Hommage à Samuel Paty, enseignant, héritier des Lumières

« Il est facile au fanatisme d’arracher la vie à l’innocence » (1) disait Voltaire dans son Traité sur la tolérance. Cette phrase ne peut que nous évoquer l’horreur de l’attentat contre Samuel Paty, enseignant, dont on a retrouvé le corps sans vie vendredi dernier dans les Yvelines. Que sait-on de cette affaire ? Vers 17h, ce vendredi 16 octobre, des policiers municipaux de Conflans Sainte Honorine découvrent le corps d’un homme assassiné, horriblement mutilé, près du collège du Bois d’Aulne, il s’agit de Samuel Paty. Le meurtrier est encore à côté de sa victime, il prend la fuite en direction d’Eragny, une commune du Val d’Oise. Quand la patrouille de la brigade anticriminalité le rattrape, il menace les forces de l’ordre en exhibant une arme de poing tout en criant « dieu est grand » en arabe ; les policiers ripostent, l’individu est alors tué ; il a été découvert par la suite que l’auteur des faits avait revendiqué l’attentat sur son compte Twitter. Le terroriste vivait à Evreux, mais n’était pas un élève de la victime, ni même scolarisé au collège du Bois d’Aulne où Samuel Paty travaillait, ni d’aucun autre établissement scolaire proche. Né en Russie, d’origine Tchétchène, il séjournait en France en tant que réfugié ; il était connu des services de police, non pas pour radicalisation, mais pour dégradation de biens publics et violences en réunion, faits commis lorsqu’il était encore mineur.

Samuel Paty, avait 47 ans et était père d’un enfant. Dans le cadre de son travail d’enseignant au collège, il avait donné un cours au sujet de la liberté d’expression pendant lequel il avait montré des caricatures du prophète de l’islam. Suite à cela, certains parents d’élèves avaient déposé plainte contre l’enseignant, mais une enquête des renseignements territoriaux avaient conclu qu’après des tensions au sein du collège, le climat scolaire avait fini par s’apaiser. Une enquête interne à l’éducation nationale avait été menée qui avait conduit à dépeindre l’enseignant comme irréprochable, Samuel Paty avait à son tour porté plainte pour diffamation. Néanmoins, des vidéos circulaient sur les réseaux sociaux, enregistrées par le père d’une élève qui prétendait avoir assisté au cours. Celui-ci avait été jusqu’à insulter l’enseignant, le traitant de « voyou », et incitant les autres parents à se mobiliser contre le professeur. Une autre vidéo publiée sur le site Youtube par un homme réclamant l’exclusion de l’enseignant et menaçant de manifester devant le collège et l’inspection, avait donné lieu à des appels téléphonique hostiles à l’endroit du collège. A ce jour, 11 personnes ont été interpellées et placées en garde à vue, dont 4 sont issues de l’entourage familial du terroriste. Le père de l’élève ayant diffusé la vidéo a également été arrêté, ainsi qu’un militant islamiste nommé Abdelhakim Sefrioui, qui accompagnait le père de l’élève ayant diffusé la vidéo. (2)

Samuel Paty est mort d’avoir prêché la tolérance, il incarnait cette valeur démocratique avec intelligence et talent. En digne héritier de la philosophie des Lumières, il faisait son métier d’enseignant, avec sa liberté de pensée et son esprit critique. Samuel Paty a payé de sa vie son attachement aux valeurs républicaines, son intégrité, son professionnalisme. Il faisait son travail sans se laisser intimider par la violence fanatique, il agissait en éducateur responsable, en intellectuel éclairé.

Mais qu’est-ce que la tolérance ? Au 16ème siècle, la tolérance relève plus d’un positionnement politique, sans être pour autant un terme positif, par exemple, dans la « Paix de Nantes » en 1598, le mot de tolérance n’apparaît pas, ce texte n’évoque que la « paix ». Henri IV ne proclame que le besoin de la maintenir, il établit un équilibre pour faire cesser la guerre. Les guerres de religions en France ont constitué un traumatisme profond, qui a ébranlé profondément la société d’alors, Voltaire disait à leur sujet : « Le droit de l’intolérance est donc absurde et barbare : c’est le droit des tigres, et il est bien horrible, car les tigres ne déchirent que pour manger, et nous nous sommes exterminés pour des paragraphes. » (1) Au début du 17ème siècle, la tolérance reste perçue comme une qualité personnelle, elle ne devient un sujet de réflexion qu’au cours de la seconde moitié du 17ème siècle, c’est alors que John Locke écrit sa Lettre sur la tolérance, publiée en 1689. La pensée de Locke s’inscrit dans le débat séculaire sur la tolérance, Locke pose comme principes que les individus ne peuvent laisser à l’état le soin de leur vie spirituelle et que la croyance ne peut être imposée par la force, Dieu ne forçant pas les individus contre leur volonté. Pour lui, la religion relève de la liberté individuelle, et seule la tolérance peut maintenir un équilibre au niveau social. Locke ne se place pas dans une réflexion sur les droits individuels, mais tente de penser le vivre ensemble, et le rôle de l’état, il annonce les principes de la laïcité, sans pour autant fonder la liberté de pensée. Alors que les clauses de la Paix de Nantes s’érodent, des troubles politiques violents ayant pour arrière-plan la religion se déchaînent, comme les guerres de Trente ans. C’est cette violence confessionnelle qui va amener une prise de conscience des intellectuels de l’époque. Le refus de la contrainte rend la tolérance nécessaire politiquement, elle apparaît comme une voie possible de paix. La violence confessionnelle a ravagé le siècle, l’état apparaît comme le seul garant possible d’un équilibre social. La tolérance, comme principe de réalité politique, est née de l’impossibilité de faire l’unité et avec Locke, un basculement se produit : la tolérance perd sa dimension négative, l’état devient celui qui, de par sa neutralité maintient les règles communes et protège la liberté de chacun. (3)

L’idée de tolérance s’imposera au 18ème siècle avec la pensée voltairienne, elle constitue une étape sur le chemin de l’élaboration du concept de laïcité. La notion de tolérance est une médiation entre le concept de religion d’état et celui d’état laïque, c’est à l’occasion de l’affaire Calas que Voltaire va promouvoir le concept de tolérance pour en faire une valeur cardinale, un élément constitutif des Lumières. Jean Calas, protestant, avait été condamné à mort par le parlement de Toulouse le 9 mars 1762 et roué le lendemain, car accusé du meurtre de son fils. Celui-ci s’était suicidé dans la maison familiale, Jean Calas, voulant éviter à son fils l’opprobre jetée sur les suicidés à l’époque, avait prétendu que son fils avait été assassiné. Son fils s’étant converti au catholicisme avant sa mort, les soupçons de la machine judiciaire s’étaient portés sur Jean Calas, qui était protestant. Voltaire avait enquêté sur cette affaire, et avait obtenu un arrêt du Conseil du roi qui cassait celui du Parlement de Toulouse, son Traité sur la tolérance paru en 1763 a été un des éléments majeurs de son engagement en faveur de Jean Calas. Voltaire a hissé la tolérance au sommet de l’échelle des valeurs de son époque, pour résoudre la dialectique entre la religion et l’état telle qu’elle se posait à son époque. La célèbre formule de Voltaire « écrasons l’infâme » n’incitait pas à détruire la religion en elle-même, mais exprimait plutôt un refus du fanatisme qui consiste à imposer par la violence une domination spirituelle, de même qu’elle condamnait l’intégrisme ou le fait d’organiser la société exclusivement sur des principes religieux. Elle s’opposait au fondamentalisme, qui considère les textes scripturaires comme la source unique de la morale et de la vérité ainsi qu’à la superstition qui remplace la science et la raison par la croyance aveugle. Voltaire considérait comme infâmes le fanatisme, l’intégrisme, le fondamentalisme et la superstition, bien qu’il ait concédé à la religion une certaine utilité sociale. Néanmoins, s’il se défiait des prétentions hégémoniques de la religion, il défendait une conception de la société dans laquelle celle-ci serait subordonnée à l’état. (4)

Samuel Paty étaient de ceux qui tentaient de transmettre à ses élèves l’esprit de tolérance cher à Voltaire, sa mort nous atteint tous, c’est une perte immense et douloureuse que celle de ce jeune enseignant engagé et courageux. Les enseignants sont des héros du quotidien, des héros discrets à qui nous devons plus que jamais le respect et la solidarité ; nous nous devons aussi d’être à leurs côtés en ces temps troublés et difficiles.

Christine


Bibliographie

Voltaire. Traité sur la tolérance, à l’occasion de la mort de Jean Calas (French Edition). Édition du Kindle.

https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/10/17/attentat-de-conflans-un-hommage-national-sera-rendu-a-l-enseignant-assassine-vendredi-annonce-l-elysee_6056408_3224.html

Entre politique et philosophie, la lente naissance de la tolérance (16ème-17ème siècle), Philippe Martin, Editions Karthala, Histoires, Mondes et cultures religieuses, 2017/3, n°43, p 13-33.

Voltaire, entre tolérance et laïcité, Christophe Paillard, Editions Karthala, Histoires, Mondes et cultures religieuses, 2017/3, N°43, p 35-50.

Une réponse à “Hommage à Samuel Paty, enseignant, héritier des Lumières

  1. En espérant qu’à la rentrée , dans toutes les classes  » de France et de Navarre  » l’on en parle …!!!

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