Ce n’est rien d’autre qu’un meurtre…

Un lieu imaginaire « Plaguetown, USA », une des nombreuses citées des Etats du Sud des Etats-Unis. Comme l’écrit Gérard Cogez dans sa présentation, « Dans le Sud, la simple menace proférée par un Noir à l’encontre d’un Blanc vaut en somme peine de mort ».

Un assassin sans culpabilité, « le meurtre d’un « nègre » est un acte qui ne porte guère à conséquence, surtout lorsque ce « nègre » s’est montré agressif, voir irrévérencieux à l’égard d’un blanc – en bref, lorsque ce nègre n’a pas su « rester à sa place » », la distance séparant « l’Amérique blanche de l’Amérique noire », la violence et la terreur, les hantises et les mensonges, le contexte économique et social du racisme, les représentations fantasmatiques et le « refus épidermique du race-mixing », les mécanismes à l’oeuvre chez les « petits Blancs », l’absence de doute tant du coté blanc que du coté noir sur l’acquittement de l’assassin…

Le préfacier souligne des éléments de la construction dramatique, l’usage du théâtre pour « parvenir à établir chez le spectateur, aussi peu que ce soit, la suspension, le vacillement de quelques certitudes ». Il présente aussi des éléments de l’oeuvre de l’écrivain dramaturge. « Le dramaturge n’a cessé de s’insurger, dans l’ensemble de son œuvre, contre l’image d’infériorité des Noirs et il a voulu montrer dans Blues pour l’homme blanc comment, dans un procès, cette représentation pouvait encore intervenir au point d’aboutir à des verdicts insensés résultant de procès partiaux et orientés, accordant la quasi-impunité à certains criminels »…

James Baldwin propose quelques remarques sur sa pièce, « Ce qui est atroce et presque désespérant dans notre situation raciale actuelle tient au fait que les crimes que nous avons commis sont si terribles et si indicibles qu’accepter cette réalité mènerait littéralement à la folie. Alors, pour se protéger lui-même, l’être humain ferme les yeux, réitère compulsivement ses crimes et entre dans un obscurantisme spirituel que personne ne peut décrire », le déchainement de la peste et les terribles ténèbres…

Trois actes, les moyens propres du théâtre, les dialogues et les monologues, les retours en arrière (comme des flash-back cinématographique), les choeurs, les illusions et les certitudes, « Le condamner. Le condamner. Vous demandez le paradis sur terre. Après tout, ils ne l’ont même pas encore arrêté. Et de toute façon, pourquoi le condamneraient-ils ? Pourquoi lui ? Il n’est pas pire que tous les autres. C’est un honorable membre de la tribu et il a défendu dans le sang l’honneur et la pureté de celle-ci ! », la vérité blanche de l’assassin, « Faire tant d’histoires pour la mort d’un nègre, et un nègre du Nord en plus », le sexisme et les corps de femmes noires, la musique et la drogue, la religion prônée et les justifications haineuses, les enfants, « Si tu es Noir, avec un fils noir, tu dois oublier tout ce qui concerne les Blancs et te concentrer sur le fait d’essayer de sauver ton enfant », l’entrelacement des dialogues et des situations, celui qui a « honte d’être blanc », l’histoire de vies et un mort, « Ce n’est rien d’autre qu’un meurtre, même si ce garçon était noir », la parodie de justice, le refus de nommer, « Mais aucun Blanc n’a jamais appelé mon mari « Monsieur », aussi longtemps qu’il a vécu. Et aucun Blanc ne m’a appelée « Mrs Henry » avant aujourd’hui », les suprémacistes blancs et les idées « irresponsables concernant l’égalité sociale », la dignité, « Votre jugement sur moi et mes motivations ne me concerne pas le moins du monde », l’égalité, « Je ne souhaite pas voir les Noirs devenir les égaux de leurs meurtriers. Je souhaite que nous devenions égaux à nous-mêmes »

James Baldwin : Blues pour l’homme blanc

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Gérard Cogez

Zones, Paris 2020, 164 pages, 14 euros

Didier Epsztajn


De l’auteur :

I Am Not Your Négro, notre-responsabilite-sera-sans-concession/

Le jour où j’étais perdu. La vie de Malcolm X : un scénario, la-situation-de-lhomme-blanc-lui-interdit-daccuser-qui-que-soit-de-haine/

La prochaine fois, le feu, nous-ne-serons-libres-que-le-jour-ou-les-autres-le-seront/

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