La messe chantée par les corbeaux

« Les petits-fils de la reine Victoria occupaient le trône d’Angleterre et d’Allemagne, un même derrière avait posé ses fesses sur deux chaises ». Eric Vuillard parle avec humour d’un monde avant les millions de mort·es, la consanguinité des monarques, les attributions de titres hiérarchiques militaires, l’autorité barbue, les armées et leur attirail de péplum, « Qu’on imagine à présent toutes ces armées couvertes de galons, de panaches, ces tenues de golf mélangées avec le tartan, le kilt, le pompon, ces képis colorés et ces casques à pointe, toutes sortes de hures picardes ou bataves, sifflant, marchant au pas, dans une grande flaque de soleil ! », la création d’une « école de guerre » prussienne, le théâtre guerrier, la fabrication des officiers et la production de canon, le temps des nombres et « l’addition glacée des forces », les colonnes de chiffres et de soldats, les troufions et les bidasses, « il faut de la chair et du sang », la conscription, « La chose prospéra dans le monde et devint pour les Etats d’Europe le moyen d’une nouvelle sorte de guerre où l’industrie et la chair allaient donner ensemble une fantastique leçon de gaspillage », la mort de jeunes au milieu des champs de betteraves sucrières…

Contrairement aux écritures ds romans nationaux, la guerre et ses raisons ne furent pas celles brodées par les marchands de canon, les généraux et les nationalistes divers…

La littérature permet d’ouvrir le champ des réflexions, de mettre l’accent sur les petits détails et les grandes tendances, les enfouissements et les forfaitures…

L’écrivain aborde la traversée du monde à cheval, la présentation de la mort « sous le costume de gloire et de théâtre », les industries et les machines de létales, la certitude des uns de la nécessité de faire la guerre, le populisme, « Le populisme sera une manière efficace de singer la démocratie, en conservant tous les attributs du vieil ordre », le nationalisme militaire, les lumières et les ombres de l’été, les fables et les contes de fée, Sarajevo et ses échos, la combinaison d’intérêts dissimulés, « Ce fut un meurtre prémédité à l’échelle d’un continent, gigantesque jeu où chacun fabule son crime sur celui de l’autre »…

Jaurès, le Croissant, les unions sacrées contre les droits des peuples, les moissons, la séparation des armées « par une ultime couche d’angoisse », des millions de jambes et de pas cadencés, les dépenses d’obus et de balles, les canons, les « coloniaux » sans droit sauf celui de mourir pour la patrie colonisatrice, le terrier convoité par le lapin et la belette…

Une journée meurtrière, 27 000 morts le 22 aout 1914, « les bras quittent le corps, les testicules percent leur sac de peau, les têtes changent de grimace », celles et ceux parti·es sur les routes de France, les femmes au travail, les files de civières « encore plus longues que toutes les processions de chenilles et de curés », ceux qui dorment debout, la retraite, « On retrouve les morts, les ruines, la vraie nuit noire »…

Comment ne pas lire derrière les mythes, les réalités du « chemin des dames » ? La mort en creusant, les tombes plus profondes, ceux qui se retranchent « comme fondus dans le paysage », les tranchées, les Zepellins, le demi-million «  de morts pour aller de Maricourt à Sailly-Saillisel », l’étroit no man’s land de boue et de cadavres… et les gaz, le génocide des arménien·es, le soulèvement en Russie…

Des interrogations sont encore comme interdites. Qui fut l’ennemi et de qui ? « Entité abstraite et féroce, quelle est la gueule qui dévore ? ». Qui sema la terreur ? A qui profita du crime ?

Des réquisitions, la construction de camps, les déportations, les travaux forcés, hier face à la résistance des Boers, en Inde sous le colonialisme anglais, l’importation en Europe des méthodes d’européens contre les peuples, l’endroit « où nous devons nous taire pour tout dire »…

Les trous biens remplis, « Il y eu vingt millions de morts, dix millions de soldats. Dix millions, ça fait de grandes fosses dans la terre », la douleur, les douleurs, les ordres fixés, le monde muet, des factures non envoyées aux banquiers de l’Entente ou aux souverains de l’acier…

Il y aurait encore tant à dire, la réhabilitation pleine et entière des fusillés de la première guerre mondiale pour désertion et insubordination, la caractérisation de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, les statues des galonnés assassins à remiser aux musées, les coupables industriels de la mort. Hier et aujourd’hui…

Eric Vuillard : La Bataille d’Occident

Actes Sud 2012, réédition Babel, 190 pages, 8 euros

Didier Epsztajn


De l’auteur :

Tristesse de la terre. Une histoire de Buffalo Bill Cody, le-spectacle-dune-civilisation/

Congo, leopold-louis-philippe-marie-victor-de-saxe-cobourg-gotha-le-criminel-roi-des-belges/

La guerre des pauvres, limmuable-brise/ et les-mots-qui-brulent/

L’ordre du jour, vingt-quatre-machines-a-calculer-aux-portes-de-lenfer/

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