Pouvait-il être mon prisonnier, bien que je fusse sa captive ?

Cela aurait pu être simplement un jeu littéraire. Mais Catherine Mavrikakis assume la complexité induite par le choix de cette Annexe en référence à Anne Frank. D’un coté celles et ceux qui se réinventent un court moment « en fugitifs juifs entassés dans un placard », de l’autre des exfiltré·es du coté de l’espionnage. L’autrice construit un cadre entre réalité et mémoire, entre victimes de la barbarie nazie et espion·ne tueur/tueuse. Il y a bien des effluves de sang dans cette brillante variation littéraire. Des traces et des effacements aussi. L’effacement des gestes et des historiques du personnage féminin Anna, dont la vie en clandestinité et les activités d’élimination impliquent de ne pas laisser construire un profil psychologique repérable ; à l’exception de fait de cette « appartenance perdue ou à découvrir » dans ces instants répétés dans l’Annexe d’Amsterdam. L’autrice trouve des mots justes pour dire l’enfermement, « On ne peut décidément pas imaginer avec l’air frais combien l’atmosphère demeurait étouffante là-haut ». Il y aura d’autres espaces dans la mise hors du monde dans l’autre Annexe, immense lieu partagé par des exilé·es d’un genre tout à fait particulier.

Une espionne tueuse, « La vie et le métier m’ont bien éduquée… J’ai appris à ne jamais me fier aux signes, à ne caresser aucun espoir, à ne jamais lire le monde pour y reconnaître un indice, une marque, un geste en ma faveur. La vie se fiche de moi. Elle n’a rien à me dire ». L’autrice jouera des décalages de ce constat de nature professionnelle. Au monde des faits et de la froideur exécutrice, elle opposera les subtiles constructions et variations de mots et de phrases.

Au temps de l’enfermement, comment ne pas jongler avec la Recherche du temps perdu jusque dans la scène du bal, ne pas manier les ambiguïtés du Baiser de la femme-araignée ?

Des hommes et des femmes et leurs surnoms, l’invasion imaginative de personnages romanesques, dans une ambiance pleine de doutes ou d’accusations, une insolite communauté, un chargé de surveillance et d’organisation Celestino, la transformation d’Anna en Albertine, des livres, l’art de la fiction comme des miroirs se renvoyant des images à l’infini, une chienne nommée Lola, un chat désigné comme Moortje, des personnages à la Tourgueniev, un Morel, un type surnommé Meursault, un Gregor Samsa, une Saturna, l’enivrement des phrases et des livres, « Mes lectures me permettaient de déchiffrer des tas de signes à même le corps, les gestes et les actions de ceux et celles qui m’entouraient », l’invasion de la réalité imaginaire dans l’imaginaire du monde de l’espionnage et de ses personnages – ici réduit·es à l’inactivité et à l’isolement -, les mensonges et la raison, les chats comme métaphore des exilé·es, le piège des mots…

Les morts, « la vérité que révèle la mortalité », un empoisonnement, la bouillie informe des mots dans la bouche, le Sig Sauer P228 et l’oeil visé…

L’épilogue, « Le reste, tout le reste, est littérature ».

Catherine Mavrikakis : L’annexe

Sabine Wespieser Editeur, Paris 2020, 240 pages, 20 euros

Didier Epsztajn


De l’autrice :

Le ciel de Bay City, jai-lance-impuissante-quelques-pierres-en-direction-du-soleil/

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