Argentine. L’accaparement des terres et l’urbanisation capitaliste. La lutte de classes en milieu urbain

L’une des occupations de terre les plus emblématiques de ces derniers mois est celle de Guernica [dans la périphérie du Grand Buenos Aires] : elle couvre 100 hectares, divisés en 4 quartiers. Il y a 2500 familles et 3000 enfants. Les porte-parole de ces habitants disent aux journalistes qu’ils ne se trouvent pas dans des terres occupées mais dans un quartier. Les faits les confirment: ils ont avancé dans la partition des hectares, creusé des fossés et installé des poteaux d’éclairage. Il y a des espaces prévus pour une école, un jardin d’enfants et une place. L’urbanisation des pauvres, qui manquent de toutes sortes de ressources, montre la capacité créative de ces habitants-travailleurs. Les occupants d’une terre qui était en désuétude il y a des années dénoncent que les forces de police les empêchent de faire entrer dans les matériaux pour construire leurs maisons. Ils vivent en prison dans leur ville, sous la menace d’une expulsion.

Dans d’autres occupations de terres, avec moins de familles, la menace est devenue une réalité: dans la nuit du jeudi 10 septembre, la juge Sandra Arroyo Salgado de San Isidro, accompagnée de la police fédérale et de forces de la police de Buenos Aires, a procédé, avec un bulldozer, à la prise de contrôle des terrains proches des lignes ferroviaires de San Fernando (localité du Grand Buenos Aires). La demande constante d’expulsion a été promue par le maire de San Fernando, Juan Andreotti, par le président de la Chambre des députés, Sergio Massa, et par la bureaucratie du syndicat des chemins de fer. Cette dernière a accompagné le juge avec une bande pour assurer l’expulsion et a célébré la fin des travaux en détruisant leurs maisons auto-construites. Vendredi soir, un groupe de voisins s’est rendu sur des terrains occupés dans le secteur de La Matanza [province de Buenos Aires] pour déplacer les gens. Ils ont été soutenus par la police de Buenos Aires, expulsant 300 familles du quartier de Los Pilares dans Ciudad Evita. Les concessions accordées par le gouverneur, Axel Kicillof, ont huilé le corps de cette satanée police pour qu’elle tire sur des personnes âgées et des enfants à partir de motos et de camionnettes. La besogne s’est terminée par une célébration : l’incendie des auto-constructions.

Dans une situation marquée par l’effondrement économique de 20% au deuxième trimestre de cette année (avril-juin) par rapport à 2019, où la moitié de la population est probablement déjà plongée dans la pauvreté, où le chômage progresse et les revenus sont détruits par la combinaison mortelle de la pandémie et de l’inflation, la « triple alliance » du gouvernement (national, provincial et municipal), de la justice et de la bureaucratie syndicale trouve comme principale réponse de réprimer ceux qui n’ont rien. La crise économique, sociale et sanitaire a éclaté de plein fouet, exprimant d’autres manques de longue date en matière de logement et d’urbanisation.

Baissez vos armes

Pablo Vitale est codirecteur de l’Asociación Civil por la Igualdad y la Justicia (ACIJ) et est membre du groupe d’études urbaines de l’Institut de recherche Gino Germani. Interrogé par Ideas de Izquierda, Pablo Vitale explique que l’occupation des terres est très répandue en Amérique latine, à tel point que dans certaines villes « un pourcentage très élevé de la ville existante et de la population vit dans des établissements informels, dans des territoires occupés qui étaient à l’origine considérés comme illégaux ». Selon Lucas Jordán Dombroski [1], urbaniste et chercheur au Conicet [centre de recherche], le nombre de logements informels varie de 30 à 60% à Mexico, São Paulo, Rio de Janeiro, Lima, Caracas et Bogota. Pablo Vitale dit qu’en Argentine, c’est un phénomène qui a une histoire. Il commence à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Mais depuis le début des années 1980, les occupations ont acquis une caractéristique distinctive par rapport aux époques précédentes. Lors de la dernière dictature civilo-militaire [1976-1983], 90% de la population vivant dans les bidonvilles de la ville de Buenos Aires a été expulsée. C’est ainsi que « les quartiers informels du sud de la ville se sont formés, notamment à Quilmes, dans le cordon sud, qui, en général, a pris une configuration, en forme de bloc, plus régulière, qui a donné une continuité aux environs ». Actuellement, le phénomène répond à un autre schéma : « à un besoin de logement non résolu par les mécanismes du marché et les politiques du logement ».

Selon le recensement national de 2010, le déficit de logements atteint 3,5 millions: il comprend 1,3 million de logements manquants et 2,2 millions de logements qui n’offrent pas à ceux qui y vivent les conditions minimales pour maintenir un niveau de vie décent. Il n’existe pas de données actuelles sur ce déficit, mais d’autres informations présentent un tableau inquiétant. Il y a actuellement quelque 9 millions de personnes qui sont locataires. Selon les données de l’Indec [Institut national de la statistique], au cours des premiers mois de 2019, 34% des logements du pays étaient inadéquats en raison d’un manque de connexion aux infrastructures publiques ou des caractéristiques propres à la construction. Dans la province de Buenos Aires, la situation est plus grave : 46% des logements sont inadéquats. Il est évident que le Grand Buenos Aires concentre la majorité de ces foyers. Selon les informations du ministère de l’Infrastructure et des services publics de la province, le déficit actuel en matière de logement dans la juridiction est de 900 000 foyers. Au premier trimestre 2020, selon l’Indec, il y avait 21 millions d’emplois dans le pays. Au moins la moitié de ces travailleurs sont naufragés, le plus souvent ils se trouvent dans la précarité et l’informalité. Il y a une interconnexion entre le travail précaire et le logement:  outre le chômage, les emplois sont dominés par ceux de type informel, par les vendeurs de rue, les forains et les travailleurs et travailleuses domestiques. Ce sont ceux qui ne pouvaient et ne peuvent plus payer leur loyer ou qui étaient déjà dans la rue. Les femmes fuyant la violence sexiste avec leurs enfants dans les bras.

Les grandes firmes médiatiques contribuent à la confusion générale avec la méthode classique de prendre la partie pour le tout : elles trouvent toujours un cacique de quartier [péroniste] ou une personne (qui existe) pour stigmatiser les occupations et nier la réalité de dégradation sociale généralisée. Ces occupations sont une recherche désespérée pour soulager la misère provoquée par le système capitaliste, qui traite même le droit au logement, inscrit dans la Constitution nationale, comme du «papier brûlé». Guadalupe Granero Realini est urbaniste et chercheuse au Centre d’études métropolitaines. Ideas de Izquierda lui a demandé son avis sur les occupations. Elle a répondu ainsi :

« D’une part, il y a l’approche médiatique qui remet en jeu la prééminence du point de vue juridique sur les conflits sociaux et la contradiction historique entre le droit à la propriété privée et la fonction sociale de la propriété (FSP) [son objectif est d’utiliser les maisons vides ou les terrains laissés en friche ; il ne s’agit pas d’une opposition à la propriété privée mais d’une régulation de la propriété privée]. Le fait que le premier est constitutionnellement consacré, avec des marges très larges dans le code civil et aussi avec une validation culturelle profondément enracinée, fait oublier que la FSP est inscrite dans le droit international et dans les traités auxquels l’Argentine adhère et qui ont rang constitutionnel. »

Par conséquent, « vous allumez la télévision et la question du logement est en fait une simple question normative et les occupations sont des actes illégaux. Point à la ligne. » Elle conclut qu’«il est assez difficile d’échapper au sens commun de la propriété privée».

Guadalupe Granero Realini estime que :

« Historiquement, les politiques de logement en Argentine ont été pensées dans cette optique, celle d’être propriétaire. Et l’approche de la question du logement a longtemps maintenu le sujet dans l’orbite de donner des réponses à travers des « solutions de logement », c’est-à-dire des maisons individuelles. Depuis quelques années – je dirais que c’est surtout à cause du militantisme et des changements dans le domaine de l’urbanisme – le droit au logement est pensé dans la dimension de l’habitat, de tout ce qui implique la localisation, l’accès aux infrastructures et aux services, la dimension propre à l’existence de sujets de droit et d’autres questions. Ceci, avec l’aide de l’économie urbaine, a contribué à démystifier le fait que les bidonvilles et les colonies de peuplement sont le résultat des échecs du marché et à comprendre qu’il s’agit au contraire du marché foncier en parfait état de fonctionnement. »

Cela a imprégné la politique publique. Cependant, Guadalupe Granero Realini souligne que de nombreuses limites persistent : « Il manque une approche d’ensemble sur l’inégalité et donc sur la manière globale dont les villes sont produites qui n’est pas remise en question. »

L’urbanisation capitaliste

Le sociologue français [et auteur de nombreux ouvrages sur la rente foncière et la question urbaine] Christian Topalov, dans son livre La urbanización capitalista [3], publié dans les années 1970, a déclaré que le développement urbain comprend une forme de socialisation capitaliste des forces productives. Qu’est-ce que cela signifie ? Cette urbanité offre aux entreprises les conditions générales pour développer leurs activités. Quelles sont ces conditions ? En premier lieu, elle offre l’infrastructure physique nécessaire à la production et au transport (comme les routes, les ports, les trains, la fourniture de services d’électricité et autres) ; en deuxième lieu, elle constitue une réserve de main-d’œuvre, de la force de travail, qui se reproduit en utilisant des équipements collectifs de consommation (logements, écoles, hôpitaux, espaces publics); en troisième lieu, elle rassemble un ensemble d’entreprises privées capitalistes, dans le secteur productif ou de la distribution, dont la coopération (contradictoire, en termes de concurrence capitaliste) dans cet espace augmente la productivité.

Dans cette articulation des conditions, l’urbanisation constitue une valeur d’usage complexe: elle n’a pas de valeur d’échange. Ce n’est pas une marchandise qui peut être achetée et vendue. Ainsi, l’urbanisation comporte plusieurs contradictions : la principale est que le développement de ses composantes montre la puissance de la socialisation des forces productives, ce que les capitalistes n’aiment pas, ni n’aiment devoir contribuer, via les impôts, à son financement. C’est pourquoi le capital est en permanence pressé d’intégrer des éléments spécifiques d’utilité commune dans sa sphère de valorisation : privatisation de l’éducation, de la santé, des services publics; ou encore gestion privée des autoroutes, des ports, parmi bien d’autres entreprises. De même, elle cherche à obtenir des loyers par l’appropriation privée de l’utilisation des terres. À travers ces contradictions, le développement urbain présente une lutte de classes « à ciel ouvert ».

Topalov écrit en relation avec l’expérience de la fin des années 1960 en France avec la montée de l’État providence et l’incorporation de l’urbanisme dans les sphères étatiques. La planification capitaliste de l’urbanisation par nature fait pencher la balance en faveur des grandes entreprises. Cette caractéristique a été exacerbée par le néolibéralisme.

Des paradis privés sans papier

Pour simplifier, disons que la terre n’a pas de valeur (elle n’est pas produite par la main-d’œuvre, mais par « Mère Nature »), mais elle a un prix déterminé par le revenu [4], qui est le transfert à la propriété de la terre des sur-profits que le capital peut obtenir de son utilisation. Les investissements publics dans les infrastructures, la fourniture de services publics et d’autres dispositifs dans l’environnement urbain augmentent le prix des terrains et les revenus que peuvent obtenir les entreprises qui s’approprient ces terrains. L’environnement bâti vaut plus que les terres stériles. L’État fournit de l’argent, établit des règles et ouvre la voie aux grands groupes immobiliers pour qu’ils s’approprient les loyers.

Un exemple de la ville de Buenos Aires illustre bien ce point. En plus des procédures opaques de planification urbaine, un rapport du CELS (Centro de Estudios Legales y Sociales) explique que pour « rendre le projet Solares de Santa María viable », le ministère du Développement urbain et des transports locaux a signé, en novembre 2016, une convention de planification urbaine avec la société IRSA, l’actuel propriétaire du terrain qu’elle a acquis en 1997 pour 50 millions de dollars. Le projet est prévu pour le vieux quartier sportif de La Boca à Buenos Aires. Au nord, le projet est limité au quartier de Rodrigo Bueno où environ 1000 familles vivent dans des conditions précaires : là, le gouvernement de la ville encourage l’amélioration et la construction de nouveaux logements pour lutter contre la pauvreté. L’IRSA est chargée de verser à la ville 50 millions de dollars supplémentaires pour l’approbation environnementale et urbaine, l’autorisation de diviser le terrain et la modification du zonage. Ainsi, « l’acceptation du projet immobilier et l’attribution de nouvelles utilisations et densités de terrain par le législateur impliqueront une valeur foncière à hauteur de quelque 570 millions de dollars ». C’est-à-dire dix fois plus que le prix initial payé par l’IRSA pour la propriété [5]. La ville de Buenos Aires est prolifique dans ce type de développement immobilier millionnaire, allant même jusqu’à céder des terrains publics.

Sur une échelle inférieure, Guernica exprime la pression en faveur de l’appropriation privée de la rente foncière par le capital immobilier. Blanca Cantero, du Frente Renovador dans le Frente de Todos [coalition qui a réuni le Parti justicialiste, le Rente Renovador, le Movimiento Evita et qui conduisit la campagne présidentielle d’Alberto Fernandez en  019], est la maire de la municipalité de Presidente Perón. Elle a dit qu’elle avait d’autres plans pour les terres occupées. Selon Laura Taffetani de l’Association des avocats, qui parraine les enfants qui sont dans l’occupation, la maire a été très claire lors d’une réunion de la table de « dialogue ». Elle a déclaré qu’elle « avait ses dix-huit countries [ensemble résidentiel enclos] et que cela fournirait une source de travail pour tous les habitants de Guernica et que c’est sa priorité ». Selon Laura Taffetani, il s’agit d’une pratique courante : une grande partie des terres de l’agglomération est « réservée » grâce à des accords entre les municipalités et les grandes sociétés immobilières.

Christian Topalov faisait référence à ces phénomènes. Il affirmait : « Le développement des groupes monopolistiques et leur rattachement à l’État permettront un contrôle croissant, par les pôles privés, de la formation des effets utiles de l’agglomération ». Il va même plus loin en soulignant que « le capital monopolistique produira des valeurs d’usage complexes [par] la production coordonnée de maisons, de magasins, de bureaux ou d’usines sous le contrôle d’un même centre et le contrôle par ce dernier de la production de valeurs d’usage qui ne circuleront pas comme des marchandises : infrastructures et équipements publics ».

En 1972, Julián Astolfoni, un constructeur de logements sociaux pour l’État, a acheté à des « prix prudents » 1600 hectares de terres « humides et boueuses » à Tigre [ville de la province de Buenos Aires]. Pendant la dictature, cet homme d’affaires a manœuvré pour éliminer son concurrent Mackentor: un commando dirigé par Luciano Benjamín Menéndez [commandant du 3e corps de l’armée, un des plus hauts responsables de la répression développée par la dictature, responsable du centre clandestin de détention de La Perla] a arrêté et envoyé le personnel de l’entreprise concurrente dans des centres de détention clandestins. En 1977, dans la province de Buenos Aires, la dictature civilo-militaire a approuvé le décret-loi 8912 sur l’ordre territorial et l’utilisation des terres, ce qui a ouvert la voie aux quartiers privés [enclos] comme modèle de développement urbain.

En 1998, Eduardo Constantini a acheté 50% du projet d’Astolfoni pour ces hectares et lui a donné sa touche glamour. C’est ainsi qu’a commencé le développement de Nordelta, l’une des communautés protégées emblématiques du XXIe siècle. Le réaménagement de l’autoroute panaméricaine dans les années 1990 a favorisé la circulation et la valorisation de ce terrain. « Nous sommes des agents de l’organisation de la société pour fournir un habitat à un certain secteur social », a déclaré Constantini au journaliste Diego Genoud [6]. Le propriétaire de Consultatio [firme d’investissement immobilier] a continué à monopoliser les terres. En 2010, selon le maire de Tigre de l’époque, Sergio Massa, le quartier protégé de Nordelta a réussi à acheter, pour 20 dollars le mètre carré, un terrain que la loi réservait pour un parc public. Ces terrains non aménagés étaient évalués entre 100 et 300 dollars. Et entre 800 et 900 dollars une fois développés [7]. Le «spéculateur » Sergio Massa, qui est très « courageux » pour demander l’expulsion et enlever l’allocation universelle pour enfant (AUH) aux familles pauvres, s’identifie beaucoup mieux aux besoins fondamentaux de l’homme d’affaires Constantini.

Ce n’est pas un cas isolé. Dans un communiqué d’organisations sociales demandant un dialogue sur la prise de contrôle de Guernica, il est indiqué que « dans la seule province de Buenos Aires, environ 500 quartiers privés (enclos) ont été construits sans autorisation. Historiquement, cela a été possible parce que les promoteurs immobiliers n’étaient pas sanctionnés et qu’ensuite des facilités ont été fournies pour la régularisation de ces développements illégaux, avec des règles faites sur mesure. » Dans le rapport du CELS mentionné ci-dessus, il est indiqué qu’entre 2013 et 2017 un grand nombre des dossiers d’urbanisation dans la province de Buenos Aires étaient liés à des urbanisations fermées (enclos). Un « ensemble significatif de non-conformités, d’incohérences, d’étapes sautées et de défauts formels » a été détecté. Le rapport du CELS inclut l’avis de Gastón Fossati lors de la présentation de la nouvelle méthodologie d’évaluation des pays en juin 2018. Gastón Fossati était à la tête de l’Agence des revenus de la province de Buenos Aires (ARBA) sous le gouvernement de María Eugenia Vidal [gouverneure de la province de Buenos Aires de décembre 2015 à décembre 2019]. Dans sa présentation, il a illustré la situation suivante : « Sur le territoire de Buenos Aires, il y a environ 1000 quartiers et développements similaires. Moins de la moitié d’entre eux sont régularisés et paient des impôts en conséquence, tandis que 590 autres paient des impôts en tant que parcelles rurales ou terrains vagues, bien que la plupart d’entre eux aient terminé toutes leurs infrastructures. » Les habitants de Buenos Aires ne vont pas faire leurs ces territoires dangereux, entourés de vigiles.

Le CELS est intervenu dans le cas de Venice [quartier privilégié pas loin du centre urbain de Tigre et qui voisine le Rio Luján], un quartier nautique privé qui jouxte une agglomération populaire appelée El Garrote où vivent 850 familles qui craignaient que les travaux n’augmentent le risque d’inondation : « Au cours de la procédure judiciaire, il est apparu clairement que la procédure construction de Venice avait été approuvée avec de graves défauts et omissions. L’une des plus notoires a été l’approbation irrégulière par la municipalité du projet qui était situé dans une zone classée comme industrielle, c’est-à-dire non compatible avec ce type de logements. » Les travaux ont commencé sans étude d’impact environnemental ou hydraulique. Une pratique similaire a été constatée dans le développement du Colony Park [habitations de facto sur une île privée] sur les îles du delta du Tigre, avec le facteur aggravant que la compagnie a exercé des pressions et utilisé des méthodes violentes, en faisant même appel à la préfecture navale argentine, qui est intervenue dans l’expulsion des familles vivant dans cette zone. Selon le CELS, « les mécanismes d’évaluation des terres dans les contextes urbains et ruraux répondent à des processus différents, mais il est possible de trouver des similitudes dans la manière dont l’opacité et l’inertie de la bureaucratie étatique permettent à certains groupes d’entreprises de générer des profits extraordinaires. » Et pas seulement cela. L’État donne souvent libre cours à des urbanisations fermées (enclos) qui dégradent l’environnement et accentuent la ségrégation socio-spatiale. L’expulsion des producteurs paysans et des peuples autochtones pour le développement de l’agrobusiness ou simplement pour le repos placide du multimillionnaire Joe Lewis ou de la famille Benetton est un « droit universel » des propriétaires de tout [8].

Un rapport du CIPPEC [organisme lié au ministère du Développement social de la nation] indique qu’entre 2006 et 2016, dans les principaux agglomérats de la région centrale du pays (Buenos Aires, Cordoba, Entre Rios, La Pampa, Santa Fe), les villes ont accru leurs surfaces de 45 828 hectares : 38% de l’expansion s’explique par des urbanisations fermées (habitats de luxe, quartiers privés), 23% par une utilisation résidentielle urbaine habituelle, 10% par une utilisation résidentielle extra-urbaine, 10% par des taudis ou des bidonvilles. Le logement social représente à peine 3% du total [9]. Pablo Vitale ne doute pas que c’est le marché qui impose l’habitat informel car « il est distribué en fonction de la capacité de revenu de la population ». Il se demande ce qui se passerait si la même chose arrivait dans le domaine de la santé ou de l’éducation. Faudrait-il soumettre à la mort suite à la maladie ceux qui ne peuvent pas disposer d’une aide sociale ou de soins assurés ou soumettre à l’analphabétisme ceux qui ne peuvent pas payer une école privée ? « Cela nous semblerait très pervers », dit-il. Parallèlement à l’avancée du capital immobilier, on compte plus de deux millions de maisons vides dans les quartiers luxueux, dans les super tours de Puerto Madero [quartier luxueux donnant sur le Rio de la Plata] et dans autant d’établissements de luxe à travers le pays.

Le phénomène est mondial. Le géographe marxiste David Harvey souligne que « l’énigme»  du capital est de savoir où placer avec profit des masses de capitaux, de dollars accumulés sans savoir où les investir. Une « solution clé au problème de l’absorption du capital excédentaire»  est la construction de nouvelles zones géographiques [10]. Harvey souligne qu’il y a beaucoup de spéculation dans le commerce des terres et des maisons. Ainsi, on assiste à une construction incontrôlée des villes, une folie de l’urbanisation, qui s’exprime dans des endroits comme Dubaï avec des gratte-ciel où l’on peut skier au milieu du désert, dans l’urbanisation spectaculaire de la Chine avec des villes fantômes [car en partie sans habitants] ou dans le boom immobilier de New York avec des gratte-ciel et des condominiums pour les personnes ultra-riches qui font monter les prix en expulsant le reste de la population du centre des villes, dans ce que l’on appelle la gentrification [11]. L’État, par le biais de la dette publique, offre également un débouché rentable au capital financier : il canalise ainsi les ressources vers la construction d’infrastructures de base pour l’urbanisation que le capital considère comme non rentables. Dans l’ensemble, c’est un phénomène qui répond aux besoins de placement de capitaux. Ce qui est construit n’est d’aucune utilité pour les personnes qui continuent à vivre dans la pauvreté. Une réalité qui est frappée du coin de l’irrationalité urbaine qui engendre la rationalité de la recherche incessante du profit par le capital, notamment financier et immobilier. La définition de l’urbanisation comme « valeur d’usage complexe », selon les termes de Christian Topalov, semble être inversée : la « valeur d’échange », la réalisation du profit, semble s’émanciper de la « valeur d’usage », de l’utilité de ce qui est produit dans un monde de personnes sans maisons et de maisons sans personnes. Mais tout n’est pas si simple. Harvey affirme que le capital, tout comme il parvient avec ce type de « solutions spatio-temporelles»  à déplacer les crises dans le temps et l’espace, génère les conditions de la crise suivante, mais à une échelle plus élevée.

Répondre aux besoins sociaux

Pablo Vitale a indiqué une série d’alternatives pour résoudre le problème du logement des secteurs populaires autres que la répression, l’expulsion ou la valorisation effrénée du capital: la régularisation de la propriété, la fourniture de services et d’infrastructures pour ceux qui sont déjà dans des taudis et des bidonvilles ; la fourniture directe de logements pour les autres qui souffrent du manque de logements; la réglementation de l’utilisation des terrains pour limiter le marché à des fins spéculatives. Il insiste sur le fait que l’investissement public ne doit pas faire l’objet d’une appropriation privée, mais doit avoir une fonction sociale. Il pense également que des alternatives à la propriété privée individuelle peuvent être générées comme moyen d’accès au logement : utilisation de terrains et de logements à des fins d’habitation qui ne sont pas soumises au marché ; coopératives de logement ; ou location sociale. Cette dernière approche est intéressante dans la mesure où elle ouvre une perspective de réforme urbaine intégrale et un plan de travaux publics avec l’horizon fixé sur un autre type d’organisation sociale.

Combien coûterait l’intégration urbaine des près de 4500 bidonvilles et terrains occupés recensés dans le pays ? Selon le CIPPEC, cela coûterait 26 milliards de dollars. La moitié du plus gros prêt de l’histoire du FMI [les 40 milliards accordés à Macri par l’actuelle dirigeante de la BEC, Christine Lagarde] suffirait pour améliorer les conditions d’habitat de plus de 4 millions de personnes. La plupart de ces dollars se sont envolés: ils sont entrés par une fenêtre et sont sortis par une autre pour aller sur les comptes des riches dans les paradis fiscaux. Avec les négociations de Martin Guzman [ministre de l’Economie du gouvernement d’Alberto Fernandez], l’hypothèque de la dette [la restructuration négociée porte sur 66,13 milliards de dollars, ce qui permet d’éviter « le défaut de paiement »] est toutefois laissée aux travailleurs. Dans un article en réponse au journal La Nación pour défendre son administration, la ministre du Développement territorial et de l’Habitat, María Eugenia Bielsa, a expliqué que l’organisation dispose d’un budget de 37 milliards de pesos [49 millions de dollars] pour l’année en cours. C’est neuf fois moins que les paiements de la dette effectués entre janvier et juillet de cette année, selon les chiffres présentés par le chef de cabinet Santiago Cafiero dans son rapport au Congrès. Il n’y aura pas de ressources pour résoudre la crise du logement de manière globale sans rupture avec le FMI, avec les loups de Wall Street, sans nationalisation de la banque pour qu’elle soit au service des travailleurs, cela parmi les mesures qui donnent la priorité aux besoins sociaux. Le gouvernement, qui a refusé de déclarer illégitime et illégale l’escroquerie à la dette macroéconomique, s’est engagé dans la campagne pour l’« illégalité » des occupations de terres. Un traitement différent pour chaque classe sociale.

Pablo Anino enseigne à l’Université de Buenos Aires. Il est membre du Parti socialiste ouvrier (PTS). Il est chroniqueur économique pour l’émission de radio El Círculo Rojo et La Izquierda Diario.

http://alencontre.org/ameriques/amelat/argentine/argentine-laccaparement-des-terres-et-lurbanisation-capitaliste-la-lutte-de-classes-en-milieu-urbain.html


  1. Lucas Jordán Dombroski, “Los territorios de asentamientos en el borde metropolitano de Buenos Aires, desde 1980 a la actualidad”, Revista Urbano Nº 41 / mayo 2020-octubre 2020, pp. 84-101.

  2. Nous disons au moins la moitié car parmi les postes formels, il y a aussi des situations de précarité : manque de stabilité de l’emploi, externalisation, salaires insuffisants pour couvrir les besoins de la vie, parmi d’autres précarités.

  3. Topalov, Christian (1978), La urbanización capitalista: algunos elementos para su análisis, Buenos Aires, Mimeo, UBA. Versión digital :

  4. https://leerlaciudadblog.files.wordpress.com/2016/05/topalov-la-urbanizacic3b3n-capitalista.-algunos-elementos-para-su-anc3a1lisis.pdf

  5. Dans d’autres textes, Topalov analyse en profondeur les revenus qu’il synthétise en trois types: absolu, relatif et monopolistique. Une version synthétique peut être trouvée dans: Topalov, Christian. “Sobreganancias y rentas del suelo en la ciudad capitalista”, en Martínez Pardo Maite. Estudios sobre la renta del suelo. Comunidad de Madrid, Consejería de Ordenación del Territorio, Medio Ambiente y Vivienda: 1985, pp. 255-290.

  6. Centro de Estudios Legales y Sociales (CELS), “Reglas a medida. Empresas y acceso al hábitat”. Disponible : https://www.cels.org.ar/informe2019/reglasamedida.html.

  7. Esta información está en el capítulo dedicado a Constantini en el libro Los dueños del futurode Hernán Vanoli y Alejandro Galliano, publicado por Planeta.

  8. Cecilia Rodríguez, “Negocios que huelen mal: Massa entregó tierras públicas a Nordelta S.A.”. Disponible sur :http://www.laizquierdadiario.com/Negocios-que-huelen-mal-Massa-entrego-tierras-publicas-a-Nordelta-S-A.

  9. Centro de Estudios Legales y Sociales (CELS), “Reglas a medida. Empresas y acceso al hábitat”. Disponible : https://www.cels.org.ar/informe2019/reglasamedida.html.

  10. CIPPEC, ¿Cómo crecen las ciudades argentinas? Estudio de la expansión urbana de los 33 grandes aglomerados. Disponible en : https://www.cippec.org/wp-content/uploads/2018/11/C%C3%B3mo-crecen-las-ciudades-argentinas-CIPPEC.pdf.

  11. David Harvey (2012), El enigma del capital y las crisis del capitalismo, Akal, pág. 153.

  12. En esta entrevista con la Universidad de Nacional Autónoma de México (UNAM) sintetiza bien estas ideas : https://www.youtube.com/watch?reload=9&v=4ivDLU5X52U.

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