Ce qui résiste au silence, c’est la douleur

« un colloque qui visait, nous le rappelons ici, à questionner de manière directe ce qui produit, maintient ou reconduit les comportements sexistes à l’université ». Laurence Pelletier et Valérie Lebrun indiquent : « Il nous importait plutôt de comprendre que là où il a assez d’espace pour ambiguïté, les malaises et les incitations au silence, il y en a forcément pour les remises en question ».

Les autrices abordent le prétexte de l’intimité, les répétitions sur le dos des filles, le sexisme systématique à l’université, les structures qui favorisent les hommes, les situations de harcèlement renforçant « les mécanismes de discrimination des femmes dans le milieu universitaire et ultimement, professionnel », l’irritation face au geste féministe, « Le geste féministe quand une femme élève la voix pour dire non. Le geste féministe quand une femme choisit de lier sa propre voix à celles des autres femmes parce qu’elle sait que dans l’alliance réside l’espoir d’une résistance, d’un changement même », le sexisme qui concernent aussi celleux qui ne s’y reconnaissent pas…

Ce qui est raconté sur « le mode de l’anecdote, du potin, de la confidence, du propos quotidien », les effets de la répétition, les personnes ventriloquées, le concret et le matériel résidant dans le secret, l’ordre du discours, ce qui demeure possible voir toléré, la possibilité de se défaire de cette histoire…

Martine Delvaux revient sur le contexte du colloque, le sexisme tranquille, les attitudes paternalistes et condescendantes, le déni de la culture du viol, les statistiques d’agressions sexuelles de jeunes femmes par leurs compagnons d’étude, Emma Sulkowicz (« elle arpente le campus de son université en portant sur son dos le matelas sur lequel elle a été violée par un compagnon de classe »), les « histoires d’amour » et les autres histoires associables « à l’abus de pouvoir, à la souffrance, au désespoir », ce qu’est « le consentement dans les couloirs d’une université », le sexe et le sexisme ordinaire dans l’environnement universitaire, des éléments personnels, « une vérité inaudible et souvent indicible parce que difficile à croire, et honteuse parce que d’une certaine vulgarité », les questions de pouvoir et d’emprise, les ragots…

« à cause de cette complexité, il faut accepter d’interroger la place de l’université dans le monde, son rapport au sexisme et à la culture du viol, et dès lors aussi la notion de consentement ». L’autrice propose de prendre le temps de déplier les questions, de lire les mots d’une journée, « pour que les voix ne se taisent plus »…

Sommaire :

Introduction :

Tuer la fiction – Laurence Pelletier et Valérie Lebrun (UQAM)

Entre les clichés et l’actualité – Martine Delvaux (UQAM)

Lire, penser et créer une communauté à l’université – Marie-Hélène Constant et Martine-Emmanuelle Lapointe (Université de Montréal)

Narcisse, Écho, toi et moi « Miroir/Miroir ? » – Isabelle Boisclair et Catherine Dussault Frenette (Université de Sherbrooke)

Il y aura toujours une autre Violette – Martine Delvaux et Valérie Lebrun (UQAM)

Toutes choses impossibles à juger. Portrait désemparé – Catherine Leclerc (Université McGill)

Don’t touch. Do tell. – Eftihia Mihelakis (Université de Montréal)

Le surgissement d’Alcibiade : éros, fragilité, impureté et écriture – Kateri Lemmens (UQAR)

Filles d’Ève. Pouvoir et genre dans la relation pédagogique – Anne-Martine Parent (UQAC)

Littérature + féminismes = militance littéraire féministe. Egostory – Genevyève Delorme (UQAM)

Faire parler les muses – Valérie Lefebvre-Faucher (UQAM)

Les jalousies – Catherine Lavarenne (UQAM)

Le « rêve d’une chose » : rapports de classes et enseignement – Camille Toffoli (UQAM)

Effacement de soi et construction d’une cathédrale – Gabrielle Giasson-Dulude (UQAM)

En perte de distance – Sandrine Galand (UQAM)

Annexe : Qui aime ? Qui enseigne ? – Martine Delvaux (UQAM)

Je choisis de n’aborder que certains articles et certaines analyse, dans les limites de mes compétences en particulier sur les références philosophiques.

Les professeurs de désir, les portes closes et les secrets dissimulés, les hiérarchies omniprésentes, les questions de sexe, de pouvoir, de complicité et d’engagement commun…

« Poser la chose sur la table et ne pas faire l’économie des réflexions éthiques et politiques qui s’imposeraient ». Isabelle Boisclair et Catherine Dussault Frenette discutent de Narcisse et d’Echo, « Ce Narcisse n’existe pas sans Echo », des rapports sociaux de sexe, des rapports d’âge et des rapports d’autorité, de « triple pouvoir / triple domination », du dispositif romantique, « La visée du dispositif romantique n’est-elle pas précisément d’occulter – de nier – la présence et le travail des rapports sociaux qui déterminent nos positions, qui nous identifient ? », du statut d’objet de désir, de la valeur érotique attribuée, de ce qui empêche « l’épanouissement de sa subjectivité intellectuelle », du silence d’Echo, « C’est bien le maître qui fait la maîtresse, Narcisse qui fait Echo », du script « maître/disciple », des matrices du pouvoir, « le sexe, ici, n’est que la scène où se joue le rapport de pouvoir », de subversion du rapport unilatéral, de la reconnaissance des « deux sujets engagés », de sortie d’une position non désirée « imposée par mon regard admirateur », de résistance…

Des histoires mille fois racontées. « On voit, mais on est sidérées. La bouche sèche et les yeux ensablés ». Le toi pour lui, l’accélération des choses, l’emprise, « Le pouvoir de ce professeur se trouve dans le miroir qu’il tourne vers l’étudiante qui ne sera jamais sa collègue, et qui ne l’aurait jamais vraiment été », l’effet miroir et le consentement, « il faudrait pouvoir retourner le miroir, et qu’ils se regardent eux-mêmes », les limites dépassées et la distance dissoute, aimer et enseigner, la désappropriation de toi dans les couloirs de l’université et la désappropriation de chacune d’entre nous, la désubjectivisation et le trauma, « harceler une étudiante, c’est la priver du présent »…

J’ai particulièrement apprécié l’article de Catherine Leclerc, « Toutes choses impossibles à juger. Portrait désemparé ». Les soldats inconnus mais l’absence de monuments pour les Eve disparues, le professeur et l’abondante série d’Eve, l’effet système et l’esprit de corps, « Il est facile, dans ce contexte où les étudiantes passent et où les professeurs restent, de répéter l’histoire comme si à chaque fois elle était neuve, sans conséquence », l’unique et la série, « C’est pourquoi j’hésite entre insister sur ce que chacune d’elles avait d’unique (et qui s’est perdu) et les situer dans cette série dont je soupçonne que plusieurs d’entre elles y auraient échappé si on leur avait donné la possibilité d’en mesurer l’ampleur », les règles des boys club (lire par exemple, Martine Delvaux : Le boys Club, privilege-et-impunite-arrogance-et-haine-debridee-misogynie-et-racisme-rivalite-et-solidarite/), « Au masculin, la série ne semble pas si dépersonnifiante », l’expertise toujours singulière qui protège le professeur de l’objectification, « le rend irremplaçable là où Eve n’est encore que multiplicité, que potentialité », ces Eve créées et effacées…

L’autrice souligne l’importance de « sortir de la chaine de montage du féminin : accéder à la Pensée », la nécessité de dire pour libérer la parole d’autres, le retournement des dénonciations en blâme pour celles qui deviennent accusées d’émettre des « accusations sans fondement ». Elle interroge aussi : « par quel mythe étaient animés mes professeurs, quel mythe travaille les Professeurs de ma cohorte, Hollywood, telle Echo inopinément jetée à leurs pieds ? Pygmalion donnant sa vie à sa Galatée ? » et termine sur une réflexion que toustes devraient poser : « Je ne sais qui parmi nous sommes les assassins. Tout autour je ne vois que des visages familiers. Je suis venue parler de mon désarroi. Je suis venue parler de ma complicité »…

« L’exception ne rend pas la règle caduque », la scène universitaire comme scène de spectacle « où la beauté de la plus belle jeune femme construit l’identité du groupe à qui elle « appartient » », le devenir femme pensé par les hommes, l’hypocrisie et les mensonges « du pouvoir qui se joue derrière les rideaux du spectacle », la figure du désir au masculin, le désir de connaissance et les mythes misogynes bibliques, la réactualisation de la figure d’Eve, la dévaluation du savoir des femmes, « leur savoir est à peine mis en cause et presque accessoire, comme si une femme désirable ne pouvait être une femme savante, et vice-versa. Bien que savantes, leur savoir est rapidement mis de coté et la fiction fait d’elles plutôt des objets de désir, des objets à conquérir », la lumière grise d’un imaginaire tronqué…

Je souligne aussi l’article de Valérie Lebvre-Faucher, « Faire parler les muses » (voir aussi sur ce sujet, les travaux de Geneviève Fraisse). L’autrice aborde, entre autres, le rapport autoritaire à la parole, les fantasmes du maître, le travail des muses, la parole « impraticable dans la solitude », l’écriture, « Si vous êtes assez bonne pour écrire avec eux, vous êtes assez bonne pour qu’ils écrivent avec vous. Et s’ils ne savent pas écrire avec vous, venez écrire avec moi », le refus d’oublier de penser…

La classe, le mélange de désir et d’admiration, la réciprocité, « mais certainement pas symétrie, certainement pas égalité », lui et être comme lui, la légitimité des paroles, le sentiment d’imposture, les postures des professeurs, l’écriture qui nous « permet d’habiter quelque part », le sexisme ordinaire incrusté « dans les moindres rouages universitaires », l’imaginaire et l’infantilisation, la « distance adéquate », l’impression d’égalité qui ne fait pas l’égalité, la force contraignante du besoin « d’être celle que l’on voit »…

En annexe, un texte de Martine Delvaux, « Qui aime ? Qui enseigne ? », une histoire et des détails, l’histoire d’un double écho et d’une sourde rumeur, l’exception qui empêche de penser la norme, le rapport professeur-étudiante, « le professeur donne l’impression de tirer l’étudiante vers le haut, le savoir et l’argent, alors que dans les faits, il la laisse là où elle est », le contexte annulant le consentement, les voix masculinistes et anti-féministes banalisant la violence masculine envers les femmes, les divers accusations mais pas la mise en accusation des responsables, le lit et la « peopolisation universitaire », un boys club…

« Il nous faudra également repenser les fondements culturels d’une institution où l’élitisme n’est pas seulement économique et où l’accessibilité réelle va bien au-delà d’une question de frais de scolarité » (Camille Toffoli)

Martine Delvaux, Valérie Lebrun, Laurence Pelletier : Sexe, amour et pouvoir

Il était une fois… à l’université

Editions du remue ménage, Montréal (Québec) 2015, 150 pages,  12 euros

Didier Epsztajn

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