Un océan d’histoires brise le silence et conteste l’impunité

« Ce livre est une traversée du carnage, un éloge de la libération et de la solidarité, de la perspicacité et de l’empathie, ainsi qu’un examen des mots et des outils susceptibles de nous aider à explorer l’ensemble de ces sujets »

Le premier texte, « La mère de toutes les questions », donne son titre au recueil. Une conférence sur Virginia Woolf, « l’étranglement de la féminité conventionnelle » et la ritournelle question sur les enfants à avoir. Une interrogation « Est-ce que vous poseriez cette question à un homme ? » qui ne semble s’adresser qu’aux femmes, « le sentiment qu’il n’existe pas DES femmes, ces 51% de l’espèce humaine aussi différents dans leurs envies et aussi mystérieux dans leurs désirs que les 49% restants, mais seulement LA femme, qui doit se marier, se reproduire, laisser pénétrer des hommes et sortir des bébés, telle une sorte d’ascenseur pour l’espèce »… Comme l’écrit justement Rebecca Solnit, il ne s’agit pas en fait d’une question mais bien d’une affirmation.

Des enfants, en vouloir, en avoir, « Ce n’est pas parce qu’on peut répondre à une question que tout le monde doit le faire ou que cette question doit être posée », des femmes réduites en mères, des mères critiquées pour ce qu’elles font ou ne font pas, des questions « qui vous poussent vers le troupeau ou vous mordent si jamais vous vous en éloignez, des questions qui contiennent déjà leur réponse et dont le but est de faire rentrer dans le rang et punir »…

L’autrice propose de « refuser la question », de répondre « à des questions fermées par des questions ouvertes », de sortir de cette intrigue en happy end, d’expliquer qu’il existe autre chose que ce « seul et unique scénario », d’interroger le vieil arrangement hiérarchique qu’est le mariage hétérosexuel, « Combien de gens, dans cette société, se retranchent derrière la croyance dévote que le foyer hétérosexuel avec « un papa, un e maman » serait, comme par enchantement, formidable pour les enfants, une croyance qui pousse par ailleurs beaucoup de monde à rester dans des unions malheureuses qui finissent par être destructrices pour tous leurs membres ». L’humanité des femmes serait-elle réductible à la maternité ? La capacité d’aimer à la progéniture ?

Comme le souligne Rebecca Solnit, les questions méritant d’être posées sont innombrables… et « toutes les questions ne méritent pas d’obtenir une réponse ».

Les autres textes sont regroupés en deux parties : « Le silence est brisé » (cinq textes) et « Briser le récit » (six textes).

Je n’aborde que certaines analyses.

« Le silence est l’océan du non-dit, de l’indicible, du refoulé, de l’effacement, de la surdité ». Rebecca Solnit analyse le silence imposé aux femmes, « être privée de sa voix revient à être déshumanisé ou exclu de son humanité ». Elle parle de mort symbolique, des endroits où les femmes n’ont pas leur place, des violences masculines exercées contre les femmes et de leurs récits, de la culture de viol, des activistes anti-ivg, du refus de l’autodétermination des femmes, des victimes qui « n’ont pas de droits, pas de valeur, ne sont pas égales », des droits humains, des mots dépassant le stade de l’indicible, des brutalités policières, des violences domestiques, de la pauvreté réduite au silence…

L’autrice aborde aussi les livres, les bibliothèques et toutes les histoires jamais racontées, « il existe des bibliothèques fantômes qui contiennent toutes celles qui ne l’ont jamais été », la lutte de libération pour que celles autrefois bâillonnées puissent parler et être entendues.

Le silence aussi sur les réseaux pédocriminels, « Le silence est ce qui a permis aux prédateurs de s’en donner à cœur joie et en toute impunité pendant des décennies », celles et ceux mort·es de ne pas avoir été entendu·es, la honte comme bâillon, les privilèges, « Etre dominant, c’est se voir et ne pas voir les autres ; le privilège limite souvent l’imagination quand elle ne l’obstrue pas », le bruit blanc du silence, les actes qui visent à interdire de dire non, l’érotisation du pouvoir, le silence brisé…

Rebecca Solnit discute aussi du silence des hommes, « ils apprennent non seulement à cacher leur vie intérieure et leur être aux autres, mais aussi à eux-mêmes », du silence en et sur la guerre et les soldats…

Des voix s’élèvent, une « insurrection féminine », la pandémie de violences masculines est aujourd’hui sur la place publique, le rempart « souvent capable de résister aux descriptions erronées, à la banalisation et au silence rencontré dès qu’il s’agit d’aborder les questions qui concernent les femmes » est fissuré, la honte peut changer de camp, des personnalités sont mises en cause, les études sur le viol se multiplient, « Le viol est une agression qui s’en prend au corps, mais aussi aux droits, à l’humanité et à la voix des victimes »…

Le déni cependant subsiste, la parole des femmes reste discréditée, la présomption d’innocence (terme juridique) envahit l’espace non-juridique (en complément possible : Egalitaria (Caroline) : Présomption d’innocence : les raisons de la colère, presomption-dinnocence-les-raisons-de-la-colere/), les victimes femmes sont toujours plus accusées que les criminels hommes, « Le responsable du viol, c’est le violeur », l’obsession des fausses accusations de viol participe du déni de ce « qu’on peut à juste titre parler d’épidémie », les hommes – comme groupe social – ont peur de devoir rendre des comptes sur leurs actes…

Je souligne aussi les innombrables récits « qui se préoccupent de la fidélité des femmes et du pouvoir des hommes », la misogynie dans et par la culture, les généralisations, « le langage est une série de généralisations qui esquissent les images incomplètes, même si elles parviennent à esquisser quelque chose » (l’autrice avec beaucoup d’ironie nous parle de cheval et de zèbre), l’endiguement par la catégorisation, les meurtres de masse et les phénomènes courants jamais discutés, les livres qu’« aucune femme ne devrait lire », les explications masculinistes autour de Lolita, l’opinion des hommes et les illusions des femmes, les écritures de distraction sans luminosité, les grossesses sans responsabilité d’homme, « les pères des sans père sans légion », les tournures langagière passive et la violence active…

Le dernière texte concerne le film Géant de George Stevens et le personnage interprétée par Elisabeth Taylor, une femme rebelle, la franchise de mots, « nous avons volé le Texas, en fait », la transgression des règles de la ségrégation, les « leçons murmurées dans le noir »…

J’ai laissé de coté, certains points qui me semblent discutables. Au total, un livre plein d’humour, des analyses à faire connaître. Il faut pulvériser le silence et aider celles qui le brisent aujourd’hui…

« Ce livre traite des sous-espèces de silence et de bâillonnements spécifiques aux femmes, si quelque chose peut-être spécifique à plus de la moitié de l’humanité ».

Rebecca Solnit : La mère de toutes les questions

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy

Editions de l’Olivier 2019, 264 pages, 18,50 euros

Didier Epsztajn


De l’autrice :

A Paradise Built in Hell. The Extraordinary Communities That Arise in Disaster (note en français), rebecca-solnit-a-paradise-built-in-hell-the-extraordinary-communities-that-arise-in-disaster-note-en-francais/

Ces hommes qui m’expliquent la vie, ce-quon-ne-dit-pas-quand-on-ne-parle-pas-de-genre/

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