Quelles leçons de vie reçoivent les filles à l’école ?

Là où je vis, le mois de septembre est celui de la rentrée scolaire, et cette année, ce rituel annuel a eu une signification particulière car il a fait suite à une période de plusieurs mois où les écoles étaient fermées à la plupart des enfants en raison de la pandémie. De nombreux comptes-rendus ont montré à quel point les élèves appréciaient retrouver leurs camarades dans de vraies salles de classe avec de vrai-e-s professeur-e-s. Mais nous savons toustes (souvent par expérience directe) que pour bien des jeunes, cela n’aura pas été le cas. Il y a beaucoup de facteurs qui peuvent faire du retour en classe une perspective moins qu’agréable. L’un de ces facteurs est le sexisme.

J’ai commencé à bloguer sur ce sujet en 2015, lorsque l’Institut de Physique (IoP) a publié un rapport intitulé Opening Doors, sur le sexisme et les stéréotypes sexuels à l’école. Ce document est apparu sur mon radar en raison de l’accent qu’il mettait sur le langage. Les recherches de l’Institut avaient révélé que le langage sexiste – couvrant un spectre allant des stéréotypes occasionnels (« J’ai besoin de deux garçons forts pour m’aider à déplacer cette table ») aux insultes et aux brimades verbales – était omniprésent dans les écoles. La moitié des enseignant-e-s du primaire interrogés avaient vu des garçons utiliser ce langage face à des filles, et une enseignante sur cinq avait elle-même été victime d’agressions verbales sexistes de la part d’élèves. Les chercheuses ont également noté que ce problème était rarement traité comme tel : il était souvent rejeté comme un « badinage inoffensif », bien que « de nombreux élèves, en particulier les filles, ne le voyaient pas comme tel ».

La suggestion modérée de l’IoP selon laquelle les écoles devraient être moins tolérantes à l’égard du langage sexiste a reçu un accueil prévisible de la part de la presse de droite, qui l’a traitée à la fois comme un scandale et une blague. Le rapport du Sunday Times a déploré que

l’époque où les garçons et les filles se taquinaient joyeusement dans la cour de récré avec des termes tels que « poule mouillée » et « cupcake » ou s’ordonnaient de « faire un homme de toi  » ou « d’aller me faire un sandwich » risque de prendre fin.

Je trouve néanmoins encourageant que le rapport ait reçu une certaine attention (et un certain soutien de la part du gouvernement – sous la forme d’un avant-propos rédigé par Caroline Dinenage, alors sous-secrétaire d’État à la condition féminine et à l’égalité). Si quelqu’un a pris la peine de lire le en entier ce rapport, il ou elle y a trouvé des exemples utiles de bonnes pratiques et diverses recommandations pratiques et réalisables. Cinq ans plus tard, quels progrès ont été réalisés ?

Je crains que la réponse ne soit « pas grand’chose ». Certaines écoles ont peut-être donné suite à quelques recommandations de l’IoP, mais l’initiative nationale qui avait fait la manchette en 2015 avait manifestement été oubliée en 2017, lorsque le Syndicat national de l’éducation (NEU), en association avec UK Feminista, a mené une autre étude et produit un rapport intitulé « It’s Just Everywhere » : Une étude sur le sexisme à l’école – et comment nous l’abordons.

Pour quiconque avait lu le rapport de l’IoP deux ans plus tôt, c’était une nouvelle fois du déjà vu. Une fois de plus, les chercheurs ont constaté que « l’utilisation d’un langage sexiste et misogyne… est monnaie courante dans les écoles ». Sur un échantillon de plus de 1 600 enseignant-e-s, près des deux tiers du personnel des écoles secondaires mixtes ont déclaré entendre ce genre de langage au moins une fois par semaine, et près d’un tiers ont déclaré l’entendre tous les jours. Leurs commentaires ont clairement montré qu’il ne s’agissait pas de « garçons et filles se taquinant joyeusement dans la cour de récré ». Les enseignant-e-s ont exprimé leur inquiétude quant au fait que des garçons parlent des filles dans un langage décrit comme « dégradant, sexualisé et offensant » ou même « violemment misogyne » ; une personne interrogée a signalé que des « commentaires sexuellement inacceptables/menaçants » étaient faits par certains garçons à la fois à des filles et à des membres féminins du personnel. Bien que le rapport ait traité le langage sexiste et le harcèlement sexuel comme des enjeux distincts, les récits reproduits montrent que le langage fait partie intégrante de nombreux incidents de harcèlement, voire de la plupart d’entre eux.

En classe, les garçons parlent du corps des filles et de ce qu’ils « leur feraient », lancent des gémissements sexués féminins aux enseignantes et aux filles, demandent aux filles de la classe si une photo particulière les représente, si elles se sont fait raser la vulve, à quoi elle ressemble (Témoignage d’une enseignante du secondaire)

Certains des garçons font des commentaires sur beaucoup de filles de nos années et les filles doivent simplement faire la sourde oreille parce que personne ne pense que c’est un problème (Étudiante)

Dans les écoles secondaires, l’utilisation d’un langage sexiste et misogyne n’est plus, si tant est qu’elle ne l’ait jamais été, une activité réciproque et égalitaire : il s’agit en grande majorité de garçons qui ciblent les filles avec des commentaires ouvertement sexuels. Et l’effet sur les filles n’est pas négligeable. Selon l’organisation Girl Guiding UK, qui mène une enquête annuelle auprès d’un échantillon de filles âgées de 11 à 16 ans, la crainte d’attirer ces commentaires de la part des garçons fait que de nombreuses filles hésitent à attirer l’attention sur elles ; environ un quart d’entre elles déclarent essayer de garder le silence en classe. Même si la plupart des filles se refusent à cette autocensure, pourquoi devrait-on s’attendre à ce qu’une fille (ou même n’importe qui) doive passer plus de 30 heures par semaine dans un environnement où la violence verbale est un phénomène quotidien ? Au-delà de ses effets sur l’éducation scolaire des filles, quelles leçons de vie cette expérience leur enseigne-t-elle ? 

Selon l’étude de NEU/Feminista, peu d’écoles font des efforts systématiques pour s’attaquer au problème. Dans leur échantillon, 7 % des élèves et 64% des enseignant-e-s ne savaient même pas que leur établissement avait la moindre politique sur le sexisme (ce qui suggère que même s’il en existait une, elle n’était pas suivie), et seulement 20% des enseignants avaient abordé la question au cours de leur formation. Le rapport se termine par une liste de recommandations : le sexisme devrait faire l’objet d’une plus grande attention ; les écoles devraient adopter des politiques explicites ; les enseignants ont besoin d’une formation spécifique ; les élèves doivent avoir la possibilité d’aborder ces questions. Tout cela est assez évident, et c’est aussi assez similaire à ce que l’IoP a proposé. Trois ans plus tard, les choses ont-elles changé ?

Un livre est publié ce mois-ci qui affirme que quelque chose a effectivement changé depuis 2017 – mais pas, malheureusement, pour le mieux. Dans son introduction à Men Who Hate Women, un tour d’horizon des sous-cultures misogynes de la « manosphère » en ligne (incels, pick-up artists, MGTOWs (« men going their own way ») et autres activistes masculinistes), Laura Bates explique ce qui l’a poussée à enquêter sur ces sous-cultures, soit le fait d’entendre le discours de la part des garçons qu’elle rencontrait lorsqu’elle allait dans les écoles pour parler de sexisme. Ce n’était pas le cas lorsqu’elle a commencé à visiter les écoles, mais il y a deux ans, elle a commencé à remarquer un changement :

Les garçons étaient en colère, résistants à l’idée même d’une conversation sur le sexisme. C’étaient les hommes qui étaient les vraies victimes, me disaient-ils, dans une société où la rectitude politique avait pris le mors aux dents, où les hommes blancs étaient persécutés et où tant de femmes mentaient à propos du viol. Dans les écoles, de l’Écosse rurale au centre de Londres, j’ai commencé à entendre les mêmes arguments. Les cheveux se sont dressés sur mes bras lorsque j’ai réalisé que ces garçons, qui ne s’étaient jamais rencontrés, utilisaient exactement les mêmes mots et citaient les mêmes aberrations statistiques pour étayer leurs affirmations. …Ces groupes [misogynes en ligne] ont plongé leurs griffes dans l’âme des adolescents partout au pays.

Laura Bates fait partie des féministes qui inscrivent les idées et les activités des groupes misogynes en ligne dans le cadre conceptuel du terrorisme (c’est un cadre sur lequel j’ai quelques réserves, mais dans le présent article, je les laisse de côté). Bates s’inquiète du fait que des adolescents, pour la plupart plus confus et solitaires que violents et haineux, sont radicalisés en ligne et recrutés dans un mouvement extrémiste qui est comparable au nationalisme blanc ou à l’islamisme radical. L’éducation, croit-elle, a un rôle important à jouer pour contrer cette radicalisation, tout comme elle le fait dans les autres cas. Elle suggère que les écoles pourraient utiliser l’expertise qui existe déjà dans des organisations comme la campagne du Ruban Blanc et la Good Lad Initiative, dirigées par des « hommes qui détestent les hommes qui détestent les femmes ». 

Mes propres sentiments sur cette proposition sont mitigés. Je ne conteste pas que certains des jeunes hommes attirés par la manosphère sont aux prises avec des problèmes personnels et sociaux, mais l’idée qui me vient sans cesse à l’esprit est : « Et les filles ? » Si les écoles ne sont poussées à faire quelque chose à propos de la misogynie uniquement parce qu’elle a été ajoutée à la liste des idéologies extrémistes qui peuvent conduire à des actes de terrorisme – et si ce qu’elles font se concentre sur les garçons en tant que victimes potentielles d’une telle radicalisation – qu’est-ce que cela dit de nos priorités ? Où cela laisse-t-il les victimes des victimes ?

Je pense que ce que les écoles doivent traiter de toute urgence, c’est le sexisme du « programme caché » : ce que les élèves apprennent, non pas à partir d’un enseignement explicite, mais en participant à la routine quotidienne de l’école. Il ne sert à rien d’enseigner des leçons formelles sur les méfaits du sexisme et de la misogynie si l’expérience des élèves en dehors de ces leçons spécifiques leur montre qu’en pratique « personne ne trouve cela grave ». Dans de nombreuses écoles, si l’on en croit les études auxquelles j’ai fait référence, c’est exactement ce que leur expérience leur montre. Quelle importance peuvent avoir le sexisme et la misogynie si les garçons peuvent abuser verbalement des filles en toute impunité, et que le seul refuge des filles est le silence ?

La leçon la plus générale que les filles tirent des expériences décrites dans étude après étude est que leurs besoins, leurs droits et leurs sentiments ne sont pas importants – ou du moins, pas assez importants pour justifier une restriction de la liberté des garçons. Jusqu’à ce que nous décidions comme société que ces comportements sont intolérables, nous aurons sans doute à faire face à de nombreux autres rapports qui mettent en lumière les mêmes problèmes, font les mêmes recommandations, suscitent la même préoccupation de courte durée et sont ensuite laissés à l’abandon.

Debbie Cameron

Deborah Cameron est une linguiste féministe qui détient actuellement la chaire Rupert Murdoch en langue et communication au Worcester College, Université d’Oxford. Cameron s’intéresse principalement à la sociolinguistique et à l’anthropologie linguistique. Wikipédia (anglais)

Version originale : https://debuk.wordpress.com/2020/09/21/life-lessons/

Traduction TRADFEM

https://tradfem.wordpress.com/2020/09/22/lecons-de-vie/

Tous droits réservés à l’autrice.

De l’autrice :

Nous devons parler du viol, nous-devons-parler-du-viol/

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