Pénis partout, justice nulle part !!

« Il faut avouer que dans une histoire du féminisme faite de flux et de reflux, nous vivons depuis quelques années un flux magnifique – « deter », comme on dit ! Pour moi qui ai connu les 8 mars maigrichons où nous parvenions qu’à peine à arrêter la circulation… Quels changements, quel souffle ! »

Mathilde Larrère souligne quelques unes des fortes et récentes mobilisations des femmes dans le monde dont celles contre les violences masculines.

Contre les descriptions en termes de vague, l’autrice invite à ne pas oublier « toutes ces femmes qui ont lutté pour leurs droits avant la fin du XIXe siècle », à ne pas effacer des « décennies de combats et de bataillons de combattantes », à regarder du coté du combat pour l’égalité avant le mot féminisme, à nommer les luttes des femmes, à prendre en considération la « rupture » introduite par la révolution de 1989.

Elle souligne aussi que cette image des vagues tend « à associer une vague à une lutte » (droit de vote, IVG, puis bataille du corps et de l’intime), évacuant la place des combats féministes pour le travail, le droit au travail, les droits des travailleuses, « Donc une lecture qui évacue le prisme de la classe et de la lutte des classes, menée aussi au féminin, et parfois même contre le mouvement ouvrier ». L’autrice parle de l’invisibilisation des ouvrières et aussi des femmes racisées et des lesbiennes largement oubliées « dans le roman national féministe »…

Les revendication sont le plus souvent portées ensemble. 1848 et « les droits sociaux et le droit de vote » ; la défense par les suffragettes du « A travail égal, salaire égal » ; Madeleine Pelletier condamnée pour avoir défendu le droit à l’IVG, le soutien aux grèves des années 1970 par les femmes du Mouvement de libération des femmes (MLF), les réunions non-mixtes, les protestations « depuis le XVIIe siècle contre la masculinisation de la grammaire ». La soi-disant discontinuité relève plus d’une écoute sélective et d’une mémoire encore plus sélective, « Les luttes se croisent, se répondent, se tendent donc la main dans le temps »…

Mathilde Larrère explique le choix d’une histoire des luttes des femmes en France, sur deux siècles, « Ce qui ne m’interdit pas de réfléchir aux apports d’un féminisme qui a toujours été international, transnational, comme aux distances, aux aveuglement parfois face aux combats des sœurs lointaines ». Elle aborde les distances entre classes sociales, les discriminations raciales, l’instrumentalisation du concept d’« universel » pour exclure hier et aujourd’hui des femmes…

Je choisis de mettre en avant les inserts et certains éléments des différents chapitres en les illustrant parfois de citations. Un choix subjectif guidé en partie par mes propres lectures.

* Le peuple souverainS, la lutte contre la masculinisation de la langue et de la grammaire, l’écriture choisie par les rédactrices de La Voix des femmes (1848)…

Chapitre 1. « Nous qui sommes sans passé, les femmes, nous qui n’avons pas d’histoire ».

Mathilde Larrère discute de l’histoire de l’histoire des femmes, de l’histoire produite par des hommes « à partir de sources écrites par des hommes, et qui faisait le récit de l’histoire des hommes », de l’absence d’histoire « de cette monopolisation, de cette exclusion », du suffrage masculin nommé universel, de l’invisibilité des femmes dans la discipline historique et dans l’Université, de l’humanité sexuée, d’intersectionnalité, de la négation de la capacité d’agir des acteurs et des actrices dans une conception victimaire de l’histoire…

* Le test de Bechdel-Wallace

Chapitre 2. « Femme reveille-toi ! ».

La Révolution française, les cahiers de doléances, les femmes et la dénonciation de l’ignorance dans laquelle elles sont maintenues, la liberté d’association, « Elle se regroupent, s’associent, créant des clubs, des sociétés de femmes », la loi de 1792 « sur le mariage leur donne les mêmes droits et conditions que les hommes, en ce qui concerne l’âge du mariage, le choix du conjoint l’importance du consentement et les motifs de divorce »…

Des citoyennes mais des citoyennes inachevées écrit l’autrice qui aborde « l’universel en trompe-l’oeil », l’absence de droit de vote, la mise à distance des structures institutionnelles, le droit de s’armer, « les hommes maçonnent le murs de leurs privilèges patriarcaux », les droits de la femme et de la citoyenne, Olympe de Gouges, l’égalité politique, « Pourquoi des êtres exposés à des grossesses et à des indispositions passagères ne pourraient-ils exercer des droits dont on n’a jamais imaginé priver les gens qui ont la goutte tous les hivers et qui s’enrhument aisément ? », la tyrannie du mariage, les citoyennes tricoteuses et le port de la culotte…

Chapitre 3. « Le nouvel ordre des sexes ».

Le code civil de 1804 et l’écrasement des femmes, le mariage profondément inégalitaire, l’incapacité civile de la femmes mariée, le délit d’adultère de la femme, l’interdiction de recherche de paternité… puis la suppression du divorce avec le retour de la monarchie. Des femmes et l’apologie du célibat, les suffragettes et le code, les effets à long terme du code napoléonien, l’autrice montre les étapes du détricotage du Code, 1905, 1938, 1967, 1970, 1975. Reste que la question de la domination dans le cadre du couple n’est pas réglée, « La lutte est longue pour l’équilibre des tâches domestiques, d’éducation, de la charge mentale »…

* Hubertine Auclert, « Les contrat de mariage ».

L’autrice poursuit avec le domestique et la folie, les représentations dépréciatives, la hiérarchie des sexes, la valorisation de la femme au foyer, « Les féministes dénoncent cette valorisation comme un miroir aux alouettes pour masquer la réalité de la domination masculine », l’enfermement des femmes en asile, les femmes hystériques et les dangers de la lecture, « La lecture chez la femme est présentée comme une forme d’onanisme », la pathologisation du féminisme et de ses militantes…

* Prostitution : des filles qui ne sont pas à la noce. Les besoins « irrépressibles » des hommes, les prostituées soumises et les maisons closes, la Loi Marthe-Richard et l’adoption d’un régime abolitionniste mais pas aux colonies…

* Tract du groupe femmes 14e arrondissement de Paris, 1975

Chapitre 4. « Emeutières, pas ménagères ». La révolution de juillet 1830, « Mais si chaque révolution est une occasion saisie par les femmes pour faire avancer leur cause, chaque retour à l’ordre politique conservateur est un retour à l’ordre des sexes », les femmes et les barricades, la participation des femmes à toutes les révoltes et révolutions du XIXe siècle, les socialistes, les saint-simoniennes, les fouriéristes, La Voix des femmes : Journal socialiste et politique, organe des intérêts de toutes, les voix au cœur des révolutions contre les femmes, la misogynie sans borne de Pierre-Joseph Proudhon, le droit d’association des femmes, la Commune et les combattantes, Louise Michel, l’invention de la « pétroleuse », la lutte pour le droit à l’instruction…

* « Il faudrait raisonner un peu : croit-on pouvoir faire la révolution sans les femmes ? Voilà quatre-vingts ans qu’on essaie et qu’on n’en vient pas à bout. Pourquoi cela ? C’est que beaucoup de républicains n’ont détrôné l’Empereur et le bon Dieu que pour se mettre à leur place ; il leur faut des sujettes ! » (André Léo citée par l’autrice. En complément possible, Ecrits politiques, jamais-le-sentiment-dindignation-qui-sest-eleve-en-moi-ne-sapaisera/).

* Louise Michel, extraits d’écrits féministes. « Les anglais font des races d’animaux pour la boucherie ; les gens civilisés préparent les jeunes filles pour être trompées, ensuite ils leur en font un crime et un presque honneur au séducteur ».

Chapitre 5. « La femme doit voter ». Mathilde Larrère explique l’« universalisme français » (l’idée que « la représentation des différences fragilise la démocratie », la fantasmagorie du citoyen comme « portion de la volonté générale »), les moyens de lutte déployés par les femmes, (En complément possible, le beau roman de Gertrude Colmore : Suffragette Sally, rien-de-tout-cela-nest-termine/), la présentation par le jeune PCF de candidates, le droit de vote du 21 avril 1944 pour les femmes en métropole mais pas pour les femmes musulmanes françaises d’Algérie, le pouvoir de voter et de se faire élire, l’assemblée « natio-mâle »,

* La femme doit voter

* Les 24 avril et le 8 mai 1910, à l’assaut des urnes !

* Florilège des raisons bien pourries opposées aux femmes qui voulaient voter ou être élues

Chapitre 6. « A celle qui est plus inconnue que le soldat inconnu ». Les monuments aux morts de la Première guerre mondiale et l’oubli volontaire de celles qui moururent (en particulier les infirmières et les femmes prostituées dans les bordels militaires), la Résistance durant la seconde guerre mondiale et la répartition sexuée des rôles, les viols par tous les belligérants, « Ce n’est que depuis la fin des années 1990 que les viols de guerre sont qualifiés de crimes contre l’humanité », les termes pour minimiser les mobilisations des femmes (munitionnettes, midinettes)…

L’autrice souligne, entre autres, les grèves de femmes, « Le chemin des dames en lutte ! », les midinettes de mai 1917, le rôle des femmes dans le mouvement pacifiste (« Aux féministes, aux femmes », appel d’Hélène Brion contre la guerre en juillet 1914, aux-feministes-aux-femmes-appel-dhelene-brion-contre-la-guerre-en-juillet-1914/), la journaliste libertaire Séverine, les représailles contre les femmes – « Qu’était-ce d’autre qu’un moyen d’affirmer le contrôle des hommes sur les femmes et leurs corps ? » – au lendemain de la Libération (Les tondues – En complément possible, Geneviève Fraisse : préface pour Alain Brossat, Les Tondues, un carnaval moche, lhistoire-comme-phenomene/), le renvoi des femmes au foyer, We Can do It !et Rosie la riveteuse…

* La femme su Soldat inconnu

Chapitre 7. « Prolétaires de tous les pays, qui lave vos chaussettes ? ». Il faut le répéter continuellement, les femmes ont toujours travaillé. L’autrice insiste sur les luttes des femmes pour avoir des droits, la division sexuée du travail, la naturalisation des compétences, le travail à la pièce, le harcèlement et les violences sexuelles, le travail salarié comme « un facteur d’émancipation », la grève des ovalistes, Lucie Baud (Michelle Perrot : Mélancolie ouvrière, lucie-est-sortie-du-rang-ou-sa-condition-de-femme-de-mere-de-veuve-aurait-du-la-garder/), Lip, la lutte des infirmières ou des sages-femmes, l’écriture du grand roman ouvrier au masculin, la double journée des femmes…

* Osez, Osez. Josephine. Les grèves dans les usines de sardines

* La chanson despenn sardin (2005)

Chapitre 8. « Sexe, race, luttes et colonies ». Mathilde Larrère analyse le statut différencié des femmes colonisées, les assujettissements différents entre hommes et femmes, la conjugaison des intérêts masculins et coloniaux, la domestication des femmes, l’instrumentalisation d’une certaine émancipation des femmes, la place des ventres des femmes dans les processus de domination masculine, la surdité et l’aveuglement de féministes en métropole…

L’autrice nous rappelle que les femmes ont joué un rôle important « dans les mouvements indépendantistes, puis dans les processus de décolonisation, menant souvent de front la lutte contre la colonisation et celle contre le double patriarcat colonial et indigène », insiste sur les viols de guerre, « doublement tus et par l’armée française et par le FLN, et jamais punis… »

* Djamila Bouhired

Chapitre 9. « Un enfant… si je veux… quand je veux ». L’injonction de « pondre » était variable suivant la couleur de la peau ou la classe sociale de la femme, les discours faisant de la fécondité de certaines la source de la pauvreté. Il ne faut pas oublier l’appel de Marie Huot à la « grève des ventres », la contraception et l’avortement interdit au lendemain de la première guerre mondiale, la politique nataliste ici et les avortements ou les stérilisations forcées dans les colonies jusqu’au moins la fin des années 60…

« Occupe-toi de tes prières, on s’occupe de nos ovaires ». L’autrice décrit le long combat « Mon corps, mon droit, mon choix », le développement de la contraception, les batailles pour le droit à l’IVG, le rôle du MLAC, la méthode « Karman » et les mobilisations réactionnaires, « Reste encore et toujours à se battre pour que les politiques budgétaires, qui visent l’hôpital, ne se fassent pas au préjudice du droit à avorter, que les plannings familiaux ne voient pas leurs subventions coupées, et pour soutenir toutes nos sœurs qui se battent pour ce droit ailleurs dans le monde ». L’autrice aborde aussi l’accouchement sans douleur, « Je n’enfanterai pas dans la douleur », les femmes actrices à part entière de leur accouchement…

* Manifeste des 343, paru dans le Nouvel Observateur N°343 du 5 avril 1971  (le-manifeste-des-343-05041971/)

Chapitre 10. « #MeToo ». Mathilde Larrère insiste sur la publicisation « à la face du monde, des affronts, des violences sexuelles dont les femmes sont victimes ». Le titre de cette note est emprunté à cette partie (il est bien éloquent). L’autrice revient sur l’histoire du viol, considéré sous l’Ancien Régime comme « une atteinte à l’honneur du mari avant tout, ou du père, bien plus que de la victime », les préjugés sur ce que serait ou ne serait pas un viol, la requalification du viol en attentat à la pudeur, Quand une femme dit non, c’est non !, la longue bataille contre la correctionnalisation du viol, la reconnaissance du viol conjugal, la culture du viol (en complément possible, Valérie Rey-Robert : Une culture du viol à la française. Du « troussage de domestique » à la « liberté d’importuner », ne-nous-dites-pas-comment-nous-comporter-dites-leur-de-ne-pas-violer/ ; Noémie Renard : En finir avec la culture du viol, les-violences-sexuelles-un-phenomene-massif-et-tolere-socialement/; Suzanne Zaccour : Pour en finir avec la culture du viol, pour-en-finir-avec-la-culture-du-viol/ ; Sous la direction de Patrick Chariot : Le viol conjugal, lautonomie-du-desir-propre-a-chacune/)…

* Manifeste contre le viol, Libération, le 16 juin 1976

* « Douce maison », Anne Sylvestre, 1978

Chapitre 11. « Notre corps, nous-mêmes ». les titres des sous-parties parlent d’elles-mêmes, Ne me touche pas, je m’en charge !, Bois mes règles, utérus, vagin, clitoris, même combat !, #Payetonutérus. Mathilde Larrère souligne, entre autres, que « les règles sont perçues sous l’angle du pathologique et non du physiologique, nourrissant nombre de tabous et dégouts, préjugés et superstitions » (En complément possible, Elise Thiébaut : Ceci est mon sang. Petite histoire des règles, de celles qui les ont et de ceux qui les font, artemis-ourses-extraordinaire-capacite-a-inventer-des-histoires-regles-et-souffrances/). Elle rappelle le journal Le Torchon Brûle « journal menstruel », parle de l’endométriose, du poids des constructions masculines de la médecine, de la reconnaissance du clitoris, de la chercheuse Odile Fillod, de la place des lesbiennes dans les combats féministes, des violences gynécologiques, du « point du mari »…

La dernière partie aborde les assignations vestimentaires, Mon costume dit à l’homme : « Je suis ton égal », le corset, le soutien-gorge, « les seins doivent se formater pour attirer les regards (tout aussi formatés) des hommes »…

* Tee Corinne, Cunt coloring book, 1975

Mathilde Larrère propose enfin une chronologie depuis 1791 et une bibliographie.

Je signale une divergence sur la prostitution aujourd’hui. Il conviendrait de parler de rapports sociaux de prostitution afin de ne pas passer sous silence les industries du sexe, les proxénètes et les clients/prostitueurs, de ne pas assimiler les politiques de pénalisation des clients à du prohibitionnisme, de ne pas faire la promotion d’un soi-disant syndicalisme (sous-le-strass-le-corporatisme-dun-monde-liberal-et-antifeministe/). Je note néanmoins la fin d’un tract (1975) reproduit : « Mais nous sommes contre un statut social / des prostituées qui, comme le salaire de la / mère au foyer, ne servirait qu’à renforcer un / état de dépendance de la femmes au sein de / notre civilisation capitaliste patriarcale ». Je souligne aussi que l’autrice aborde le rôle de l’Etat proxénète avec les bordels militaires mais ne parle ni d’esclavage sexuel ni de viols…

Un livre réjouissant, écrit en langue commune loin des manies pédantes d’universitaires. Un ouvrage plein d’humour et justement engagé, illustré de slogans et de chansons. Les rappels de combats oubliés ou niés. L’histoire longue des mobilisations des femmes pour l’égalité et leurs droits. Un fragment de la révolution féministe en cours…

Mathilde Larrère : Rage against the machisme

Editions du détour, Bordeaux 2020, 224 pages, 18,90 euros

Didier Epsztajn

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