Introduction au livre d’Alain Bihr et de Michel Husson : Thomas Piketty : une critique illusoire du capital

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

Introduction1

Est-il encore nécessaire de présenter Thomas Piketty ? Entré à l’École normale supérieure à 18 ans, docteur en économie à vingt-deux ans, directeur d’études à l’EHESS à vingt-neuf ans, titulaire du prix du meilleur économiste de France en 2002, fondateur et premier directeur de l’École d’économie de Paris après avoir enseigné au MIT et à la London School of Economics, il a connu une carrière académique aussi brillante que fulgurante. Ses travaux sur les inégalités économiques sont reconnus et ont débouché sur un best-seller mondial, Le Capital au XXIe siècle2, qui lui a valu d’être invité dans des dizaines d’universités et de centres de recherche sur les cinq continents. La hardiesse de certaines de ses propositions de taxation des hauts revenus et des grandes fortunes pour étendre le champ de la redistribution en ont fait par ailleurs une figure incontournable du débat politique, en France comme à l’étranger.

S’en prendre à lui apparaît donc comme une entreprise aussi difficile que risquée a priori. Les critiques à son égard n’ont pas manqué cependant, les unes adressées à la manière dont il a constitué et traité le fonds statistique qu’il exploite3, les autres à la pertinence de ces propositions politiques visant à réduire les inégalités4. La plupart d’entre elles ont été des critiques de droite, essentiellement motivées par l’hostilité, voire l’effroi suscités par ses propositions en matière de finances publiques5.

Certaines critiques de gauche lui ont cependant été adressées, soulignant les limites de son entreprise, tant au niveau théorique que politique. Au titre des premières figure la carence d’un cadre capable de donner véritablement sens à la masse des données statistiques sur lequel l’ouvrage s’appuie, du fait notamment de la totale méconnaissance par Piketty de la critique marxienne de l’économie politique, condensée dans Le Capital6, et ce en dépit de la prétention implicite affichée par le titre de l’ouvrage de supplanter ce dernier. En découlent aussi, d’ailleurs, les limites de ses propositions politiques qui, loin d’ouvrir une quelconque brèche dans la citadelle capitaliste, conduisent tout simplement à la réaménager pour la rendre plus vivable à ceux qui en subissent le joug, ce qui revient en définitive à la renforcer7.

À ces différentes critiques, Piketty n’a pas daigné répondre, conforté par l’unanimité des grands médias encensant son ouvrage et emporté par le tourbillon de son succès. C’est à une autre tâche qu’il s’est attelée avec son nouvel ouvrage, Capital et idéologie8, dont la parution a une nouvelle fois été largement couverte par les médias9 et la traduction en plusieurs langues (espagnol, allemand, anglais, etc.) immédiatement lancée. Il entend y remédier à deux lacunes de son précédent ouvrage :

D’une part, mon livre de 2013 est beaucoup trop occidentalo-centré, dans le sens où il accordait une place excessive à l’expérience historique des pays riches (Europe de l’Ouest, Amérique du Nord, Japon). Cela découle en partie des difficultés d’accès à des sources historiques adéquates pour les autres pays et régions du monde, mais n’en impliquait pas moins un rétrécissement considérable de la perspective et de la réflexion. D’autre part, Le Capital au XXIe siècle a tendance à traiter les évolutions politico-idéologiques autour des inégalités et de la redistribution comme une sorte de boîte noire. J’y formule certes quelques hypothèses à leur sujet, par exemple sur les transformations des représentations et attitudes politiques face aux inégalités et à la propriété privée induites au 20e siècle par les guerres mondiales, les crises économiques et le défi communiste, mais sans véritablement aborder de front la question de l’évolution des idéologies inégalitaires. C’est ce que je tente de faire de façon beaucoup plus explicite dans ce nouvel ouvrage, en replaçant en outre cette question dans une perspective temporelle, spatiale et comparative beaucoup plus vaste (u p. 11)10.

Dans ce nouvel ouvrage, fort de quelque 1 200 pages, toujours agréable à lire, en dépit de quelques néologismes, appuyé comme le précédent sur un solide appareil statistique mis de surcroît en ligne à la disposition du public, Piketty élargit donc sa focale théorique en même temps qu’il la décentre : il y sera moins question de la dynamique historique des inégalités socio-économiques (telles du moins qu’il les entend et les comprend) et davantage de leur justification idéologique qu’il se propose de démonter dans toute la diversité des formations sociales auxquelles l’histoire humaine a donné naissance. Ce qui ne l’empêchera pas de développer tout au long de l’ouvrage une dénonciation incisive de ces inégalités, de manifester en particulier une révolte sincère contre leur creusement dans le cadre de la « mondialisation » néolibérale contemporaine, pour déboucher sur des propositions destinées à inverser cette dynamique infernale et jeter les bases d’un « socialisme participatif » censé dépasser le capitalisme.

Mais, loin de combler les lacunes du précédent, ce nouvel ouvrage de Piketty les reproduit et les accentue. L’élargissement du champ des formations socio-économiques examinées auquel il procède ne fait que souligner davantage encore la pauvreté de son appareillage conceptuel, notamment l’absence hautement dommageable du concept de rapports sociaux de production11 : le défaut de toute fréquentation, même minimale, de Marx finit toujours par se payer cher… Et, dès lors qu’il est question d’aborder l’analyse des phénomènes idéologiques, le coût s’alourdit de cette naïveté qui vous conduit à croire que les idées mènent le monde.

Dans la vie courante, n’importe quel shopkeeper [épicier] sait fort bien faire la distinction entre ce que chacun prétend être et ce qu’il est réellement ; mais notre histoire n’en est pas encore arrivée à cette connaissance vulgaire. Pour chaque époque, elle croit sur parole ce que l’époque en question dit d’elle-même et les illusions qu’elle se fait sur soi12.

Et nous allons voir que Piketty n’en est pas encore, lui non plus, arrivé à ce niveau. En somme, sans Le Capital, on fait à coup sûr le plein d’idéologie…

Alain Bihr, Michel Husson : Thomas Piketty : une critique illusoire du capital

Editions Syllepse et Page2, Paris et Lausanne, 196 pages, 10 euros

https://www.syllepse.net/thomas-piketty-une-critique-illusoire-du-capital-_r_25_i_817.html


1. Les références de cet ouvrage, munies de leurs liens hypertexte, sont disponibles sur cette page : http://hussonet.free.fr/bibliopik.pdf.

2. Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, Paris, Le Seuil, 2013. L’ouvrage a été traduit en une quarantaine de langues et vendu à deux millions et demi d’exemplaires, selon son éditeur.

3. Par exemple, Richard Sutch, « The one percent across two centuries : A replication of Thomas Piketty’s data on the concentration of wealth in the United States », Social Science History, vol. 41, n° 4, hiver 2017.

4. Par exemple, Yvan Allaire, Mihaela Firsirotu, François Dauphin, « Inequality and executive compensation : Why Thomas Piketty is wrong ? », Institute for Governance of Private and Public Organizations, 25 novembre 2014.

5. Par exemple, Jean-Philippe Delsol, Nicolas Lecaussin et Emmanuel Martin (dir.), Anti-Piketty. Vive le capital au XXIe siècle, Nice, Libréchange, 2015 ; Frédéric Georges-Tudo, Piketty, au piquet !, Paris, Le Moment, 2015.

6. Cette méconnaissance est reconnue par Piketty dans un entretien intitulé : « I don’t care for Marx », The New Republic, 6 mai 2014, dans lequel on peut lire notamment : « Das Kapital, I think, is very difficult to read and for me it was not very influential. » Piketty y affirme en outre qu’il n’y a pas de données dans les livres de Marx (« In the books of Marx there’s no data »). Or, lors d’un débat avec Frédéric Lordon qui s’est tenu le 31 janvier 2020 à l’initiative de L’Humanité, Piketty affirme qu’il n’a jamais dit cela et qu’il a lu Le Capital dans son intégralité. Mais, si tel est le cas, cette lecture est plus qu’approximative, elle est fautive, quand il soutient dans Le Capital au XXIe siècle que la théorie de Marx « repose implicitement sur une croissance rigoureusement nulle de la productivité à long terme » (p. 56). On y revient dans le chapitre 5.

7. Voir Michel Husson, «Le Capital au XXIe siècle. Richesse des données, pauvreté de la théorie », Contretemps, 10 février 2014 ; David Harvey, « Sur le “Capital” de Piketty », Contretemps, 12 juin 2014 ; Frédéric Lordon, « Avec Piketty, pas de danger pour le capital au XXIe siècle », Le Monde diplomatique, avril 2015. Pour d’autres contributions critiques, voir http://hussonet.free.fr/piketty.htm.

8. Thomas Piketty, Capital et idéologie, Paris, Le Seuil, 2019.

9. À titre d’exemples, avant même le jour de sa parution, le 12 septembre 2019, son auteur était interviewé sur France Inter (le 9 septembre) ; et le lendemain de sa parution, il l’est sur France Culture et son ouvrage fait l’objet d’une large recension sur Europe 1.

10. Le signe u renvoie aux citations de l’ouvrage de Thomas Piketty, Capital et idéologie, Paris, Le Seuil, 2019.

11. Selon Marx, les rapports sociaux de production définissent les rapports que les membres d’une société entretiennent entre eux dans le procès social de production de leurs conditions matérielles d’existence. En font partie : les rapports des producteurs aux moyens de production qu’ils mettent en oeuvre, déterminés par le régime social de leur propriété ; les rapports des producteurs entre eux, déterminés par la division sociale du travail ; enfin, les rapports de producteurs et des non-producteurs au produit social, déterminés par les rapports de répartition de ce dernier.

12. Karl Marx et Friedrich Engels, L’Idéologie allemande, 1re partie : « Feuerbach », p. 34.

Une réponse à “Introduction au livre d’Alain Bihr et de Michel Husson : Thomas Piketty : une critique illusoire du capital

  1. Je partage la critique qui rappelle la faiblesse courante de nombre d’économistes à se référer à la question fondamentale de l’économie politique et conséquemment à celle de la science économique en général, sans référer au débat universel et par là même à la théorie marxienne sur le capital.

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