Prendre la parole, c’est aussi prendre à bras-le-corps ses émotions

Je propose ici une lecture partielle et subjective de certains articles.

J’invite pour commencer à lire deux poèmes de Silvia Ethel Matus Avelar traduits par Jules Falquet. Deux extraits : « De lever la bannière de l’amour radical / D’abattre des barreaux réels ou imaginaires des sentinelles vigilantes » et « Sexagénaire ou septuagénaire / tu es la survivante de néfastes dictateurs / de démocraties suspectes / de mauvais maris ou d’amants encore pire ».

Jules Falquet dans un texte court propose une introduction à la lecture de la poétesse. Elle y parle, entre autres, d’espace possible pour des mouvements sociaux démilitarisés, de groupes de lesbiennes féministes, d’hymne à la vie et de survie, « Tout empli de la question de l’âge qui vient et des âmes des disparu·es – certaines célèbres comme Roque Daldon et Monseñor Romero, Janis Joplin et Billie Holiday, d’autres, entre ombre et lumière, chamanes, guerrières, poétesses comme María Sabina, Virginia Peña, Amanda Libertad, Alejandra Pizarnik ou Valérie Solanas – il est habité, aussi, de sensualité, de sexe brut et d’érotisme, et même de cette luxure qui nous est tant interdite à nous les femmes », d’examen intense du présent plein de vie, « Avec des mots simples, ronds comme des galets polis par le long fleuve du temps, avec sagesse, rébellion et ce désir toujours provocateur, Silvia nous emmène avec elle pour récolter ses trouvailles »…

De la traductrice, je rappelle le dernier livre, Imbrication. Femmes, race et classe dans les mouvements sociaux, tout-ce-que-je-suis-au-meme-endroit/.

En introduction, Samantha Faubert et Fanny Jedlicki abordent les débats autour du concept de genre, les perspectives pluridisciplinaires, le décentrement des regards « à partir de réalités argentines, honduriennes, salvadoriennes, ainsi que plus marginalement antillaises et nord-américaines », les questions d’engagements artistiques « féminins et féministes », l’acte artistique « comme une transgression en soi des rôles socialement dévolus aux femmes », les dimensions subversives et émancipatrices, la consubstantialité et la coextensivité des « rapports de sexe, de classe et de « race » et/ou d’ethnicité »…

« Les neuf textes présentés embrassent différentes disciplines artistiques, traversant des contextes sociohistoriques et politiques divers, avec des outils méthodologiques variés : de la poésie au cinéma (ainsi qu’au documentaire et webdocumentaire), en passant par le théâtre, la danse et les arts plastiques, ou encore l’histoire et les études de développement nécessaires pour saisir ces œuvres dans leurs contextes d’émergence, ces contributions explorent combien et comment l’art pratiqué par une femme est constitué par l’acte créateur même en une arme de combat, indéniablement féministe, car émancipatrice et subversive ».

Les autrices discutent aussi des violences exercées contre les femmes, de la centralité du corps, de réappropriation « de leurs émotions, de leurs désirs, de leur corps, de leur sexualité, mais aussi par la création d’un langage propre au moyen d’un travail sur le système linguistique, afin de défaire les rapports d’aliénation tissés parles discours dominants »…

« Quand les femmes s’emmêlent », Ludivine Bnatigny, « Dans les cuisines et les usines. Féminisme et politique du quotidien après1968 », analyse les prises de paroles femmes, les luttes sociales et les grèves ouvrières, l’attention internationaliste et l’internationalisme spécifique des mouvements féministes, la formation des groupes femmes, la non-mixité, le genre de l’histoire, « Les femmes en effet n’avaient en apparence pas d’histoire, à en croire l’enseignement alors dispensé », les oublié es du passé, la hiérarchie des silences, l’homosociabilité, l’essentialisation d’une supposée « condition » féminine, les séditions par éclats, les rébellions à bas bruit, l’ordre et le désordre, « Nous ne lançons pas des mots d’ordre, mais des mots de désordre », les violences, le corps et le faire corps, les tensions et les contradictions, la pluralité du « mouvement » féministe, les pratiques sociales. Le titre de cette note est empruntée à l’autrice…

Je souligne l’article de Betty Lefevre sur les danses contemporaines, « la possible redistribution des images du masculin et du féminin », la notion d’engagement, les pratiques chorégraphiques, « leur donner plus de visibilité, non seulement en dansant, mais en les enseignant, en les transmettant, en les théorisant, en les écrivant, ce travail d’écriture participant d’une mise à distance et d’une tentative de déconstruction des mythes qui les fondent », le corps à l’école, les représentations (« opposition entre féminité et masculinité, entre fragilité et force »), la construction mythique « des identités par corps interposé », les activités physiques artistiques, les alternatives aux modèles dominants des représentations des corps, « poser le corps masculin comme référence unique d’une éducation physique scolaire limite les possibles corporels enseignés et les imaginaires associés », le corps-sujet, l’université et la matérialité des corps, les espaces d’un savoir en action, les actes créatifs et la promesse d’égalité…

Deux cinéastes, l’engagement filmique, Jacqueline Aubry et Sarah Maldoror. Je ne connais qu’un seul des films cités, Olivia de Jacqueline Aubry, une véritable troublante surprise dans un univers qui a effacé bien des travaux des autrices cinématographiques…

J’ai notamment été intéressé par l’article sur le théâtre de Griselda Gambaro. Samantha Faubert aborde les années de dictature en Argentine, le « caractère indicible de l’horreur », les « valeurs morales » et ce qui était jugé subversif, les interactions entre « genre, classe et violence politique », la désignation « arbitraire et autoritaire des forts et des faibles », le corps comme « motif récurent qui permet la figuration de la violence », la remise en cause des structures du langage, la mise en scène de l’« expérience intime féminine », les nouveaux territoires dans la « géographie langagière », les figures de « la négation ou de la contradiction » – je souligne les paragraphes sur la contradiction, « l’opacité de la parole passe là encore par la contradiction » ou « Ni l’affirmation ni la négation ne sont satisfaisantes pour exprimer le malaise et le hors champ . Le message n’est jamais clair, le texte n’est jamais définitif » –, le langage non verbal, le théâtre « du débordement et de la gesticulation », la danse opposant le geste artistique à l’autorité, l’écriture « l’écriture c’est le corps »…

Karen Bähr Caballero analyse, « avec une perspective de genre », les contextes du Honduras et du Salvador, la place de la culture « dans l’architecture institutionnelle de la violence de genre », le modèle économique extractiviste, la place de la population « indigène », les violences sexuelles et physiques, « on ne naît pas femme, on en meure », les grossesses précoces des adolescentes, la pénalisation de l’avortement et ses conséquences « dévastatrices pour les femmes, pour leur santé et pour leurs trajectoires de vie », les féminicides, la violence politique de genre, la violence « sociale à caractère de genre », les causes socio-historiques de la subordination des femmes, l’interconnexion et l’indissociabilité des violences exercées contre les femmes, la place des gangs et du crime organisé, les migrations internationales, « la problématique de la migration en Amérique centrale est traversée par une violence sociale à caractère de genre »…

Sandrine Gondouin parle des corps chez les poétesses du Honduras, la transgression « des interdits entourant le corps féminin » et l’auto-censure, Clémentine Suárez, « ses poèmes étaient tout aussi révolutionnaires et iconoclastes que sa vie, et sa parole lyrique convoque une puissante émotion », la sensualité et le motif du corps désirant, des poétesses au Guatemala, les métaphores des désirs et des plaisirs de femmes, le corps féminin « dans ce qu’il a de plus intime et sans détours », le tabou littéraire de la violence envers les femmes, le corps des femmes et la patrie ou la « matrie », l’indicible de la violence « que les mots peinent à dépeindre bien plus encore que la sexualité »…

Je reste toujours surpris de lire l’histoire présentée en vagues. Ce qui me paraît à la fois inexact en terme historique et plus que douteux en terme politique. Voir sur ce sujet, les analyses de Mathilde Larrère dans Rage against the machisme, penis-partout-justice-nulle-part/. Très discutable aussi me semble la réduction dépolitisée par certaines de l’intersectionnalité, une lecture individualisée et psychologisée ou limitée comme le souligne Fabienne Dumont aux relations interindividuelles. Enfin je rappelle l’insistance de Patricia Hill Collins dans La pensée féministe noire sur ces formes d’écriture qui « exclut ceux et celles qui ne parlent pas le langage des élites et, du coup, renforce les rapports de domination »… Reste cependant la puissance subversive des usages des corps, des mots ou des images.

Sous la direction de Samantha Faubert et Fanny Jedlicki : L’art est une arme de combat féministe

Presses universitaires de Rouen et du Havre, Mont-Saint-Aignan 2020, 136 pages, 19 euros

Didier Epsztajn


En complément possible :

Geneviève Fraisse : La suite de l’Histoire. Actrices, créatrices :

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2019/09/25/le-modele-redevenu-sujet-legalite-et-la-creation/

Deborah De Robertis : #metoo, l’émancipation par le regard :

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/08/24/
metoo-lemancipation-par-le-regard/

Théâtre public N°236. Invitée Geneviève Fraisse 

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/09/24/le-carre-que-tracent-ces-quatre-points-art-philosophie-feminisme-histoire-la-ou-et-quand-ca-pense/

 

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