Le coin du polar (octobre 2020)

Jeux de rôles meurtriers

L’Europe du Nord n’en finit pas de faire découvrir de nouveaux auteurs de polars souvent à la limite du thriller sans la mécanique du genre qui fait désespérer de l’écriture. Stefan Ahnhem est le dernier arrivé mais déjà il bat des records de vente, dans son pays, la Suède, et un peu aux États-Unis. « Moins 18° » est le dernier traduit en français. Une double enquête se déroulant des deux côtés du détroit d’Oresund séparant la Suède du Danemark avec une place particulière, on le comprendra, pour le ferry qui effectue la navette entre les deux rives. Le passage d’un pays à l’autre est un facteur d’extraterritorialité qui ouvre la porte à tous les excès en donnant un sentiment d’impunité.

Les personnages sont récurrents d’un roman à l’autre. La commissaire Astrid Tuvesson – alcoolique – et son équipe dont Fabian Klippan, sa femme artiste et ses deux enfants, servant de héros et de fil conducteur pour la Suède et Dunja Hougaard pour le Danemark. D’un côté, des congélateurs – à moins 18° C, c’est la congélation – et de l’autre des assassinats de SDF, petits plaisirs sadiques de jeunes en quête de sensation pour sortir de leur milieu. Bien sur, ils filment leur forfait pour les diffuser sur le Dark Net. Une jeunesse sans idéal, sans projet, incapable de s’élancer dans le futur et suffisamment riche pour éviter les soucis du quotidien. Un procès verbal terrifiant de ces pays considérés comme des exemples. C’était avant la pandémie.

L’enquête suédoise démarre étrangement. La commissaire sort de cuite, mal réveillée, elle prend en chasseune BMW qui lui a arraché son rétroviseur. La voiture se jette dans la mer et le conducteur s’avère mort, frigorifié depuis deux mois. Le pot aux roses se découvre lentement. Les assassinats en série s’effectuent avec une arme qui n’a rien de classique : le congélateur. Ensuite les identités se transforment en même temps que les personnages incarnés par le meurtrier pour voler « légalement » les congelés. L’explication des meurtres est aussi incongrue que logique.

Difficile d’arrêter la lecture qui arrive à diffuser ce qu’il faut d’angoisse face à cette société qui n’a plus de repères ni moraux ni éthiques. Les traces de l’ancien régime restent présentes. Du passé personne n peut faire table rase. L’auteur sait mêler ces deux affaires pour dresser le portrait de pays qui du mal à cohabiter sans faire référence à des formes de racisme et d’exclusion.

Un roman qui ne vous laissera pas de glace.

Stefan Ahnhem : Moins 18°, traduit du suédois par Marina Heide, Albin Michel.


Délit d’initié

« Le banquier de Daesh », un titre qui définit bien le contenu. Comment Daesh réussit-il à trouver des sources de financement ? Quel rôle joue la Russie de Poutine dans les liens étranges que des Etats du monde entretiennent avec l’organisation classée comme terroriste ? Surtout comment raconter toute la séquence qui conduit un journaliste français à Beyrouth – nous sommes en 2017 – et à la City de Londres pour assister à un gigantesque délit d’initié. Délit qui consiste à avoir une information avant les autres traders et ainsi de spéculer à très court terme à coup sur et gagner des sommes fabuleuses dont une grande part servira à financer Daesh à condition de rémunérer le fournisseur de l’argent à hauteur ici de 12%.

La morale, l’éthique a disparu pour laisser la place à l’argent. Si ça rapporte vite – le court terme est le seul horizon possible, souvent une nuit -, c’est moral. Le cynisme règne en maître comme le chantage, comme les assassinats. Les mafias sont puissantes et imposent leur loi faute d’une réglementation contraignante des Etats. La corruption s’insinue dans toutes les parties de nos sociétés.

Cette partie documentaire, Pascal Canfin – député européen par ailleurs – l’a réussit. On approche l’univers de ces traders qui veulent plus et encore plus d’argent donc de pouvoir. Pouvoir apparent seulement. Il faut en recommander la lecture pour faire connaissance – même s’il n’épuise pas le sujet – avec ce milieu. Il manque la description d’un personnage. Le trader passé avec armes et bagages chez Daech. Pourquoi cette conversion ? Mais la réponse ne sera pas donnée…

Le journaliste sert de fil d’Ariane dans le dédale des constructions financières, des rapports de force entre le protagonistes. Ses rencontres se font sous haute surveillance des services secrets qui laissent faire mais pourraient attenter à sa vie. On devrait partager ses craintes, même l’effroi qui, logiquement, devrait être son compagnon de pérégrinations. Mais je suis resté froid. Il ne suffit pas d’écrire « j’ai peur » pour qu’elle s’immisce dans votre peau pour la partager. Il faut faire monter la pression, prendre vraisemblablement plus de temps pour faire sentir la mort qui se rapproche dangereusement. Du coup, la fin est un peu rapide, court-termiste. Il faut rendre grâce à Pascal Canfin d’avoir tenté de faire de ces histoires de marchés financiers un objet de polars même si le cinéma et les auteurs américains de polar l’avaient précédé dans cette voie.

Pascal Canfin : Le banquier de Daech, Éditions de l’Aube/Noire

Nicolas Béniès

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