Du coté du jazz (octobre 2020)

Deux concerts, « Pour ceux qui aiment le jazz », Olympia, Paris 1961 et 1962

Le 14 mars 1961, Quincy Jones – « Q » pour la suite, surnom que lui avait donné Frank Sinatra – est à Paris. Un lieu de prédilection et de renouveau pour le jeune chef d’orchestre de 28 ans. En 1960, il avait déjà suscité l’admiration de tous les partisans du Big Band. Il avait créé un grand orchestre dont l’album « Birth Of A Band » témoignait.

A l’Olympia, ce jour là – comme d’habitude à 18 heures et minuit pour laisser la place au programme habituel du lieu -, Quincy tentait d’oublier ses ennuis américains. Il était ruiné, devait beaucoup d’argent et, pour lui, tout allait mal. Il le racontera dans on autobiographie.

L’orchestre formé en 1960, le moment de la naissance de l’orchestre – « The Birth of A Band » était le titre de l’album – avait quelques vedettes déjà confirmées comme Clark Terry, trompettiste, Al Cohn et Zoot Sims aux saxophones. En 1961, les jeunes pousses sont remarquables. A commencer par Freddie Hubbard, 23 ans, trompettiste déjà renommé. Dés son arrivée à New York – il est né à Indianapolis – il fait sensation. Son premier album pour Blue Note, « Open Sesame » est un grand album. Freddie a été choisi par Oliver Nelson, saxophoniste et arrangeur, pour l’enregistrement de « The Blues and the Abstract Truth », un album Impulse, mélange de blues et de musique atonale proche de la dodécaphonie, aux côtés de Bill Evans, Eric Dolphy. Roy Haynes et Paul Chambers. Oliver Nelson sait réaliser ce type de synthèse sans brusquer l’auditeur, par glissements successifs, pour amener l’auditeur à douter de la structure du blues. Un des albums clés du début des années 1960, années révolutionnaires s’il en fût. Le thème d’ouverture de cet album illustre bravement l’orientation contenue dans le titre, le blues et la vérité abstraite, – traduction littérale -, « Stolen Moments », moments volés, superbe élucubration sur le blues mêlé à l’atonalité. Quincy en propose une version personnelle, pleine d’humour lorsqu’on connaît l’original, tout en laissant le champ libre à Hubbard qui n’hésite pas à se citer, un moyen de reconnaissance sans douter pour lui de manière à ne pas se perdre dans l’environnement créé par Quincy. L’improvisation de Eric Dixon – saxophoniste qui fait partie de l’orchestre de Count Basie, que « Q » connaît bien – laisse percer la préférence pour le blues, balancé par le souvenir des études de « Q » avec Nadia Boulanger. Alliance superbe qui permet d’entrevoir d’autres chemins, d’autres moments retrouvés.

Quincy aime rassembler toutes les générations. Budd Johnson, ténor saxophone entre swing et bebop, Phil Woods sait déjà outrepassé le be-bop, sa sonorité s’est affirmée depuis l’an dernier – il avait aussi participé au premier orchestre de 1960 – et Stu Martin qui se fera remarqué, plus tard – il a aussi 23 ans au moment du concert – avec John Surman et d’autres tenant.e.s du Free Jazz. L’orchestre a la particularité de mettre en vedette deux femmes, Melba Liston, trombonistes et arrangeure qui a beaucoup compté dans les mondes du jazz, a participé à l’orchestre de Dizzy Gillespie en 1957 – la présentation de « Q » est à la fois admirative et non dépourvue d’un certain sexisme – et la pianiste Patricia (Pat ou Patti) Bown – Michel Brillié, l’auteur des notes de pochette, propose Brown ou Bowen mais pour l’album enregistré sous son nom, la pianiste signe Bown. Rajoutons, pour faire bonne mesure Benny Bailey, trompettiste rentre dedans et plein à ras bord d’une envie de vivre, de croquer le monde stupéfiante, Julius Watkins, au cor (french horn disent les Anglo-saxons), co-créateur des « Jazz Modes » avec le saxophoniste Charlie Rouse, pour cet instrument peu utilisé dans le jazz. Julius jouera notamment avec Thélonious Monk.

Les quelques éléments sur les musiciens et musicien.ne.s pour indiquer l’intérêt des solistes qui s’inscrivent dans le travail du chef. Comme Duke Ellington, « Q » construit ses arrangements en fonction des musiciens rassemblés. Il faut l’imaginer souriant aux solos, écoutant avec attention les idées développées par les solistes.

Il faut savoir prendre le temps, le temps d’écouter le murmure du temps et d’entendre un grand concert. L’année 1961, c’est aussi cet orchestre, c’est aussi « Q », c’est aussi le jazz, musique de résistance, de combat pour la dignité.

L’année d’après, le 17 novembre 1962, au même endroit, aux mêmes heures, et en lien avec Norman Granz – Daniel Filipacchi et Frank Ténot pour « Ceux Qui Aiment le Jazz » forment avec Norman, un trio – John Coltrane et son quartet, celui que l’on dira « historique », « mythique », Elvin Jones, McCoy Tyner et le dernier recruté, Jimmy Garrison. La rencontre Trane/Elvin tient du miracle, de ce miracle qui provient du couple. Comme pour Charlie Parker et Dizzy Gillespie ou Django et Stéphane Grappelli, la rencontre amoureuse, musicale, produit l’étincelle qui transforme le talent en génie. Elvin devient le batteur puissant et maître du temps qu’il perd en une multitude de rythmes, de durées pour mieux installer la pulsation du jazz et Coltrane découvre de nouveaux horizons. Ils se découvrent l’un l’autre. Une histoire qu’il ne faut cesser de raconter pour comprendre leur transformation. A écouter Elvin avant Coltrane, l’impression subsiste qu’il manque le « je ne sais quoi » qui fait toute la différence. A écouter Trane avant Elvin, la même sensation existe. Le monde n’est plus le même après le choc des deux personnalités. McCoy, pianiste, aura le rôle ingrat de se charger de la respiration du quartet, se mêlant à la frappe polyrythmique d’Elvin et Jimmy Garrison, arrivée après bien des contrebassistes qui ne « faisaient pas l’affaire », doit assurer la continuité du rythme, l’assisse nécessaire aux envolées du saxophoniste ténor et soprano – ici sur « My Favorite Things », une improvisation comme reposée après le départ de Eric Dolphy – et aux développements du batteur.

1962 est l’année de création du quartet et le concert donne à entendre un curieux menu. « Mr PC » – pour Paul Chambers, contrebassiste du quintet/sextet de Miles Davis -, « Impressions », une relative nouveauté et le thème fétiche « My Favorite Things ». S’ajoute, en guise de ballade, « Every Time we Say Goodbye », un standard, pour permettre au public – et nous en faisons partie – de se reconnaître, de marcher sur un terrain connu.

L’accueil du public, pour en parler, est remarquablement chaleureux. Coltrane, en 1960, avec Miles Davis, s’est fait copieusement siffler. De même en 1961. Il dira à Franck Ténot, le public a raison, je ne suis pas allé assez loin. Ce qu’il fera ce 17 novembre 1962.

Un concert qui mérite aussi l’attention « historique » : 1963 sera une année charnière pour Coltrane qui regardera vers d’autres horizons, pour aller vers plus d’engagement et réaliser le but qu’il s’était fixé, faire entendre la musique qui appelle le bonheur.

« Quincy Jones 14 mars 1961 », et « John Coltrane, 17 novembre 1962 », Live in Paris, La collection des grands concerts parisiens dirigée par Michel Brillié et Gilles Pétard, Frémeaux et associés.


Un trio qui se refuse à lui-même

Apparemment, le trio classique : piano – Michel Wintsch -, basse – Bänz Oester – et batterie – Gerry Hemingway – et un répertoire qui ne l’est pas moins, des compositions de Billy Strayhorn et « Duke » Ellington. Le trio « Who » – Qui ?, Un trio qui fête ses 20 ans – bouscule les règles bien établies de cette formation. La batterie prend la direction, le piano se met à la place de la batterie et la basse peut se faire batterie ou piano, les thèmes circulent pour prendre un aspect bizarre à nos oreilles. L’inquiétante familiarité s’immisce dans le cerveau enfiévré qui cherche des points de repères, en trouve, les perd, les cherche pour se lancer à l’assaut d’autres manières d’entendre, pour casser nos routines.

Une fois installé, le voyage permet de découvrir de nouveaux paysages mais aussi des références qui s’imposent. La rencontre de Duke et de Coltrane dans un essai avorté de définition du jazz – « The Feeling of Jazz » composé pour l’occasion par Duke. Empreintes aussi de la saga musical « Black, Brown and Beige » datant de la seconde guerre mondiale, comme les cris des esclaves déportés sur les négriers. Surgit « Le Matin des Noirs », la composition de Archie Shepp, comme en écho à l’univers ellingtonien dont une des fondations les plus solides est Billy Strayhorn. Les compositions réunies ici en un désordre savant racontent une grande partie de l’histoire de la Great Black Music même si elle est désossée par deux Suisses et un Américain exilé.

Que Trump semble loin !

Tenter l’aventure. Vous ne connaissez pas Duke Ellington, cet album, « Strell », peut servir d’intro, par le mélange même de la chronologie. En écoutant Duke et Billy, vous apprécierez le travail du trio et entrerez dans les arcanes du jazz pour ne plus en sortir. Si vous avez entendu et aimé la musique de ces deux créateurs, vous serez transportés en découvrant, grâce à ce trio, qu’ils ont encore beaucoup de choses à nous dire…

WHO trio : Strell, Clean Feed Records, disponible en CD, en LP.


Renouer avec les explosions

SPIME est un collectif qui se construit sur un processus d’improvisation reposant sur l’énergie vitale qui conduit à la création pour faire sauter tous les bouchons, pour tisser les fils d’une musique qui veut conserver les objectifs de Sun Ra, d’Albert Ayler, de ce free jazz si décrié aujourd’hui – il faut croire qu’il fait encore peur -, de forger la musique universelle, du bonheur.

Le collectif n’a pas oublié la référence nécessaire des fanfares qui se retrouvaient, dynamitées, dans le grand orchestre de Anthony Braxton pour rappeler que le jazz des origines s’avançait sur un champ de mines, marche pour la vie de cette nouvelle musique guidée par la nécessité de construire des environnements adéquats, un monde original. Retrouver la naïveté des découvertes est fondamental pour créer d’autres géographies, dessiner des cartes qu’aucun cartographe n’aurait pu dessiner dans les royaumes de l’imaginaire.

« SPIME 2019 », un millésime qu’il faudra conserver, à intitulé son album : « Cosmic and spontaneous gestures », pour affirmer les influences et construire des filiations en même temps que leur sensibilité à l’environnement de l’année 2019. Aucune culture n’est oubliée dans le soulèvement qui secoue un monde voué à disparaître. Le collage fonctionne pour construire un puzzle pas tout à fait terminé et dont certains éléments resteront à l’extérieur faute de conformité.

Le collectif ne craint pas – comme le nom du label l’invite à l’envi, Le Fondeur Du Son, LFDS pour les intimes – à fondre le son pour transformer les bruits divers, qui viennent de la ville, pour en faire des cachets d’imagination, de création. Laissez les oripeaux des préjugés à la porte, entrez dans ce monde, nu, pour être porté par la vague de dynamique, de joie, de fraternité et de sororité.

SPIME 2019 : Cosmic and spontaneous gestures, LFDS Records, Anis Gras le lieu de l’autre.

 

Nicolas Béniès

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