostitution, de faire payer des cotisations sociales aux personnes prostituées elles-mêmes et de prélever une dîme sur les revenus des bordels – mais pour taxer, il faut légaliser. C’est cet aspect du fonctionnement de la prostitution comme industrie moderne et mondialisée et son évolution sous l’effet du néolibéralisme et des technologies numériques qu’abordent les interventions de Kajsa Ekis Ekman, Rae Story et Francine Sporenda.

Si le discours sur la prostitution se modernise sur plusieurs points, il témoigne aussi d’une continuité certaine. Comme on l’a souligné, plusieurs de ses arguments les plus cités font partie des croyances d’opinion commune depuis des siècles. Ces croyances sont généralement contre-intuitives et ne résistent pas à l’examen critique, mais dans la mesure où elles sont portées par le discours dominant, elles conservent une autorité considérable. Cette persistance étonnante du discours pro-prostitution est liée à sa nature idéologique : il dure non parce qu’il a un rapport quelconque avec la réalité, mais parce qu’il est au service d’un système de pouvoir toujours en vigueur, la domination masculine, dont la prostitution est une institution fondatrice. Pourquoi tant d’hommes continuent-ils à la défendre alors qu’ils ne sont ni prostitueurs ni proxénètes ? Par la prostitution et le mariage, le patriarcat leur garantit un « droit au sexe » auquel les femmes sont astreintes, et la criminalisation de l’achat de sexe, de pair avec la criminalisation du viol dit conjugal, porte atteinte à ce droit : la défense de la prostitution est un enjeu patriarcal fondamental.

Les témoignages de survivantes occupent la place d’honneur dans ce livre. Cela signifie-t-il pour autant que seule l’opinion des personnes ayant fait l’expérience personnelle de la prostitution est pertinente sur cette question ? Évidemment non. La prostitution, la place plus ou moins importante qu’elle tient dans une société, le nombre de personnes qui en vivent directement ou indirectement (hôtels, agences de voyages, taxis, etc.) affecte le fonctionnement et les valeurs de la société tout entière. En particulier la place accordée aux femmes dans cette société, le respect dont elles bénéficient, et leur sécurité même : normaliser le fait que les femmes sont des biens de consommation que des hommes (les proxénètes et les prostitueurs sont très majoritairement des hommes) peuvent négocier en toute légalité impacte négativement l’image des femmes en général.

L’existence d’institutions comme l’esclavage ou l’apartheid « démoralisent » les sociétés démocratiques qui les tolèrent et subvertissent profondément leurs valeurs (comme ce fût le cas de la démocratie étatsunienne à ses débuts). De même, parce qu’une telle institution est en totale contradiction avec les principes dont se réclament des démocraties comme l’Allemagne, la légalisation de la prostitution, en tant qu’elle prive certaines femmes de leurs droits humains les plus élémentaires et légitime cyniquement leur exploitation, constitue en soi une atteinte à ces principes.

Une démocratie ne peut pas d’une part proclamer l’inaliénabilité/non patrimonialité du corps humain et déclarer qu’il est « res extra commercum » (ne pouvant faire l’objet de commerce) et poser d’autre part que le corps des femmes et des enfants peut être légalement acheté, loué et vendu sans se renier elle-même.

Pourquoi interviewer uniquement des survivantes ? Si, jusqu’à une date relativement récente, les personnes en situation de prostitution n’étaient jamais invitées à donner leur point de vue sur la prostitution, ce n’est plus le cas maintenant : les médias et les plateaux télé accueillent certaines « travailleuses du sexe » à bras ouverts. Mais cela revient à peu près au même : ne sont invitées sur les plateaux télés que les femmes dont le discours sur la prostitution corrobore celui des prostitueurs et des proxénètes. Ce sont souvent des « travailleuses du sexe » en activité, et ce n’est pas un hasard : une personne prostituée en exercice ne peut ni dénigrer les prostitueurs ni dénoncer les proxénètes sans mettre en péril sa survie économique et même sa sécurité. Si cette parole doit être respectée, elle doit aussi être contextualisée : dans la mesure où elle est sous condition, elle ne peut pas plus être absolument libre sur la réalité de la prostitution qu’un footballeur sur le dopage qui sévit dans son équipe ou qu’un responsable politique sur les mallettes d’argent circulant dans son parti. Tant qu’une personne prostituée fait partie du système prostitutionnel et en vit, elle ne peut pas « cracher dans la soupe ».

Par définition, si une femme en situation de prostitution est médiatisée, c’est parce que sa version de ce qu’est la prostitution valide l’image ripolinée qu’en propagent les promoteur·trices du système; et que ce type de discours bénéficie d’une diffusion massive alors que le discours abolitionniste est médiatiquement invisible met en évidence le poids financier de l’industrie du sexe sur les médias et dans la culture. Par rapport à ce discours asservi, voire acheté (annonces prostitutionnelles, téléphone rose, etc.), la parole des survivantes est libre, et c’est cette parole libre qui s’exprime dans ce livre.

Francine Sporenda : Survivre à la prostitution

Les voix qu’on ne veut pas entendre

Témoignages

M éditeur, Saint-Joseph-du-Lac (Québec) 2020, 320 pages

http://m-editeur.info/survivre-a-la-prostitution/


1 Jamila Aridj, « Prostitution : « Sortir du fantasme pour affronter la réalité », Le Point, 8 novembre 2013,  www.lepoint.fr/societe/prostitution-sortir-du-fantasme-pour-affronter-la-realite-08-11-2013-1753590_23.php

2 « Supprimez les prostituées, vous troublerez la société par le libertinage » (Saint Augustin, Les confessions) ; repris plus tard par Saint Thomas, dans La somme théologique : « Retranchez les femmes publiques du sein de la société, la débauche la troublera par des désordres de tous genres. Les prostituées sont dans une cité ce qu’est un cloaque dans un palais : supprimez le cloaque, le palais deviendra un lieu malpropre et infect. »

3 Christine Delphy, « Richard Poulin : Abolir la prostitution  », Nouvelles Questions féministes, vol. 26, n°2, 2007

https://www.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2007-2-page-130.htm#

4 Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution. L’enquête, Paris, Presses de la renaissance, 2006, p. 234.

5 « “Touche pas à ma pute” : la débandade de Nicolas Bedos », Libération, 31 octobre 2013,

www.liberation.fr/societe/2013/10/31/touche-pas-a-ma-pute-la-debandade-de-nicolas-bedos_943675

6 « L’origine de la prostitution selon Françoise Héritier », Facebook, 7 décembre 2012,

https://fr-fr.facebook.com/notes/osez-le-féminisme-/lorigine-de-la-prostitution-selon-françoise-héritier/10151211688998423/

7 « FACT: Prostitution is inherently violent », Nordic Model Now !, https://nordicmodelnow.org/facts-about-prostitution/fact-prostitution-is-inherently-violent/

8 Legardinier et Bouamama, op. cit., p. 230.

9 Rachel Moran, Paid For. My Journey Through Prostitution, New York, W. W. Norton & Company, 2015.

10 Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe. Prostitution, pornographie, traite des femmes et des enfants, Paris, Imago, 2005, p. 12.

11 Ibid., p. 70.

12 « Daily Planet, la première maison close cotée en Bourse », Courrier international, 30 octobre 2003,  www.courrierinternational.com/article/2003/07/17/daily-planet-la-premiere-maison-close-cotee-en-bourse

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.