Aimer pour survivre : terreur sexuelle, violence des hommes et vies de femmes

En tant qu’autrices, nous faisons deux promesses à notre auditoire. La première est que la nouvelle vision des relations hommes-femmes que nous proposons ici changera à jamais votre regard sur les femmes, les hommes et leurs relations. Notre deuxième promesse est que la prise de conscience à laquelle ce livre vous invite sera émotionnellement éprouvante.

La plupart des lectrices à qui nous avons soumis des parties de ce manuscrit nous ont confié avoir souffert à la lecture de ces idées. (Étrangement, les lecteurs y ont plutôt réagi positivement.) Toutefois, après cette difficulté initiale, bon nombre des femmes ont été enthousiasmées par les idées que nous proposons – après avoir eu l’occasion de comprendre ce choc et de remettre en cause leurs résistances. En d’autres termes, il est difficile de considérer nos idées et, plus encore, de les accepter.

Revenons à notre première promesse. Transformer considérablement la vision du monde de quelqu’un·e est une tâche difficile, surtout lorsque la nouvelle vision amenée en est une que des gens combattent et qui suscite de puissantes émotions. C’est parce que ce livre est susceptible de modifier sérieusement votre vision du monde que nous vous prévenons qu’il vous propose un itinéraire. Même si nous ne nous attendons pas à ce que tout notre lectorat accepte l’ensemble de nos arguments, nous prévoyons en revanche que même celles et ceux qui ne sont pas d’accord réagiront profondément à la nouvelle perspective offerte. Nous espérons que vous observerez les interactions hommes-femmes dans votre propre vie, ainsi que dans votre entourage, et que l’image présentée vous aidera à comprendre les femmes, les hommes et leurs relations.

Et où allons-nous avec cet itinéraire ? Nous allons étudier les effets de la violence des hommes à l’encontre des femmes comme facteur crucial pour comprendre la psychologie actuelle des femmes. La violence des hommes crée chez les femmes une terreur omniprésente – et, pour cette raison, souvent niée. Par exemple, cette terreur se manifeste par de la peur de n’importe quelle femme d’être violée par n’importe quel homme – ou par la peur de mettre en colère un homme, n’importe quel homme.

Nous pensons que la psychologie actuelle des femmes est en fait une psychologie de personnes en état de captivité, c’est-à-dire dans des conditions de terreur causées par les violences masculines contre elles. (En fait, les conditions des femmes sont des conditions d’esclavage.) Nous pensons également que personne ne peut imaginer ce que serait la psychologie des femmes dans des conditions de sécurité et de liberté. Nous proposons la thèse qu’une psychologie des femmes en captivité (et en esclavage) n’est pas plus « naturelle » ou intrinsèque aux femmes, au sens génétique ou biologique, que ne serait naturelle la psychologie d’animaux sauvages maintenus en cage.

Nous avançons l’idée que les comportements des femmes en réponse à ceux des hommes et à leurs violences ressemblent aux réactions d’otages face à leurs ravisseurs. Plus précisément, nous pensons qu’un concept reconnu dans les événements de prise d’otages, le syndrome de Stockholm, où otage et ravisseur se lient l’un à l’autre, peut nous aider à comprendre la psychologie féminine et les relations hommes-femmes.

Nous proposons que l’attachement réflexe des femmes aux hommes, ainsi que la féminité et l’hétérosexualité des femmes, sont des réactions paradoxales à la violence masculine exercée contre elles. Tout comme les ravisseurs ont besoin de tuer, ou au moins de blesser quelques otages afin d’obtenir ce qu’ils veulent, les hommes terrorisent les femmes afin d’obtenir ce qu’ils veulent : la continuation des services sexuels, émotionnels, domestiques et reproductifs que leur assurent les femmes. Comme des otages qui s’efforcent d’apaiser leurs ravisseurs de peur que ceux-ci ne les tuent, les femmes s’efforcent de plaire aux hommes, et cette réaction fonde le concept même de féminité. La féminité décrit un ensemble de comportements qui plaisent aux hommes (les dominants) parce que communiquant l’acceptation par une femme de son statut subordonné. Ainsi, les comportements féminins sont des stratégies de survie. Comme des otages qui se lient à leurs ravisseurs, les femmes se lient aux hommes dans le but de survivre, et c’est la source de leur si fort besoin de connexion avec les hommes et de leur amour pour eux. Nous croyons que tant que les hommes n’auront pas cessé de terroriser les femmes – et que le souvenir de ces violences n’aura pas disparu de la mémoire collective des femmes – nous ne pouvons pas savoir si l’amour des femmes pour les hommes et l’hétérosexualité des femmes sont autre chose que des stratégies de survie expliquées par le syndrome de Stockholm. Nous nous référons à cette théorie de la psychologie actuelle des femmes comme théorie du syndrome de Stockholm sociétal.

Bien que cette théorie soit émotionnellement éprouvante, elle a l’avantage de rendre le monde mieux compréhensible, en expliquant la relation entre des phénomènes apparemment disparates. Par exemple, la théorie du syndrome de Stockholm sociétal explique pourquoi de nombreuses femmes s’opposent à l’amendement constitutionnel étatsunien qui stipulerait l’égalité des droits entre les femmes et les hommes, pourquoi la plupart rejettent même la théorie – le féminisme – qui épouse le point de vue des femmes et cherche à accroître leurs droits, pourquoi les femmes travaillent si fort à établir des liens avec les hommes alors qu’il serait beaucoup plus facile de combler nos besoins de connexion avec d’autres femmes, pourquoi beaucoup de femmes souffrent de « dépendance amoureuse », et pourquoi les femmes aiment les hommes dans un monde de violence des hommes à notre égard. La théorie du syndrome de Stockholm sociétal montre que ces croyances et comportements paradoxaux des femmes sont des stratégies de survie dans une culture marquée par la violence masculine. Ainsi, contrairement aux théories du masochisme féminin ou de la codépendance, cette théorie désigne comme responsable la violence masculine contre les femmes, et non les femmes elles-mêmes, pour l’apparition de comportements qui semblent irrationnels.

LOVING TO SURVIVE décrit ce que nous croyons être une loi universelle du comportement, qui opère lorsqu’une personne qui vit dans des conditions d’isolement et de violence inéluctable perçoit une certaine bonté de la part de son ravisseur. L’influence de cette loi échappe généralement à la conscience de celles dont elle décrit les comportements et les émotions. Mais ce livre fait plus que décrire la psychologie actuelle des femmes comme celle d’un otage ou d’un prisonnier. Il identifie également les conditions qui produisent cette psychologie et, au sens large, il suggère certaines stratégies que peuvent adopter les femmes pour créer un nouveau monde où nous serons à la fois libres et en sécurité.

En élaborant la théorie du syndrome de Stockholm sociétal, je suis manifestement en dette vis-à-vis des autres ouvrages rédigés sur la psychologie de groupes « otages ». Ma dette intellectuelle s’étend aussi à Freud, qui a identifié et développé des explications en ce qui concerne des questions clés de la psychologie des femmes: la féminité, l’amour des femmes pour les hommes et l’hétérosexualité. Toutefois, la théorie psychanalytique de Freud et les théories actuelles de la psychologie des femmes (p. ex., les théories de la codépendance, de la dépendance à l’amour et du soi-en-relation) sont incomplètes en ce sens qu’elles ne reflètent pas entièrement le contexte culturel où émerge la psychologie féminine. Seules les théoriciennes féministes radicales ont reconnu le caractère central de la violence des hommes dans la vie des femmes. Ce livre s’appuie donc sur les idées de critiques sociales et théoriciennes féministes telles Kathleen Barry, Susan Brownmiller, Andrea Dworkin, Catherine MacKinnon, Jean Baker Miller et Adrienne Rich en visant à prolonger leur raisonnement.

Aperçu du livre 

Dans le chapitre 1, nous discutons de plusieurs prises d’otages, y compris les événements de 1973 qui ont mené à la création du terme « syndrome de Stockholm », en référence au lien bidirectionnel qui s’établit entre otages et ravisseurs. L’analyse de différentes situations de prise d’otages nous permet de commencer à évaluer la mesure dans laquelle les otages se lient à leurs ravisseurs, les conditions pour la mise en place de liens ravisseur-captif, la nature de ce lien et la psychodynamique sous-jacente au lien avec un ravisseur/agresseur/oppresseur.

Le chapitre 2 décrit à la fois la théorie du syndrome de Stockholm articulée par D.L.R. Graham (une extension du concept « classique » du syndrome de Stockholm présenté au chapitre 1) et son extension par Graham dans ce qu’elle appelle le syndrome de Stockholm sociétal. La théorie de Graham a émergé de l’analyse de neuf différents groupes de personnes en situation d’« otages » (otages, détenu·es en camp de concentration, membres de sectes, prisonniers·ères de guerre, civils·es dans la Chine communiste soumis à des pratiques de réforme de la pensée, femmes battues, enfants victimes de violence, filles victime d’inceste par leur père, et prostituées capturées par des proxénètes), situations dans lesquelles est apparu un lien avec un agresseur/ravisseur. La théorie du syndrome de Stockholm de Graham dénote quatre précurseurs hypothétiques du syndrome de Stockholm (menace perçue pour la survie, perception d’une incapacité à s’échapper, perception d’une gentillesse de la part du ravisseur et isolement) et neuf principaux indicateurs de la présence du syndrome de Stockholm chez les victimes. Elle décrit la psychodynamique sous-jacente au syndrome de Stockholm telle que manifestée par les membres de nombreux groupes en situations semblables à celle d’otages. Graham explique également dans ce chapitre comment les victimes étendent la psychodynamique de syndrome de Stockholm à leurs relations avec d’autres personnes que leurs ravisseurs. Le syndrome de Stockholm sociétal est un cas particulier de ce processus de généralisation, par exemple le lien qui se crée entre un groupe opprimé et un groupe oppresseur, notamment, le lien entre les femmes en tant que groupe et les hommes en tant que groupe.

Le chapitre 3 reprend l’idée que le syndrome de Stockholm est présent dans toutes les relations de groupe entre oppresseurs et opprimé·es. Nous montrons comment évaluer la pertinence du syndrome de Stockholm sociétal à n’importe quel ensemble de relations inégales entre groupes. En particulier, nous abordons deux questions: si les quatre conditions précurseures hypothétiques du développement du syndrome de Stockholm (menace perçue pour la survie, perception d’une incapacité à s’échapper, isolement et perception d’une gentillesse) sont présentes dans les relations hommes-femmes et, le cas échéant, dans quelle mesure.

Au chapitre 4, on démontre que les neuf indications de Graham pour la présence d’un syndrome de Stockholm caractérisent la psychologie actuelle des femmes. Le chapitre 5 affronte la possibilité que la féminité des femmes, leur amour des hommes, et l’hétérosexualité soient des expressions du syndrome de Stockholm sociétal. Nous soutenons que, à partir du moment où les quatre conditions conduisant à l’apparition du syndrome de Stockholm sont présentes dans les relations hommes-femmes et à partir du moment où la plupart des femmes sont féminines, aiment des hommes, et sont hétérosexuelles, on ne peut discerner si ces attitudes des femmes sont autre chose que des réponses issues du syndrome de Stockholm sociétal.

Au chapitre 6, nous nous demandons comment les femmes peuvent transformer leur psychologie d’otages (syndrome de Stockholm sociétal) alors qu’elles vivent encore la violence masculine, l’isolement idéologique et physique les unes des autres, l’impossibilité de s’échapper, et la dépendance à des bribes de gentillesse masculine. Pour créer un monde où les relations soient basées sur un principe de mutualité plutôt que de domination et subordination, nous devons être capables d’imaginer un tel monde. Pour la captive ou l’esclave, imaginer est un acte subversif et révolutionnaire. Pour nous aider à développer de nouvelles visions et à sortir de l’esclavage, ce chapitre esquisse quatre thèmes à partir de la science-fiction féministe: l’empathie et le pouvoir de connexion des femmes, un langage qui articule les points de vue des femmes, apprendre à se méfier des hommes/les tenir pour responsables de leurs violences, et percevoir les femmes en tant que guerrières en honorant notre colère. Quatre méthodes de résistance sont aussi décrites: revendiquer notre espace, développer notre mémoire, prendre soin les unes des autres, et gagner en intelligence tactique. Les autrices ne présentent pas ces thèmes et ces méthodes comme des réponses visant à transformer notre psychologie d’esclave ; notre priorité est ici le processus (d’imagination de nouvelles idées) que révèlent les écrits de science-fiction des femmes plutôt que les sociétés décrites dans ces textes. Nous insistons sur le processus parce que nous reconnaissons que les voies d’action particulières choisies par différentes femmes seront multiples et qu’il y a de la place pour de nombreuses approches quand on tend à un objectif commun. Notre objectif est d’inspirer des femmes à réorienter notre courage et notre ingéniosité (de femmes) : plutôt que de survivre en aimant nos ravisseurs, il s’agit de prospérer en nous aimant nous-mêmes, d’autres femmes, et ces hommes qui nous retourneront un amour sain et autonomisant.

Quelques commentaires à propos de notre objectif et du style

La lectrice doit comprendre que la théorie présentée ici est simplement cela, une théorie. Une théorie a les fonctions suivantes: elle aide à donner un sens à des faits (par exemple, des comportements) jusqu’alors inexpliqués en faisant des hypothèses sur certaines relations entre ces faits ; elle encourage la mise à l’essai cette théorie par des recherches, conduisant ainsi à la production de nouvelles informations ; et si elle est exacte, elle aide à prédire des comportements futurs. La théorie du syndrome de Stockholm sociétal est présentée pour ces trois raisons et parce que, si elle est vérifiée, elle a le potentiel d’aider les femmes à découvrir des façons d’améliorer notre situation. Cependant, parce que cette théorie est présentée ici pour la première fois et malgré le fait qu’elle repose sur une énorme quantité d’études dans la documentation, il s’agit d’une théorie non testée empiriquement. En outre, comme cette recherche a été menée auprès d’échantillons à prédominance blanche d’étudiantes universitaires, l’on ne sait pas clairement dans quelle mesure ses résultats peuvent être généralisés à d’autres groupes. La lectrice est donc encouragée à aborder le sujet avec le scepticisme et l’esprit ouvert d’une chercheuse objective. Les expériences de vie de chaque lectrice fourniront des occasions de tester cette théorie. Plutôt que d’accepter ou rejeter carrément la théorie, la lectrice est encouragée à éprouver pour elle-même l’utilité du concept de syndrome de Stockholm sociétal pour comprendre son comportement et celui d’autres personnes sur la base du syndrome de Stockholm sociétal, afin de vérifier l’exactitude de ces prédictions. Si la théorie est valable, elles le seront.

L’autrice rompt avec la convention de style et utilise les mots « nous » et « notre » par opposition à « ils », « eux » et « leurs » quand elle se réfère aux femmes en tant que groupe. Il y a de nombreuses raisons à cela. Bien trop souvent, les femmes doivent se demander si les écrivains et conférenciers entendent inclure les femmes dans leur utilisation de termes génériques comme « homme » et « il ». Le langage utilisé ici est choisi pour assurer à son auditoire que ce livre a été adressé à des femmes par des femmes pour des femmes au sujet des femmes. Il semble grossièrement inapproprié d’être une femme qui écrit à des femmes sur les vies des femmes et les points de vue des femmes tout en utilisant des mots impliquant que le mot « femmes » désigne d’autres personnes que le public visé et l’autrice.

L’usage des mots « ils », « eux » et « leurs » lorsqu’on parle des femmes décourage les femmes de se penser en tant que membres d’un groupe avant un ensemble particulier de points de vue. Même si l’autrice réalise qu’il existe chez les femmes une foule de perspectives et de sous-groupes différents, il y a néanmoins des expériences que nous avons toutes du fait d’être femmes. Les enjeux soulevés par ces expériences communes forment le sujet de ce livre. L’utilisation des termes « nous » et « notre » encourage exactement ce genre de groupe de conscience nécessaire pour s’attaquer à ces problématiques. Le style plus conventionnel nous empêche également de nous sentir comme à la fois l’objet de la concentration et le lieu de la prise de décision. En d’autres termes, cette autrice croit que l’usage des mots « nous » et « notre » encourage précisément le type de conscience collective qu’appelle le traitement de ces enjeux, alors que le style plus conventionnel nous retient de nous percevoir comme le foyer de notre réflexion et le sujet de nos décisions. En d’autres mots, j’ai la conviction que l’utilisation des mots « nous » et « notre » nous encouragera à nous voir comme des personnes capables de changer le monde pour en faire un endroit plus sûr, plus sain pour chacune et pour l’ensemble d’entre nous.

Préface de Dee Graham

Traduite par Claire Fougerol qui a proposé à TRADFEM ce texte crucial du féminisme radical

https://tradfem.wordpress.com/2020/04/03/dee-graham-aimer-pour-survivre-terreur-sexuelle-violence-des-hommes-et-vies-de-femmes/

Autrices : Dee L. R. Graham. Edna I. Rawlings. Roberta K. Rigsby. 

Éditrice : NYU Press, Collection Feminist Crosscurrents, 1994.

Version originale (livre entier) :

http://violentadegen.ro/wp-content/uploads/Loving-to-Survive-Graham.pdf 

En 1994, Dee L.R. Graham était professeure adjointe de psychologie à l’Université de Cincinnati.

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