Regarde ce que tu m’as poussé à faire : pourquoi il est temps que la lutte contre la violence familiale focalise sur l’agresseur

Recension de See What You Made Me Do : Power, Control and Domestic Abuse [Regarde ce que tu m’as poussé à faire : pouvoir, contrainte et violence familiale], par Jess Hill, (Black Inc)

Vous ne trouverez pas le sommeil si vous lisez le nouveau livre de Jess Hill. Personne ne devrait pouvoir le trouver.

Les personnes familières avec le journalisme d’enquête de Jess Hill auront eu vent des documentaires sur la violence familiale et conjugale qui lui ont valu le Walkley Award (ndt : le Pulitzer australien). On y trouve des interviews sidérantes avec des femmes et des enfants ayant survécu à cette violence.

Regarde Ce Que Tu M’as Poussé à Faire est le fruit de quatre années d’un travail d’enquête intensif ; c’est un livre qui évoque dramatiquement l’énormité du problème de façon terrifiante. On y trouve le récit de violences et de survie au sein de toutes les couches de la société – des arrondissements huppés du Bible Belt de Sydney où ‘les rues sont immaculées et les maisons énormes’, jusqu’aux régions isolées des communautés régionales.

Hill examine minutieusement les causes sociales et psychologiques de la violence familiale, ses conséquences terrifiantes, et – c’est le pire – l’incapacité des institutions sociales et juridiques à réagir au problème de façon appropriée.

Une idée lumineuse de clarté est au centre de son récit. Au lieu de demander « Pourquoi n’est-elle pas partie? » – ou de se lancer dans une énième campagne de sensibilisation pour changer les attitudes sexistes, qui n’aura sans doute d’effets que dans vingt ans – nous devons investir dans des programmes d’intervention judiciaire qui ciblent carrément les agresseurs, et leur fait rendre des comptes.

Hill plaide pour une inversion complète de notre approche vis à vis de la violence conjugale. Au lieu de se prêter à un discours qui frôle la culpabilisation des victimes, nous nous devons de « penser autant aux gestes que lui pose qu’à ses comportements à elle » Si nous parvenons à faire cela, dit-elle, « nous pouvons arrêter les agresseurs – tout de suite, pas dans les décennies à venir. »

En Australie, nous dit Hill, un pays de presque 25 millions de personnes, une femme est tuée chaque semaine par un proche intime.  Elle estime que les forces de police australiennes sont appelées à intervenir contre des violences conjugales toutes les deux minutes.

« Il se commet des infractions criminelles dans la dynamique des violences familiales mais un rapport de police ne peut pas faire état des pires aspects », écrit-elle. « Les pires terreurs que vit la victime peuvent ne jamais être retranscrite dans les rapports de police, ni comprise par les juges. »

Ce n’est pas un délit de dicter à son épouse comment elle doit s’habiller, écrit Jess Hill, ou comment faire le ménage, ou quelles victuailles elle a le droit d’acheter. « Ce n’est pas un crime de la convaincre qu’elle ne vaut rien, ou de lui faire comprendre qu’elle ne doit pas vous laisser seul avec les enfants. » Le détournement cognitif (gaslightingn’est pas un délit, ni le fait de « détruire sa perception de la réalité ». Ce sont des signaux d’alerte préfigurant un meurtre familial. Et « lorsque ce crime se produit, il est trop tard. »

Impacts sur les enfants

Les récits dont témoigne l’autrice à propos des enfants, et ses interviews avec les jeunes qui ont survécu à ces violences, donnent froid dans le dos.

Les enfants qui survivent, écrit-elle, « connaissent toutes les bonnes cachettes, et comment disparaitre quand les cris commencent. Ils tiennent leur mère dans leurs bras pendant qu’elle pleure et l’aident à essuyer le sang… »

Et pourtant, il existe peu de données fiables sur le nombre d’enfants qui sont touchés par la violence familiale. « On ne comptabilise tout simplement pas ces données », écrit Hill. Une enquête souvent citée de l’Institut australien de Criminologie (Australian Institute of Criminology), menée auprès d’un échantillon restreint, parle d’un taux d’agressions de 23%. Hill cite d’autres enquêtes qui suggèrent un taux plus élevé.

Mais la couverture médiatique de la violence familiale ne fait pas grand cas des enfants. Les journalistes ne reçoivent pas de formation aux techniques d’interviews des enfants, et redoutent à raison d’aggraver leurs traumatismes. Cela mène malheureusement à des reportages où les enfants ne figurent que comme objets, possessions ou extensions de leurs parents. Ce traitement se voit répété devant des instances comme le tribunal de la famille, qui n’entend pas directement les enfants.

Dans l’un des chapitres de son livre, Jess Hill revient interviewer deux jeunes survivant-e-s qu’elle avait interviewées en 2015 pour son article choc dans le magazine The Monthly. Elle y raconte l’histoire de « Carly » et de son frère « Zac », qu’une décision judiciaire a placés sous l’autorité du père en leur interdisant tout contact avec leur mère « Erin » après que celle-ci ait pris la fuite avec eux en direction d’un état voisin, craignant de nouvelles violences.

Hill cite une lettre adressée par Carly en 2016 à une avocate des droits des victimes, Robyn Cotterrell-Jones. « Je suis extrêmement malheureuse de vivre avec mon père et je crains pour ma sécurité …. J’ai tellement peur que je m’assure de toujours refermer la porte de ma chambre à clé lorsque j’y entre … »

Hill soutient que le silence imposé aux enfants comme Carly est « manifestement dangereux. » Elle écrit :

« Le régime du droit de la famille traite souvent les enfants comme rien de plus que la propriété des parents, et la violence familiale comme une simple affaire entre adultes qui se résout une fois les parents séparés. »

Les procédures contradictoires du droit de la famille nuisent aux intérêts des victimes de violence familiale. Hill décrit celles qui semblent « désorientées et anxieuses » et « terrifiées à l’idée que leurs enfants soient contraints de voir ou de vivre avec une personne qu’ils craignent ». Les agresseurs se présentent souvent comme « calmes et rationnels » lors des audiences – ce qui fait que leur version des événements peut sembler plus crédible et qu’ils sont vus comme le « meilleur parent ».

Le livre de Hill attire l’attention sur la souffrance des enfants qui subissent ce qu’elle appelle les « caprices » des tribunaux. Elle interviewe une avocate qui est restée dans une relation violente pendant dix ans parce qu’elle savait « combien le tribunal de la famille peut être dangereux pour les victimes de violences conjugales » et pour leurs enfants.

La commission australienne de réforme législative (Australian Law Reform Commission) a récemment recommandé l’abolition du tribunal fédéral de la famille et la rétrocession de ses pouvoirs aux instances des états et territoires, plus aptes à répondre adéquatement aux affaires impliquant la protection de l’enfant.

Un personnage obscur

Les agresseurs ne violentent pas femmes et enfants parce que la société leur dit que c’est acceptable. Hill soutient que, la plupart du temps, ils agressent en raison d’un sentiment de « honte » qui ne cadre pas avec les modèles de masculinité qui leur disent qu’ils ont le droit d’exercer le pouvoir. Les médias ont qualifié ces attitudes comme étant ‘toxiques’ – comme dans l’expression populaire « masculinité toxique », qui décrit le réseau touffu d’attitudes et de croyances qui forment le terreau de la violence de genre.

Malheureusement, le qualificatif « toxique » suggère que ces attitudes peuvent être isolées et éliminées du système, que la prochaine campagne de sensibilisation pourra les corriger. Hill soutient que, si ces campagnes sont utiles, continuer à « blâmer le patriarcat » constitue une réponse inadéquate.

Le nœud du problème du discours public et médiatique réside dans le fait que l’agresseur demeure toujours dans l’ombre. Les récits et les images des médias tirent un voile linguistique et symbolique sur les gestes concrets de l’agresseur.

Sa violence est habituellement décrite comme « bizarre », « inexpliquée » ou « venue de nulle part ». De vagues formules masquent la réalité meurtrière. « Une hache déchire une famille », clame une manchette. Pareillement, le mythe du « bon gars » « poussé » à assassiner sa fille et ses petits-enfants se mérite le titre« Il vivait une situation difficile ».

Il arrive que l’on mette l’accent sur les victimes – pour la plupart des femmes – et qu’on décrive leurs vies et leurs rêves ou aspirations. Il reste que la plupart de ces articles vont poser la question : « pourquoi n’a-t-elle pas quitté ? » Le comportement de l’agresseur est rarement interpellé.

Hill relate une conversation révélatrice avec une conseillère du centre d’appel pour les victimes de violence familiale Safe Steps, ouvert jour et nuit.

« Vous devez vous sentir tellement frustrée quand une femme retourne alors que vous la croyiez prête à quitter », dis-je.

« Non », tranche la conseillère. « Je me sens frustrée qu’il ait choisi de l’agresser à nouveau alors qu’il avait promis d’arrêter de le faire. »

Au lieu de « rédiger un énième « appel à la mobilisation » – qui s’ajoutera à l’énorme pile », Hill plaide pour que les programmes des autorités judiciaires et policières placent l’agresseur au centre de leurs efforts de lutte contre le crime.

Elle cite l’exemple du programme de High Point, en Caroline du Nord, où l’approche interventionniste des autorités civiles leur a permis de réduire de moitié un taux de féminicides qui était le double de la moyenne nationale des États-Unis. Elle attire notre attention sur le programme australien de « réinvestissement judiciaire » mis en place à Bourke, en Nouvelle Galles du Sud, qui a mené à une réduction de 39% des violences conjugales.

Ce livre chemine à travers la terreur et finit par un plaidoyer. En décrivant les difficultés qu’elle a rencontrées en tant que journaliste et écrivaine, Hill parle de sa quête pour « la combinaison parfaite de  mots qui vous incitera, vous, le lecteur, la lectrice, à insister – et continuer d’insister – pour l’adoption de mesures draconiennes ».

C’est facile de ne rien faire, écrit-elle. Tout ce que vous demande l’agresseur, c’est de garder le silence.

Camilla Nelson

Traduction : Tradfem

https://tradfem.wordpress.com/2020/09/23/camilla-nelson-regarde-ce-que-tu-mas-pousse-a-faire-pourquoi-il-est-temps-que-la-lutte-contre-la-violence-familiale-focalise-sur-lagresseur/

Tous droits réservés à l’autrice

Version originale :

https://theconversation.com/see-what-you-made-me-do-why-its-time-to-focus-on-the-perpetrator-when-tackling-domestic-violence-119298

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