Introduction du livre de Laurence Gervais : Le sexe de la ville

Avec l’aimable autorisation des éditions Syllepse

« L’air de la ville rend libre », nous dit un proverbe allemand du 15e siècle. Souvent attribué (à tort) à Hegel ou à Max Weber qui ne font que le citer, ce proverbe semble avoir motivé de nombreux ouvrages et publications sur la ville en géographie culturelle. La ville – celle de Weber, occidentale, même s’il élude totalement la question de la ville comme espace public et lieu démocratique – est censée donner accès à plus de territoire, plus d’autonomie, plus de services, plus de culture, plus d’anonymat et donc plus de liberté… Pourtant force est de constater que tout·e un·e chacun·e n’a pas le même accès à la ville. La notion d’espace public urbain est multidimensionnelle ; c’est la rue, la place, au sens physique (géographique), mais c’est aussi le champ de la négociation politique, le lieu d’expression des frictions sociales, la sphère individuelle et collective de la créativité culturelle et artistique. Or, les relations sociales dans un environnement urbain qui les construit et se construit avec et par elles créent à leur tour des relations de pouvoir et de lutte pour le territoire. Dans La Dimension cachée, Edward T. Hall (1971) explique que l’être humain est en mesure de construire son « biotope » et que cet environnement créé par l’être humain crée à son tour des individus profondément différents. Il y a en effet, d’après Don Mitchell, géographe connu pour son travail sur la théorie culturelle, une lutte culturelle pour le territoire. Selon lui, il n’existe pas de culture, mais uniquement une idée de culture qui n’a de sens que dans le jeu/conflit social (Mitchell, 1995)1. Ces relations de pouvoir à leur tour, qu’elles soient liées à des variables de genre, d’appartenance ethnique ou d’identité de classe, posent la question de l’accès à la ville. La notion de territoire en tant que constitutif d’identité et, partant, territoire contesté, négocié, remis en question, est ce qui mène à poser la question de l’accès à la ville : si celui-ci n’est pas le même pour tous, s’il est disputé, c’est qu’il met en jeu des questions de pouvoirs, des conflits sociaux, qui ont pour enjeu le territoire. Michel Lussault (2009) avance l’idée que la « lutte des places » s’est substituée à la lutte des classes. Les paramètres de classe, appartenance ethnique, genre, sexualité, mais aussi de stratégies de résistance sont centraux dans ces questions.

Il y a des gagnant·es et des perdant·es de l’accès à la ville, et ce, depuis la naissance des cités. L’agora grecque était essentiellement masculine et réservée aux propriétaires terriens. Aujourd’hui, les villes globales sont plus polarisées socialement qu’elles ne l’étaient au 19e siècle, au moment où l’industrialisation et l’immigration massive dans les villes occidentales créaient des enclaves sociales et ethniques2. Toutefois, la ville est aussi l’endroit où les femmes et les minorités sexuelles ont pu profiter de l’émancipation, de la liberté rendues possibles par l’anonymat.

C’est ce paradoxe – que la ville puisse être à la fois émancipatrice et castratrice – qui rend nécessaire de s’intéresser non seulement à l’inscription du genre, mais aussi à celle de l’orientation sexuelle dans l’espace urbain. Liz Bondi, dans son article « Sexing the city », démontre que beaucoup d’interprétations féministes des espaces urbains ont éludé les questions liées au sexe, adoptant une définition du genre « asexuée » : « gendered as de-sexed » (Bondi, 1998 : 179). Pour contrer cette vision, elle cite comme exemple l’imagerie fortement (hétéro)sexuelle liée à la gentrification. Le « pionnier urbain », issu du mythe de la frontière que Smith avait associé à la gentrification, est forcément un homme hétérosexuel, cisgenre et le centre-ville « sauvage » qu’il faut « apprivoiser » est un « autre éroticisé » et féminin (Smith, 1996 : 180). Linda McDowell, quant à elle, montre comment la City à Londres, ou encore les parcs Disney sont saturés d’images hétérosexistes et de codes déterminant une performance du genre très précise, et comment hommes et femmes sont amenés à s’y conformer (McDowell, 1995). Elle se réfère à l’« impérialisme culturel » dont parle Iris Marion Young (1990) pour exprimer la difficulté que rencontrent les femmes à établir leur droit à tout simplement « être là », notamment dans des emplois tels que ceux de la banque et du trading :

Des plaisanteries, des commentaires personnels, une courtoisie excessive et ironique ainsi que d’autres types de comportements ostentatoires qui constituent du harcèlement sexuel sont utilisés afin d’attirer l’attention sur le corps des femmes et leur signifier qu’elles ne sont pas à leur place sur le lieu de travail et de les construire en tant que négatif d’une norme masculine désincarnée (McDowell, 1995 : 81).

McDowell cite également l’apparence physique et notamment la façon de s’habiller, qui peut exprimer, sur le lieu de travail, soit l’adhésion aux normes en vigueur, soit des stratégies visibles de résistance à ces normes (McDowell, 1995 : 87). Lawrence Knopp, quant à lui, parle de « codage sexuel » des villes (Knopp, 1995 : 149). Pour Knopp, l’aspect « genré3 » des espaces urbains – division genrée du travail, dichotomies privé/public, association féminin/local dont parle Doreen Massey (1994a : 7) – construit la vie sexuelle de leurs habitant·es autant qu’il est construit par elle.

Toutefois, ces chercheur·euses sont essentiellement nord-américain·es et britanniques. Bien peu de spécialistes en études urbaines ou de géographes français·es se sont intéressé·es aux questions de genre et de sexe en lien avec la ville, à l’exception notable de Jacqueline Coutras (1997), de Guy Di Meo (2011), et plus récemment d’Yves Raibaud (2011) et Marylène Lieber (2008) qui ont mis en évidence les inégalités d’accès aux villes françaises dans une perspective genrée. Encore moins de géographes ou d’historien·nes spécialistes des États-Unis se sont intéressé·es aux questions d’accès à la ville états-unienne dans une perspective culturelle de normes de genre ou de sexualité. Di Meo, par exemple, affirme que « l’espace social urbain est normatif, qu’il constitue le creuset actif d’attitudes sociales, d’idéologies, de formes originales de modes de vie, de pouvoirs » (Di Meo, 2011 : 5). Il cite Goffman, selon lequel les hommes et les femmes vivent dans la ville « dans un type de relations bien particulières, où les femmes et les hommes sont (à la fois) ensemble et séparés » (Goffman, 1973) et pour qui les géographes et chercheur·euses en études urbaines en général ont pris l’habitude de considérer ce modus vivendi comme une norme « quasi écologique » (Goffman, 1973 : 8). Reste à démontrer dans le présent ouvrage que l’espace social urbain spécifique aux États-Unis crée des normes, des relations de pouvoir et des modes de vie spécifiques au territoire états-unien et que ces attitudes sociales sont genrées.

La recherche urbaine aux États-Unis et au Royaume-Uni s’est beaucoup plus souvent penchée sur les questions liées au genre que son pendant français. Toutefois, la dimension sexuée/genrée de l’espace urbain n’a été reconnue et étudiée par les géographes féministes anglo-saxonnes qu’à partir des années 1970. Ces chercheures ont analysé l’impact des « assignations genrées normatives4 » et de l’« hétéronormativité5 » sur les espaces urbains. Or cette reconnaissance de l’importance de la variable genre dans la construction de l’espace urbain n’est pas allée sans entraîner un certain nombre de désaccords, concernant les différences d’accès à l’espace selon le genre mais aussi selon la classe sociale, l’appartenance ethnique, ou l’orientation sexuelle, et concernant aussi le type d’espace produit parfois par les femmes en réaction à ces différences ou difficultés d’accès à l’espace public urbain.

Dans leur article « Constructing gender, constructing the urban », Liz Bondi et Damaris Rose (2003) passent en revue la littérature féministe en études urbaines. Elles arrivent à la conclusion que les villes sont des lieux contraints et contraignants, mais aussi des lieux d’émancipation si les femmes se les approprient. Toutefois, toutes les géographes féministes soulignent que les stéréotypes de rôle de genre continuent d’influencer la constitution des espaces urbains aujourd’hui.

Un travers auquel on risque de succomber quand on étudie le lien entre espace urbain et genre, est celui de l’essentialisation. Il ne s’agit pas ici de dire que les femmes ont un usage de la ville différent de celui des hommes, ou que la ville des femmes n’est pas celle des hommes, dans une perspective différentialiste. J’insisterai donc encore ici sur le fait que, si l’on peut étudier la place des femmes dans la ville états-unienne aujourd’hui, et conclure qu’il existe bel et bien des différences entre hommes et femmes dans l’accès à la ville, c’est que la ville, le territoire de la ville, construit le genre, aussi bien que le genre construit la ville. Les villes sont des lieux clés dans lesquels la production, la consommation et la reproduction des normes de genre et des identités prennent forme, nous dit Helen Jarvis (2009 : 1) dans l’introduction de son ouvrage sur le genre et les villes. En même temps, les villes sont elles-mêmes façonnées par la réalité sociale de routines quotidiennes genrées, dans les espaces privés, publics et dans les mobilités. Par ailleurs, cette différenciation dans l’espace (par exemple, les femmes dans les rues commerçantes, les lieux de consommations, aux alentours des écoles, les hommes dans les lieux de professionnalisation) est pratiquée sans qu’on ait le sentiment qu’il s’agisse d’une assignation sociale. Les assignations genrées normatives ou encore les stéréotypes de rôles selon le genre sont le plus souvent intériorisés par les femmes (on citera, par exemple, les différences d’accès à la ville le jour ou la nuit en fonction de codes liés à la peur et à l’éducation différenciée des filles et des garçons dans leur appréhension des espaces considérés comme « dangereux »). Cette coconstitution du genre et de l’espace urbain n’est, toutefois, pas toujours reconnue par les géographes, les urbanistes et les historien·nes de la ville, probablement, nous dit encore Helen Jarvis, parce que les concepts de l’« urbain » et du « genre » restent encore souvent les sujets d’études de champs scientifiques séparés.

Dans le sillage de Michel Foucault (1976), les recherches des féministes depuis la fin des années 1970, et notamment les théories queer depuis les années 1990, ont redéfini les rapports de sexe et de genre6. Elles ont démontré le caractère construit du genre et du sexe (la bicatégorisation étant considérée comme une sur-simplification) et des normes sociales afférentes. Elles ont, pour ce faire, analysé l’impact de l’hétéronormativité sur les espaces urbains (on distingue les espaces urbains selon leur plus ou moins grande conformité au modèle hétéronormatif fondé sur les assignations genrées normatives). Ces recherches ont aussi permis de mieux conceptualiser les relations entre « sexe », « race7 » et « classe », dans une perspective intersectionnelle8.

Pourtant, quoi qu’il en soit de ces évolutions dans le domaine de la théorie, la ville contemporaine états-unienne et canadienne, et notamment les villes globales et les nouveaux espaces urbains créés par la globalisation, les nouvelles mobilités, les nouveaux modes de gouvernance demeurent des espaces « genrés » qui reproduisent, voire renforcent ces assignations genrées normatives. Selon Jacqueline Coutras (2004 : 9-11), l’accession récente des femmes à la quasi-totalité du marché du travail et à des positions de pouvoir dans la société occidentale n’a pas encore eu le temps de s’imprimer dans les espaces urbains, et l’accès à ces espaces reste aujourd’hui différencié selon les sexes : est en cause le « statut épistémologique que nos sociétés accordent au concept d’espace ». En effet, ce concept, toujours selon Jacqueline Coutras, s’imposerait comme celui d’un espace « naturel », où « les références à un ordre des choses emportent vite les convictions » (ibid.).

En géographie, il existe bien des études liées au genre, mais elles se sont concentrées sur les structures spatiales urbaines, leur production et leurs effets sur la vie quotidienne des femmes (et des hommes) en prenant pour sujet les connotations genrées des espaces résidentiels, des structures urbaines, et des infrastructures de transports publics (par exemple, l’espace dédié à certains rôles de genre dans les espaces résidentiels, les connotations genrées des espaces publics et privés comme les banlieues états-uniennes, les malls, les divisions genrées de l’espace en matière d’urbanisme, etc.). On dénombre peu d’études sur l’influence qu’exercent les espaces urbains et les espaces résidentiels, mais aussi des infrastructures de transport public en termes d’opportunités données aux femmes en termes d’appropriation et d’utilisation de l’espace dans différents contextes de la vie quotidienne. En ce qui concerne la recherche en géographie du travail, les études liées au genre ont mis en lumière des éléments tels que les bases spatiales structurant les différences de genre sur le marché du travail et les spécificités liées au genre par secteur d’emploi. Chez les géographes spécialistes des migrations, les études se sont plutôt concentrées sur les liens entre genre et migration, les origines structurelles des migrations genrées, la vie quotidienne des femmes migrantes. Toutes ces études qui ont tenté de regarder les villes – en majorité les villes états-uniennes et britanniques – par le prisme du genre ont souligné que les différences affectant l’utilisation de l’espace urbain ont partie liée avec les rôles et responsabilités afférentes aux soins et au domestique. À cause d’une division genrée du travail qui perdure, les femmes restent celles à qui sont attribuées ces responsabilités.

En règle générale, les études liées au genre en géographie laissent donc de côté les effets de l’espace urbain sur la construction d’une identité genrée et se concentrent plutôt sur les effets des stéréotypes de rôle de genre sur la construction de l’espace urbain. Par ailleurs, ces études se concentrent souvent sur une seule variable, le genre, laissant de côté d’autres variables qui peuvent avoir une influence sur la construction, à la fois, d’une identité genrée et d’un espace urbain spécifique : la classe sociale et l’appartenance ethnique, voire l’appartenance à une classe d’âge.

La tendance commune aux études de genre et aux études géographiques prenant en compte le genre a longtemps été de voir les villes en termes binaires (espace public/espace privé, intérieur/extérieur, production/reproduction, travail/famille…). Néanmoins, des analyses plus subtiles de l’espace urbain prenant en compte ce que ces définitions binaires ont laissé comme traces dans l’imaginaire collectif lié à la ville, et prenant également en compte l’interaction d’identités multiples, d’économies multiples et de points de vue multiples dans la définition de ce qu’est l’urbain sont apparues depuis les années 1990 et 2000 (Jarvis, 2009 : 10).

C’est en suivant le modèle de ces analyses produites par des géographes féministes contemporaines que je tenterai de contourner le risque d’essentialisation que présente une étude de la ville états-unienne et canadienne dans une perspective genrée. Je tâcherai, comme elles, d’étudier l’espace urbain dans une perspective intersectionnelle et de me focaliser sur la co-construction genre/territoire urbain.

Afin de comprendre comment l’espace urbain construit les identités de genre et ses représentations, il importe d’expliquer que le processus de création d’une identité culturelle est performatif – pour reprendre le terme de Judith Butler (2010), et que cette performativité ne peut s’accomplir que dans un espace donné9. L’espace est lui-même à la fois producteur de représentations et théâtre de pratiques qui construisent le genre, la « race » et la classe. Les identités de genre, mais aussi de « race » et de classe, et les normes afférentes à ces « catégories » doivent être constamment répétées, performées, rejouées, pour être maintenues, reproduites, renforcées.

Damaris Rose dans son article de 2010 « Refractions and recombinations of the “economic” and the “social” : a personalized reflection on challenges by and to feminist urban geographers10 » explique que :

Le genre, dans ses intersections avec la classe, a été un point d’entrée crucial et un locus social important qui a permis de rendre visible la coconstitution des domaines économique et social à l’échelle de la ville. [À la fin des années 1970 et au début des années 1980] les femmes, en particulier celles avec des enfants à charge, ont été confrontées à une ville fabriquée de telle sorte qu’elle contraignait leur mobilité, réduisait leurs opportunités d’emploi et en général reproduisait des divisions traditionnelles de rôles de genre à la fois dans le travail rémunéré et non rémunéré et dans les responsabilités liées aux enfants (Rose, 2010 : 392-394).

Ces variables sont nécessaires pour comprendre l’espace urbain. Les espaces urbains sont racisés, genrés et marqués par la classe. Si l’on prend l’exemple de l’étalement urbain qui touche les villes états-uniennes dans les années 1950, il paraît clair que ce processus a une dimension de classe, de race et de genre et qu’il construit une identité féminine de classe moyenne blanche bien spécifique.

Or l’espace urbain est construit par les représentations et, à son tour, il construit les relations sociales qui s’y développent par les pratiques sociales. Selon John Urry (2010 : 455), « les relations spatiales sont elles-mêmes sociales, produites socialement, et socialement reproductives11 ». Dans leur article « Constructing gender, constructing the urban », Liz Bondi et Damaris Rose (2003 : 229) font état de la co-construction du genre et de l’espace urbain. Selon ces deux autrices, on retrouve cette dialectique tout au long de la littérature sur le genre et la ville, qu’il s’agisse de la séparation des sphères productive et reproductive ou de l’historicité de la co-construction genre-ville (Mackenzie et Rose, 1983). McDowell souligne la surestimation probable, dans ces études, de l’isolement des femmes en banlieue ; elle met en avant leur capacité à résister aux normes, ainsi que le caractère quelque peu restrictif de la seule prise en compte des expériences de femmes vivant dans des familles hétérosexuelles avec enfants (McDowell, 1993a : 60). D’autres études ont montré en effet que les lesbiennes pouvaient avoir un impact sur cette co-construction de la ville et du genre, parfait exemple de ce paradoxe d’un espace urbain à la fois répressif et lieu possible de pratiques sociales et sexuelles contre-hégémoniques12. McDowell insiste ici encore sur la nécessité d’analyser les espaces genrés – et, en leur sein, les objets d’étude – selon une perspective différenciée. C’est par conséquent ce que je tenterai de faire ici en tâchant d’expliquer la co-construction de l’espace urbain industriel et postindustriel aux États-Unis et de l’identité de genre ou de sexe. Si la ville construit les identités de ceux qui y vivent de la même façon que les relations sociales entre les citoyens d’une ville construisent l’espace autour d’eux, alors, on peut postuler qu’une ville est la somme de ses identités, de ses relations de pouvoir et de son histoire. Elle est faite de « strates » comme des couches géologiques, elles-mêmes façonnées par sa culture et son territoire. L’idée que l’espace urbain construit les identités autant que les identités construisent la ville est la position de la géographie culturelle : les rapports entre espace et culture sont réciproques, l’espace, produit social, porte l’empreinte de la culture qui l’a façonné et, inversement, la culture comporte une dimension spatiale13. Cela pose bien évidemment la question de ce qu’est la culture. J’adopterai ici la définition assez large formulée par Paul Claval :

La culture est la somme des comportements, des savoir-faire, des techniques, des connaissances et des valeurs accumulés par les individus durant leur vie et, à une autre échelle, par l’ensemble des groupes dont ils font partie. La culture est un héritage transmis d’une génération à la suivante. Elle a ses racines dans un passé lointain et qui plonge dans le territoire où ses morts sont ensevelis et où ses dieux se sont manifestés. Ce n’est pourtant pas un ensemble clos et figé de techniques et de comportements. Les contacts entre peuples de différentes cultures sont parfois conflictuels, mais ils constituent une source d’enrichissement mutuel. La culture se transforme aussi sous l’effet des initiatives ou des innovations qui fleurissent en son sein (Claval, 2002 : 46).

Ainsi, d’une part, espaces, paysages et territoires sont sans distinction considérés comme des produits de la culture ; d’autre part, les relations sociales, dans un environnement urbain qui les construit et se construit avec et par elles, créent à leur tour des relations de pouvoir et de lutte pour le territoire.

En partant de ces deux postulats – co-construction des identités culturelles et de l’espace, et création de luttes de pouvoir pour le territoire –, on est en droit de faire l’hypothèse que la ville états-unienne, construite par une histoire culturelle et des relations de pouvoir spécifiques (transcendantalisme, sentiment anti-urbain, agrarisme, peur de la métropole, mythe d’une nation de propriétaires, mythe du rêve américain, apport des immigrant·es, progressisme – notamment féminin – au 19e siècle, montée du conservatisme depuis les années 1960, apothéose de la ville néolibérale contemporaine, pour ne citer que quelques exemples…) a construit à son tour une/des identité(s) genrée(s) spécifique(s).

En particulier, si tou·tes les historien·nes et les géographes s’accordent à reconnaître que la division sexuelle du travail revêt un caractère quasi universel dans les sociétés occidentales et s’illustre notamment dans les sociétés industrielles à partir du 19e siècle, il est important de souligner, comme le fait Annie Dussuet, que cette division du travail et ces stéréotypes de rôle de genre connaissent « des variations importantes d’une époque à une autre, d’une société à l’autre [et qu’]elle s’accompagne d’une division sexuelle des espaces de réalisation des tâches » (Dussuet, 2004 : 75).

On s’intéressera donc ici aux liens entre ville états-unienne et relations de pouvoir genrées, entre ville et genre, mais aussi entre ville et sexe/sexualités. On prendra pour hypothèse que, dans un pays où les relations de genre sont fortement liées à l’histoire du territoire urbain (agrarisme, puritanisme, banlieues), sexe, genre et sexualités sont vécus et construits de façon spécifique : dans et par les villes.

Plusieurs questions seront posées : l’espace urbain états-unien a-t-il construit/construit-il une identité genrée spécifique ? Les femmes états-uniennes, mais aussi les minorités sexuelles ont-elles construit un espace différent de celui des villes européennes ? Le « droit à la ville14 » états-unienne est-il, et dans quelle mesure, déterminé par le genre ? Et comment d’abord, s’agissant de la ville états-unienne contemporaine, aborder les divisions de genre ? Comment les identités de genre se construisent-elles dans cet espace spécifique ? Enfin, cette même ville états-unienne permet-elle, en tant que lieu, de résister aux relations de pouvoir qui s’y sont créées ? Aujourd’hui comme hier, qui sont celleux qui créent de nouveaux espaces de résistance aux stéréotypes de rôle de genre et aux relations de pouvoir normatives ?

Afin de répondre à ces différentes questions, on s’appuiera sur la littérature féministe en géographie, mais aussi sur les travaux d’historien·nes des États-Unis qui ont étudié les villes et les groupes et les mouvements sociaux selon une approche ascendante (bottom up) et intersectionnelle (Self, 2012). En outre, les questions et hypothèses de travail seront confrontées à un travail de terrain que j’ai effectué : il s’agit d’entretiens semi-directifs, assortis d’un questionnaire ayant trait aux habitudes dans la ville, aux trajets, aux usages de la ville et aux déplacements, menés entre 2008 et 2014 auprès de femmes et d’hommes de 24 à 65 ans, hétérosexuel·les et homosexuel·les, blancs, latinas·os et afro-américain·es et issus de différentes classes sociales vivant dans la région métropolitaine de Chicago. Une étude spécifique sur les lieux fréquentés/évités par les femmes dans la ville de Chicago s’est attachée à faire ressortir les stratégies mises en place par ces dernières pour contrôler l’espace public et y accéder.

***

Cet ouvrage est divisé en trois grandes parties. Tout d’abord, une partie sera dédiée à l’histoire du territoire états-unien et à la construction d’une histoire genrée aux États-Unis. La trilogie « espace vécu, conçu et perçu » d’Henri Lefebvre y sera articulée à une autre trilogie, celle des temps vécu, conçu et perçu de Gaston Bachelard, puisque sans cesse nos temporalités s’entrelacent à nos territorialités. Il s’agira de tâcher de voir la ville et le genre à travers un prisme espace/temps/intersectionnalité.

On y questionnera les valeurs philosophiques et les idéologies qui ont présidé à la construction de la ville états-unienne (transcendantalisme, famille, agrarisme, mythe de la frontière et valeurs masculines). On s’intéressera aussi à l’environnement construit de la ville états-unienne : son espace symbolique, son architecture, ses silences et ses métaphores. Il faudra revenir dans cette section sur une spécificité états-unienne : l’histoire du militantisme féminin, des femmes progressistes au 19e siècle aux femmes afro-américaines agissant dans le cadre des mouvements des droits civiques des « longues années 196015 ». On reviendra également dans cette partie sur ce que Guy Di Meo a appelé « la géographie des murs invisibles », sur les territoires et les trajectoires et les relations multiscalaires entre ville et banlieue aux États-Unis. Enfin, on se demandera comment aborder les divisions de genre telles qu’elles s’exercent dans les villes contemporaines états-uniennes.

Dans une deuxième partie, on abordera les divisions du territoire et les relations de pouvoir à l’intérieur des espaces de la ville états-unienne. On s’interrogera sur l’idée de foyer et de vie domestique dans la ville industrielle et postindustrielle états-unienne : est-elle la même pour tou·tes ? On reviendra sur les espaces et les relations de pouvoir créés par la globalisation et l’urbanisme néolibéral dans la ville états-unienne depuis les années 1980, sur les effets de la gentrification et de la revitalisation des centres et sur l’influence de courants postmodernes tels que le « nouvel urbanisme ». On se posera la question des représentations des femmes et des identités de genre liées à des stéréotypes de genre à l’œuvre dans cette ville états-unienne contemporaine : des questions liées à la peur, à la sécurité seront posées, toujours dans une perspective intersectionnelle. Aujourd’hui, les espaces vécus sont-ils les mêmes pour tou·tes, existe-t-il des lieux attractifs, des lieux répulsifs, des lieux refusés en fonction du genre et de la sexualité, mais aussi de l’appartenance ethnique et de la classe ? Ces lieux sont-ils les mêmes pour chacun·e ? La peur des espaces publics urbains est-elle la même pour chaque individu ? Comment est-elle utilisée, manipulée par les promoteur·trices et les médias ?

Enfin, dans une troisième et dernière partie, on posera la question de la résistance au pouvoir normatif de la ville états-unienne : y a-t-il réellement un pendant émancipateur à ce pouvoir ? Est-il possible d’apporter « le trouble » dans le genre de la ville, pour paraphraser Judith Butler ? On s’interrogera, en particulier, sur les initiatives de gender-mainstreaming qui prônent « la réorganisation, l’amélioration, le développement et l’évaluation de processus politiques qui permettent que la perspective d’égalité de genre soit incorporée à toutes les politiques à tous les niveaux et à tous les stades par les acteurs impliqués dans les processus décisionnels16 ». Mais on s’interrogera également sur la géographie des sexualités dans la ville états-unienne, et on se demandera comment les quartiers investis par les communautés LGBTQI+ transforment (ou non) les relations de genre. Une telle question impliquera également de traiter de la géographie des homophobies (comme déplacement des relations de genre), des territorialités gay, lesbiennes et trans, des différences éventuelles entre ces types de territorialités et, enfin, du lien entre ces territorialités et la résistance aux stéréotypes de rôle de genre.

Laurence Gervais : Le sexe de la ville

Identités, genre et sexualités dans la ville états-unienne

https://www.syllepse.net/le-sexe-de-la-ville-_r_21_i_814.html

Editions Syllepse, Paris 2020, 336 pages, 25 euros


1. Le concept de « culture wars » a été introduit par Don Mitchell (1995).

2. Voir à ce propos Saskia Sassen (1991).

3. « Genré » est la traduction de gendered et « genre » celle de gender. Le mot gender est apparu pour la première fois en 1972 dans un ouvrage d’Ann Oakley, Sex, Gender and Society (1972) et s’est progressivement répandu à partir des années 1980. Il propose de faire la distinction entre la dimension biologique (sexe) et la dimension culturelle (genre). « Genre » et « genré » sont utilisés aujourd’hui en français par les chercheur·euses s’intéressant aux problématiques liées aux constructions culturelles des différences entre les sexes, s’inspirant en cela de la feminist theory états-unienne. Gayle Rubin, anthropologue états-unienne et féministe queer, dans ses deux essais, The Traffic in Women (1975) et Thinking Sex (1984), a fourni les bases théoriques de la distinction entre sexe et genre, suivie en 1990 par Judith Butler avec Gender Trouble. Gayle Rubin explique ce qu’elle appelle le sex/gender system, comme étant « une série de mécanismes grâce auxquels la société transforme la sexualité biologique en produits de l’activité humaine et au sein desquels ces besoins sexuels transformés sont satisfaits » (p. 159). Le mot gendered décrit ainsi une société où la « division des sexes est socialement imposée » (p. 179).

4. L’hétéronormativité désigne un fonctionnement social fondé sur la répartition des êtres humains en deux catégories de sexe (homme ou femme), qui découlerait de la binarité sexuelle biologique (mâle ou femelle), avec une injonction à ce que ces deux catégories aient entre elles des rapports sexuels et sociaux à des fins reproductives. De ce système est issue la création d’assignations genrées.

5. Le terme hétéronormativité découle du concept de « normative heterosexuality » théorisé par Judith Butler (1990) et traduit par Cynthia Kraus (2005) comme « le système, asymétrique et binaire, de genre, qui tolère deux et seulement deux sexes, où le genre concorde parfaitement avec le sexe et où l’hétérosexualité (reproductive) est obligatoire, ou en tout cas désirable et convenable ».

6. Voir à ce sujet Luce Irigaray (1977), Judith Butler (1990 ; 1993), Eve Kosofsky Sedgwick(1990), Monique Wittig (1992), Teresa De Lauretis ([1991] 2007), Gayle Rubin (2000), Christine Delphy (2009).

7. On utilisera le mot « race » entre guillemets et dans l’acception américaine du terme, au sens d’appartenance à un groupe ethnique ou à un groupe racisé.

8. Colette Guillaumin (1972), Audrey Lorde (1984), bell hooks (1981 ; 2000), Paola Tabet (1998).

9. Yves Raibaud (2007 : 1) explique en note 2 comment le concept de performativité, qui prend son origine dans les pensées philosophiques (Derrida, Foucault) et sociologique françaises (Bourdieu), a été ensuite réemployé par Judith Butler puis par la géographie culturelle anglo-saxonne pour expliquer l’importance de la culture dans la construction de l’espace. Raibaud prend l’exemple des fêtes musicales afin de montrer comment l’espace se construit « dans la répétition saisonnière ou annuelle (force de l’acte initié par allusion répétitive) et par l’itérativité qui établit un va-et-vient entre les musiciens et le public » (p. 2).

10. « Réfractions et recompositions de l’“économique” et du “social” : une réflexion personnelle sur les défis posés par et aux géographes urbanistes féministes ».

11. C’est moi qui traduit.

12. Par exemple, Gill Valentine (1996) ou Kathleen Gerson (2010).

13. Définition donnée par Myriam Houssay-Holzschuch (2005).

14. Tel que défini par Henri Lefebvre (1968).

15. Nouvelle perspective historiographique qui fait commencer les différentes formes de la mobilisation culturelle et politique de cette période depuis leurs origines dans la deuxième moitié des années 1950 jusqu’au milieu des années 1970.

16. Conseil de l’Europe (1998).

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.