Créer un monde sans violence, chapitre 15 du livre : « Pourquoi fait-il cela ? 

« Je me suis inscrite à un groupe de soutien. Cela fait tellement de bien de parler à des gens qui comprennent la situation.

J’ai rencontré quelqu’un au travail qui me dit que mon partenaire est violent.

Je suis si reconnaissante envers mes amies et ma famille; elles m’ont réellement soutenue dans cette épreuve.

J’ai averti mon fils que la prochaine fois qu’il traite une fille de « chienne », il perd ses privilèges de sortie.

La prof de ma fille m’a demandé si tout allait bien à la maison. J’ai menti en répondant que oui, mais j’ai vraiment apprécié que quelqu’un remarque l’état où j’étais. »

La violence conjugale est un cyclone qui saccage les vies de femmes et d’enfants et laisse derrière elle bien des décombres : confiance en soi brisée, perte de liberté, arrêt du développement personnel, peur, amertume, dévastation financière, humiliation, profonde tristesse, blessures physiques, âpres litiges de garde, isolement, conflits créés entre mères et enfants, secrets et mensonges.

Aucune femme ne devrait avoir à vivre cela ; ses enfants non plus. Mais d’autres vies sont également affectées : chaque femme violentée a des proches et des parents qui souffrent aussi, inquiets et blessés de constater ce qui lui arrive. Certaines des personnes qui viennent me confier leur angoisse sont des hommes cherchant désespérément des façons d’aider leurs filles, leurs sœurs ou leurs mères, qu’ils voient être progressivement détruites. En fait, il est rare que je rencontre quelqu’un, homme ou femme, dont la vie n’a pas été, à un moment ou l’autre, profondément affectée par un abuseur.

Ces dernières années, j’ai consacré de plus en plus de mes conférences aux répercussions sur les enfants de l’exposition à la violence conjugale. Durant l’écriture du présent livre, j’ai participé à une session de formation d’agents de police. Un jeune policier de forte stature – il devait être aussi large que grand – m’a pris à part durant une pause pour me dire : « J’ai grandi dans une famille où avaient lieu toutes ces choses dont vous parlez. Mon vieux était exactement ce que vous décrivez ; il passait son temps à nous intimider et à terrifier chacun de nous. Il m’a aussi amené à me méfier de ma mère, comme vous disiez. Mais nous avons tous compris son jeu en vieillissant, et ma mère et moi sommes très proches aujourd’hui. » Je lui ai dit à quel point j’étais heureux qu’il soit devenu agent de police : lorsqu’une famille appellerait à l’aide, il y avait une chance de plus pour qu’on leur envoie un policier qui puisse voir la situation avec les yeux d’un enfant et se souvenir qu’eux et elles aussi sont des victimes.

Nous avons tous et toutes des raisons de mettre fin à la violence, que ce soit pour nous-mêmes ou pour nos êtres aimés qui peuvent un jour en être les cibles ou les témoins ou qui peuvent tomber dans le piège d’une relation marquée par la violence. Quiconque en fait le choix peut jouer un rôle pour en venir à bannir ce fléau de nos maisons, de nos collectivités et de nos pays.

La violence masculine intime est un problème que l’on peut résoudre. Nous connaissons son origine, nous savons pourquoi les abuseurs rechignent à changer et nous savons ce qu’il faut pour faire cesser leur violence. Les hommes violents excellent à créer une impression de mystère et d’intrigue mais, une fois ces écrans de fumée dissipés, nous sommes confrontés à un tort moral évident et à la responsabilité d’y remédier sans détours. Tout ce que cette tâche exige, c’est un esprit clair et une volonté collective.

J’ai inscrit tout au long de ce livre mes suggestions aux femmes violentées quant aux étapes à suivre pour faire sens de ce qui leur arrive, chercher à se mettre en sécurité et amorcer leur processus de rétablissement personnel. J’ai encore quelques conseils pour elles, mais la majorité du présent chapitre s’adresse à toute personne – homme ou femme, survivante ou non de violence, jeune ou âgée – qui souhaite faire sa part pour mettre fin à toute cette violence.

Ce que peut faire la femme violentée

Mon message de base pour vous est le suivant : L’abuseur déforme la vie et la perspective de sa victime afin de s’approprier toute son attention. Le principal moyen d’échapper au tourbillon de la violence est donc de réorienter votre perspective pour la recentrer sur vous-même et sur vos enfants. J’espère que ce livre vous aura aidée à résoudre certaines énigmes quant à ce qui se passe dans l’esprit de votre partenaire. Voyez maintenant si vous êtes en mesure de cesser de vous interroger à son sujet et d’utiliser plutôt votre énergie pour aller de l’avant dans la direction que vous aurez choisie.

Le présent chapitre traite surtout de ce que peuvent faire les gens pour transformer les attitudes de leurs milieux en matière de violence. Veuillez passer outre à ces suggestions à moins de vous sentir prête à entreprendre de telles démarches. Car si vous passez simplement de l’effort de résoudre votre relation abusive à une tentative de prendre soin d’autres femmes violentées, vous risquez d’oublier votre propre besoin d’un peu d’attention. Laissez pour le moment à d’autres gens la responsabilité de changer le monde et contentez-vous de devenir « l’héroïne de votre propre vie », pour citer un autre ouvrage sur la violence conjugale. Le fait d’agir contre cette violence dans votre collectivité peut vous redonner des forces et contribuer à votre guérison, mais cela ne pourra se produire si vous entreprenez cette tâche trop hâtivement. Quand vous serez prête, vous le saurez.

J’ai intégré aux chapitres précédents plusieurs suggestions pratiques. Permettez-moi de vous laisser avec quelques pensées additionnelles :

  • D’une façon ou d’une autre, commencez par chercher un soutien personnel. Trouvez quelqu’un quelque part qui peut comprendre ce que vous vivez, qui sait respecter vos confidences et qui peut vous aider à garder les pieds dans la réalité. Tendez la main.

  • Tenez un journal pour documenter votre vécu; ainsi, quand votre partenaire vous désoriente en vous « jouant dans la tête » ou en adoptant tout à coup un comportement « irréprochable », vous pouvez relire vos écrits et vous rappeler qui vous êtes vraiment et ce qu’il fait vraiment.

  • Restez à distance des gens qui ne vous font pas de bien, qui ne comprennent pas la situation ou qui disent des choses qui vous repoussent dans la culpabilité.

  • Faites tout ce qui semble bon pour vous et qui nourrit votre âme. Même les femmes aux partenaires extraordinairement contrôlants arrivent habituellement à trouver une façon ou une autre de s’échapper assez longtemps pour faire de la gymnastique, suivre un cours, aller marcher ou simplement s’isoler pour un moment de réflexion.

  • Faites l’effort de tenir autant que possible le partenaire violent à l’extérieur de votre cerveau. Servez-vous de ce livre pour comprendre ce qu’il fait : nommer et comprendre sont des façons d’acquérir du pouvoir. Si vous arrivez à comprendre la façon de penser de cet homme, vous pouvez éviter d’être imprégnée par son mode de pensée. Vous l’empêcherez de se glisser dans votre tête.

  • Évitez de vous en prendre à vous-même lorsque vous n’atteignez pas immédiatement vos objectifs – quand, par exemple, vous cédez et reprenez la relation avec lui. Ramassez simplement votre énergie et essayez de nouveau. Vous en viendrez à réussir, peut-être même dès votre prochaine tentative.

Comment appuyer une femme violentée

Comment puis-je aider ma fille, ma sœur ou une amie qui est violentée ?

Si vous souhaitez jouer un rôle efficace dans la vie d’une femme violentée qui vous est chère, gardez à l’esprit le principe suivant : Votre objectif est de devenir exactement le contraire de l’abuseur. 

L’ABUSEUR : Multiplie les pressions à son égard.

VOUS DEVEZ DONC : Faire preuve de patience. Rappelez-vous qu’il faut du temps à une femme violentée pour émerger de la confusion et pour trouver comment reprendre en main sa situation. Il n’est pas utile pour elle de tenter de se plier à votre échéancier quant au bon moment de tenir tête à son partenaire, le quitter, appeler la police ou tout autre geste que vous souhaitez qu’elle pose. Il vous faut respecter son propre jugement quant au moment où elle se sentira prête – un respect que l’abuseur ne démontre jamais pour elle.

L’ABUSEUR : Lui parle avec mépris.

VOUS DEVEZ DONC : Lui parler comme à une égale. Chassez de votre voix toute trace de condescendance ou de supériorité, particulièrement si vous avez un statut professionnel. Si vous parlez à une femme violentée comme si vous étiez plus intelligent ou plus avisé qu’elle, ou comme si elle vivait quelque chose qui ne pourrait jamais se produire dans votre vie, vous confirmez par inadvertance le message que lui martèle l’abuseur, à savoir son infériorité. Souvenez-vous que votre attitude a plus d’influence sur elle que vos paroles.

L’ABUSEUR : Pense connaître mieux qu’elle ce qui est bon pour elle.

VOUS DEVEZ DONC : La traiter comme l’experte en ce qui a trait à sa propre vie. Ne présumez pas savoir ce qu’elle doit faire. Il m’est parfois arrivé de donner à des femmes violentées des suggestions qui me semblaient parfaitement appropriées mais qui se sont révélées tout à fait inadéquates dans la situation de ces femmes. Demandez-lui ce qu’elle croit qui pourrait fonctionner et, sans lui mettre de pression, présentez-lui vos suggestions mais en respectant ses réponses quant aux lacunes de telle ou telle approche. Évitez toujours de lui dicter ce qu’elle devrait faire.

L’ABUSEUR : Domine les échanges avec elle.

VOUS DEVEZ DONC : L’écouter plus et parler moins. Il peut être tentant de la convaincre à quel point cet homme est un « salaud », en analysant ses motivations à partir de chapitres entiers de mon livre. Mais en parlant trop, vous suggérez sans le vouloir que vos réflexions sont plus importantes que les siennes, ce qui est exactement l’attitude de l’abuseur à son égard. Si vous souhaitez qu’elle accorde plus de poids à ses propres sentiments et opinions, il faut lui montrer que vous les tenez en haute estime.

L’ABUSEUR : Considère qu’il a le droit de contrôler sa vie.

VOUS DEVEZ DONC : Respecter son droit à l’autodétermination. Elle a le droit de prendre des décisions qui ne sont pas exactement ce que vous choisiriez, y compris celle de rester avec son partenaire violent ou de lui revenir après une séparation. Vous ne pouvez convaincre une femme que sa vie lui appartient en vous comportant comme si vous aviez main haute sur elle. Demeurez solidaire de sa démarche, même lorsqu’elle pose des choix qui vous déplaisent.

L’ABUSEUR : Présume connaître mieux qu’elle ses enfants et leurs besoins.

VOUS DEVEZ DONC : Présumer qu’elle est une mère compétente et attentionnée. Souvenez-vous qu’il n’existe pas de méthode simple pour déterminer ce qu’il y a de mieux pour les enfants d’une femme violentée. Même si celle-ci quitte l’abuseur, les problèmes des enfants ne sont pas nécessairement réglés. Les abuseurs créent même parfois plus de difficultés pour les enfants après une séparation qu’avant. Vous ne pouvez aider cette femme à trouver la meilleure voie pour ses enfants sans une compréhension réaliste des choix difficiles qui se présentent à elle.

L’ABUSEUR : Pense pour elle.

VOUS DEVEZ DONC : Penser avec elle. N’assumez pas le rôle de professeur ou de sauveteur. Joignez-vous plutôt vos forces aux siennes, à titre de collègue égal et respectueux.

Notez bien que devenir le contraire de l’abuseur n’équivaut pas simplement à dire le contraire de ce qu’il dit. S’il la supplie en disant « Ne me quitte pas, ne me quitte pas » et que vous prenez le contre-pied de ces propos en disant « Quitte-le, quitte-le », elle trouvera sans doute que vous jouez le même jeu : vous tenterez tous les deux de lui imposer votre jugement quant à ce qu’elle devrait faire, et aucun d’entre vous ne lui posera la question vraiment habilitante : « Qu’est-ce que tu souhaites faire? »

Savoir gérer vos propres frustrations

Comme l’habilitation et le rétablissement peuvent exiger du temps chez une femme violentée, les gens qui veulent l’accompagner dans cette démarche ont tendance à connaître des périodes d’impatience. Il peut être tentant pour eux de reporter cette frustration sur la femme en cause, avec des commentaires comme : « Eh bien si tu as si peu de valeur à tes yeux que tu choisis d’être violentée, je ne peux continuer à t’aider » ou « Si tu as plus d’estime pour lui que tu n’en as pour tes enfants, tu es aussi détraquée que lui ». Je comprends votre sentiment d’irritation, mais il est illogique de vous en prendre à elle. Le message que lui adresse ce genre de sortie est qu’à vos yeux, c’est elle qui est la cause de la violence qu’elle subit. C’est exactement ce dont l’abuseur essaie de la convaincre; et valider le message de cet homme est bien la dernière chose que vous vouliez faire.

Une des principales erreurs propres aux gens qui souhaitent aider une femme violentée est de faire de son départ la mesure du succès de leur intervention. Si la femme se sent incapable de quitter le conjoint violent ou insuffisamment prête à cette démarche, ou si elle retourne auprès de lui, les gens qui ont tenté de l’aider pensent parfois que leurs efforts ont échoué et ont tendance à canaliser cette frustration en blâmant la femme violentée. Mais une meilleure façon de jauger le processus d’aide est la mesure de respect dont vous aurez fait preuve pour son droit à diriger sa propre vie – un droit que bafoue l’homme violent – ainsi que l’aide que vous lui aurez apportée pour penser à des stratégies favorisant sa sécurité. Si vous arrivez à garder le cap sur ces objectifs, vous ressentirez moins de frustration en tant qu’aide et vous serez une ressource plus utile pour cette femme.

Voici un exercice mental qui vous aidera peut-être à surmonter votre impatience. Pensez un instant à votre propre vie et à un problème difficile à résoudre. Peut-être avez-vous eu de la difficulté à trouver un emploi que vous aimez vraiment; peut-être souffrez-vous d’un problème de poids ou d’un autre ennui de santé ; peut-être aimeriez-vous cesser de fumer ou êtes-vous triste dans votre couple actuel ou du fait d’être célibataire ? Pensez maintenant aux moments où des proches ou des parents ont multiplié les conseils quant à ce qu’il vous fallait faire pour remédier au problème. À quel point était-ce utile ? Leur arrivait-il de négliger la complexité de la situation, ce qui rendait leurs solutions simplistes ? Faisaient-ils preuve d’impatience devant vos réticences à adopter leurs suggestions ? Comment ressentiez-vous leur frustration ?

Les problèmes des autres nous semblent presque toujours plus simples que les nôtres. Les phrases qui débutent par « Moi, si j’étais toi, … » s’avèrent rarement utiles. Personnellement, lorsque des gens commencent à me dicter leurs solutions, j’ai souvent envie de leur répondre : « Si tu sais si bien comment je devrais surmonter les obstacles de la vie, pourquoi y a-t-il encore de grandes zones grises dans la tienne ? Pourquoi ta vie n’est-elle pas idéale ? » Aucune situation vécue n’est aussi simple que ce qu’elle peut sembler de l’extérieur.

Lorsque votre frustration menace de prendre le dessus, cherchez de l’aide pour vous-même. Parlez à quelqu’un qui compte pour vous. Partagez la douleur que vous ressentez à ne pas pouvoir libérer instantanément la femme violentée de sa prison, ce qui est bien sûr ce que vous souhaiteriez, comme moi. Parlez de la rage que vous ressentez à l’égard de l’homme qui abuse d’elle. Puis préparez-vous à retourner faire preuve de patience et d’amour envers la femme que vous tentez d’aider. Des centaines de femmes violentées m’ont dit que ce qui les avait le plus aidées dans leur route vers la sécurité et le mieux-être, c’était l’amour et le soutien de proches, de parents et de professionnels respectueux.

Autre précaution : Je remarque que beaucoup de gens ont tendance à toujours trouver quelque chose qui cloche chez une femme violentée, sans doute parce que, faute de ce préjugé, il leur faudrait affronter l’inquiétante réalité que n’importe quelle femme peut vivre de la violence. Cette tendance à lui chercher des torts nuit à votre capacité de l’aider et finit par vous placer en collusion avec son abuseur.

Et si elle ne reconnaît pas qu’elle est violentée ?

La famille et les proches d’une femme violentée me demandent parfois comment amener celle-ci à réaliser que son partenaire est un abuseur. « Elle lui trouve toujours des excuses », déplorent ces personnes. « Elle imagine des façons utopiques d’améliorer la situation de cet homme, comme l’aider à trouver un emploi moins stressant. Et elle se blâme beaucoup, disant que c’est souvent elle qui le fait disjoncter. Elle vit beaucoup de déni. »

En fait, cette femme est peut-être plus consciente de la violence qu’elle n’est prête à le dire. Sa honte et sa peur face aux pressions et aux critiques peuvent l’amener à prétendre ne pas voir ce qui se passe. Si elle est depuis longtemps avec son partenaire ou si celui-ci l’intimide ou la désoriente beaucoup, elle peut vivre un lien traumatique (voir Chapitre 9). Elle peut aussi être convaincue que son partenaire a raison, que ses difficultés tiennent à son propre comportement plutôt qu’à celui de l’abuseur. Quoi qu’il en soit, vous n’arriverez pas plus à lui « faire voir » la violence de son partenaire qu’elle n’arrive elle-même à lui « ouvrir les yeux ». Je voudrais pouvoir écrire le contraire, car je sais à quel point il est difficile pour les proches d’une femme violentée d’accepter les limites de leur pouvoir d’intervention.

Il existe tout de même certaines mesures utiles :

  • Dites-lui que vous n’aimez pas ce qu’on lui fait subir et que vous ne considérez pas qu’elle mérite ce traitement.

  • Dites-lui que vous l’aimez et que vous la considérez comme une bonne personne.

  • Suggérez-lui ce livre. Vous pourriez aussi lui offrir une des autres publications qui figurent au chapitre « Ressources », ci-après.

  • Demandez-lui si elle serait prête à imaginer et à planifier avec vous des façons de réagir à des contextes particuliers de violence. Vérifiez, par exemple, si elle serait d’accord pour vous téléphoner la prochaine fois où son partenaire se mettra à l’engueuler. Offrez-lui de payer pour une nuitée à l’hôtel la prochaine fois où elle aura peur de lui. Demandez-lui si elle pourrait inventer un prétexte pour venir passer une semaine seule avec vous l’été prochain, le temps de mettre un peu d’ordre dans ses idées. À vous d’imaginer d’autres possibilités !

  • Si vous la croyez en danger à un moment particulier – si, par exemple, elle vous appelle en pleine scène de violences ou de menaces – téléphonez immédiatement à son service de police local et informez-les de la situation.

  • Téléphonez-lui ou écrivez-lui souvent, même si elle ne semble jamais retourner vos appels, à moins qu’elle vous demande de ne pas le faire (ce qui pourrait indiquer qu’il la punit de conserver des contacts avec d’autres personnes).

  • Traitez-la toujours avec respect. Elle sentira la différence entre votre comportement et celui de l’abuseur.

  • Encouragez-la à donner un coup de fil à une maison pour femmes violentées « simplement pour parler ». Elle n’a pas à leur donner son nom ou son numéro de téléphone et elle n’a même pas besoin de reconnaître qu’elle est violentée. Elle peut les appeler pour du soutien, pour vérifier ses perceptions ou simplement pour parler ce qu’elle vit dans sa relation de couple. Le premier appel à un programme de soutien aux femmes a souvent pour effet de briser la glace, ce qui facilite un éventuel appel à l’aide.

Vous vous demandez peut-être pourquoi j’ai écrit plus tôt que la violence était un problème que l’on pouvait résoudre, alors que j’écris maintenant qu’il faut parfois de contenter d’être attentifs et d’attendre. Affirmer que nous pouvons mettre fin à la violence dans nos collectivités ne signifie pas que nous pouvons secourir immédiatement toute femme violentée. Aider votre amie ou votre parente à débarrasser sa vie de la violence est un processus qui peut exiger du temps. Et, comme nous allons le voir, se doter d’une société exempte de toute forme de violence appellera beaucoup d’efforts à plusieurs niveaux.

Enfin, faites-vous un cadeau exceptionnel. Lisez l’ouvrage To Be an Anchor in the Storm, un livre merveilleux destiné aux proches des femmes violentées (voir le chapitre « Ressources ») et dont chaque page respire la sagesse.

Comment influencer l’abuseur

Si l’on me demandait de choisir un trait saillant de mes clients abuseurs, un aspect de leur nature qui se démarque particulièrement, je choisirais la caractéristique suivante : Ils ressentent un profond sentiment de justification. Tout effort pour influencer un abuseur doit miser sur l’antidote à cette attitude. Il faut le convaincre du message suivant : La violence est mal ; tu es responsable de tes actes ; aucune excuse n’est acceptable ; tu causes des dommages incalculables ; tu es le seul responsable de ce problème que tu dois résoudre.

Qui a l’occasion d’influencer le mode de pensée d’un abuseur, et que peuvent faire ces personnes ?

Les proches et la famille

Vous constituez la ligne de front. Vous avez plus de chances que quiconque de transformer l’attitude d’un abuseur – plus de chances que la femme violentée, qu’un thérapeute, qu’un programme pour conjoints agresseurs et que les tribunaux mis ensemble. Vous êtes les plus difficiles à discréditer. Il écarte du revers de la main les autres membres de cette liste, les traitant de « folles », de « menteuses », d’« hystériques » ou d’« anti-hommes ». Mais lorsque la critique vient de ses proches, il est susceptible de ressentir pour la première fois une certaine incertitude.

Voici quelques pistes utiles :

  • Lorsque quelqu’un auquel vous tenez est accusé de violence, évitez de vous dire que c’est impossible. Malheureusement, lorsqu’un abuseur prend une voix indignée pour dire à sa famille : « Ma partenaire m’accuse de violence», ses proches ont généralement le réflexe de prendre aveuglément sa défense. Incrédules, ils réagissent avec indignation et dégoût : « Comment ose-t-elle affirmer cela à ton sujet ? Quelle chipie! » Et personne ne pose les bonnes questions.

Au lieu de céder à cet automatisme, commencez pas obtenir le plus de renseignements possible. Que fait-il exactement qu’elle trouve violent ? Comment se dit-elle affectée par lui ? Que veut-elle qu’il fasse différemment ? Il répondra généralement à ces questions en ridiculisant sa conjointe. Par exemple : « Pour elle, si jamais je me sens maussade ou de mauvaise humeur, c’est de la violence. Chaque fois qu’elle n’obtient pas ce qu’elle veut, elle me qualifie d’abuseur. » Insistez pour qu’il vous explique sa perspective à elle. Demandez-lui des exemples d’interactions précises. Refusez de vous rallier d’emblée à son camp. Faites-lui comprendre que vous réservez votre jugement.

Puis, parlez à sa partenaire en privé. Dites-lui qu’il a fait allusion à son sentiment d’être violentée et que vous aimeriez entendre ce qui la préoccupe. Il se peut qu’elle vous révèle très peu de choses, si elle manque de confiance à votre égard. Mais si elle parle ouvertement, vous pourriez découvrir qu’elle est loin d’être la harpie déséquilibrée qu’il tente de dépeindre. Lorsqu’une femme se plaint d’être violentée, elle a dans l’immense majorité des cas des griefs valides et importants quant au traitement que lui inflige son conjoint.

  • Ne répétez pas à cet homme les confidences de sa partenaire, à moins qu’elle vous en donne clairement la permission. Vous pouvez croire fermement qu’il n’est pas du genre à se venger, mais c’est elle qui est le mieux en mesure de le savoir. Demandez à votre interlocutrice les problèmes et événements que vous pouvez discuter avec lui en toute sécurité et quels autres sujets il importe d’éviter. Dans la mesure où elle vous y autorise, pressez-le de réfléchir sérieusement à ces griefs et d’apporter à son comportement les améliorations que requiert sa conjointe.

  • Ne passez pas sous silence les affrontements auxquels vous assistez directement. Il est délicat d’aborder la conduite d’un proche avec sa partenaire mais « qui ne dit mot consent ». Parlez à chacun des deux séparément, pour exprimer votre inquiétude à propos du comportement de l’abuseur.

  • Assurez un suivi cette démarche, particulièrement auprès d’elle. Trouvez un moment pour lui demander en privé si le problème persiste et quel genre d’aide elle apprécierait.

Je comprends et tiens en haute estime la loyauté réciproque des membres d’une famille. Il est naturel de prendre vigoureusement parti contre la violence mais d’avoir tendance à changer de camp lorsque l’agresseur en cause est l’un des nôtres. Mais l’on ne peut fonctionner avec deux poids, deux mesures. La violence persistera tant que les gens continueront à ménager un régime d’exception pour leurs frères, leurs fils et leurs amis.

Soutenir une femme face à la violence d’un homme ne signifie pas nécessairement prendre son parti dans chacun des conflits de leur relation de couple. En plus de la violence, il et elle peuvent vivre des problèmes inextricables au sujet de leurs finances, de l’éducation des enfants ou de leurs choix d’amis. Lorsque vous confronterez un proche au sujet du mauvais traitement de sa partenaire, il vous dira sans doute « Tu prends toujours sa part ; elle t’a tourné contre moi. » Répondez à ces distorsions en disant : « Je n’en ai pas contre toi mais contre ton comportement abusif. Je ne dis pas qu’elle a raison dans chacun des litiges entre vous. Ce que je dis, c’est que vous n’arriverez à résoudre aucune de ces différences si tu ne résous pas ton problème de violence. Tant que tu continues à la tyranniser, c’est toi qui es le problème numéro un. »

Rien ne mettrait fin plus rapidement à la violence faite aux femmes que le fait pour les proches et la famille des hommes violents de cesser de les protéger. Et cela signifie d’abord prendre le temps d’écouter avec attention et respect sa version à elle du problème – une chose que l’abuseur ne fait jamais.

Thérapeutes, religieux et autres conseillers

Si une femme violentée peut à l’occasion contacter un conseiller et décrire sans ambages ses difficultés, un abuseur s’exprime de façon moins directe. Il cherche de l’aide non par sentiment d’être violent mais par fatigue de la tension qui règne à la maison ou par crainte d’une rupture. Il avouera rarement le fait qu’il lance des jurons, insulte sa partenaire ou lui fait peur. S’il recourt à la violence physique, il ne le mentionnera presque jamais de son propre gré. Cependant, il peut donner différents indices de sa violence. En voici quelques-uns parmi les plus courants :

  • « J’ai mauvais caractère et il m’arrive de perdre patience. »

  • « Ma blonde prétend que je ne la traite pas bien. »

  • « Ma partenaire fait constamment de l’œil à d’autres hommes. « Ma femme m’a attaqué et j’ai dû me défendre, alors elle s’est fait mal. »

Aucun de ces énoncés ne constitue en soi une preuve de violence, mais chacun d’entre eux mérite qu’on s’en préoccupe sérieusement. Ils doivent inciter le conseiller à poser plusieurs questions au sujet du comportement de l’homme et sur le point de vue de sa partenaire.

Je recommande à tout conseiller de faire extrêmement attention avant d’accorder foi aux propos d’un homme qui se dit faussement accusé de violence ou victime d’une femme violente ou contrôlante. Vous pourriez facilement, sans vous en rendre compte, venir appuyer et justifier les agressions psychologiques, ou même physiques, de cet homme contre sa conjointe. Demeurez neutre tant que vous n’en saurez pas beaucoup plus long sur ce qui s’est passé et sur ce qu’a fait votre interlocuteur.

Lorsque vous soupçonnez qu’un homme peut avoir un problème de violence, demandez-lui de décrire en détail la perspective et les émotions de sa partenaire face à différents aspects de sa vie, y compris ce qu’elle pense des conflits vécus avec lui. Un abuseur aura habituellement de la difficulté à décrire en détail et avec empathie la perspective de sa victime, surtout en ce qui a trait aux griefs de cette femme à son égard. Plus il ridiculisera et minorera son point de vue, plus vous aurez de raisons de croire que le problème réside en lui. En même temps, si vous persistez à lui demander ce qu’elle en dirait, vous découvrirez souvent des indices importants des problèmes de comportement et d’attitudes de cet homme.

Que vous soupçonniez ou non la présence de violence, il est toujours utile de donner à tout homme des renseignements de base sur la violence conjugale. Donnez des exemples de comportements abusifs, détaillez leur impact destructeur sur les femmes et les enfants, et expliquez-lui le principe de l’entière responsabilité de ses actes. Si vous le voyez citer les comportements d’autres hommes pour excuser le sien ou invoquer à sa décharge le stress ou l’alcool, signalez-lui qu’il rationalise les mauvais traitements infligés à sa partenaire. Si à un moment ou l’autre de votre conversation, il reconnaît faire usage de violence, encouragez-le à contacter un programme pour conjoints agresseurs.

Policiers, procureurs, juges et agents de probation

J’ai inclus au chapitre 12 certaines directives à l’intention du personnel judiciaire. Trois éléments cruciaux s’en dégageaient : 1) Les abuseurs doivent subir des conséquences pour leurs agressions dès maintenant et non simplement être avertis du risque de futures sanctions, ce qui a très peu d’impact sur eux ; 2) L’abuseur ne peut surmonter son problème de violence en travaillant à quoi que ce soit d’autre que sa violence. Traiter sa gestion du stress ou de la violence, son alcoolisme ou sa dynamique relationnelle n’aura aucun impact ou presque sur la violence d’un abuseur ; 3) Les interventions de personnes en positions d’autorité peuvent parfois être les plus efficaces auprès des abuseurs. Par contre, l’abuseur est immensément conforté dans ses attitudes lorsque des professionnels excusent ou minorent sa violence ou en tiennent sa victime partiellement responsable – comme dans le cas de l’agent de probation qui dit à un homme : « Vous et votre femme devez réellement résoudre vos problèmes et cesser de vous agresser réciproquement ».

Collectivités

Toute organisation ou service communautaire peut faire sa part pour influencer les abuseurs en apposant bien en vue des affiches contre la violence et en diffusant des brochures et d’autres types de documentation. Gardez à l’esprit que le matériel qui utilise des expressions comme « abus » et « violence » est utile pour rejoindre les femmes violentées, mais que les abuseurs ont tendance à se dire : Cela ne me concerne pas. On aura plus de succès auprès d’eux avec des phrases simples et en empruntant le mode interrogatif :

  • « Avez-vous un tempérament irritable ? »

  • « Votre femme ou votre copine dit-elle parfois avoir peur de vous ? »

  • « Vous arrive-t-il de sacrer ou de l’insulter ? »

  • « Vous arrive-t-il de blâmer votre partenaire pour ce que vous faites ? »

On devrait aussi lire sur ces affiches qu’il n’existe aucune excuse pour qu’un homme insulte, effraie ou isole sa partenaire ou lui mente, même s’il croit qu’elle fait les mêmes choses. Un résumé de la loi à ce sujet et des sanctions judiciaires possibles constitue également une approche utile. Indiquez-y que l’abuseur peut être arrêté pour avoir poussé, dardé, retenu ou menacé sa partenaire, même sans la frapper. Peu d’hommes sont au courant de cette possibilité et les abuseurs sont toujours stupéfaits lorsqu’on les arrête pour ce genre de violence « mineure ». Si votre localité dispose d’un bon programme pour abuseurs, inscrivez sur ce matériel leur numéro de téléphone, mais gardez à l’esprit que très peu d’abuseurs mènent à terme une démarche de counseling à moins d’y être forcés. L’objectif premier de vos affiches est de signaler aux abuseurs actuels et éventuels les valeurs de la collectivité.

Un abuseur commence toujours par rejeter les messages issus de ces différentes sources. Mais lorsque ces messages s’ajoutent les uns aux autres, c’est une autre affaire. Il m’est arrivé d’avoir des clients physiquement violents qui ont, par exemple, été interpellés par le policier qui les a arrêtés, puis poursuivis sans possibilité d’échappatoire, puis admonestés par le juge – en plus de la sentence imposée –, puis critiqués par l’agent de probation et, finalement, confrontés semaine après semaine dans notre programme pour abuseurs. Cet homme peut également avoir vu un reportage télé sur la violence conjugale ou avoir lu une brochure dans la salle d’attente d’une clinique. Sa propre mère ou son frère peut leur répéter qu’il doit cesser de maltraiter sa conjointe. Si toutes ces voix se renforcent mutuellement en rappelant à l’abuseur qu’il est responsable de ses propres actes, en refusant de le laisser blâmer la victime, en levant le voile sur les dommages qu’il cause et en insistant sur son entière responsabilité, on voit progressivement baisser son assurance quant à son bon droit. J’ai moi-même constaté ce phénomène. C’est à ce point précis que peut s’amorcer un changement.

N’oublions pas les enfants

Au milieu des cris et des insultes, sous la cascade des accusations et contre-accusations, tout à notre panique de voir une femme démolie au plan psychologique ou physique, nous pouvons perdre de vue que l’agresseur fait également d’autres victimes. Nous risquons d’oublier les enfants. On a déjà vu des policiers envoyés sur la scène d’une agression conjugale oublier même de demander s’il y avait des enfants dans la maison. Ces enfants se blottissent dans les coins, tentent de préserver leur sécurité et peuvent demeurer presque invisibles tant qu’ils et elles n’ont pas l’âge de tenter de défendre leur mère.

Comme dans la plupart des interventions face à la violence, il nous faut d’abord briser le silence. Demandez en privé à la mère comment elle croit que ses enfants sont affectés par le comportement de l’homme et par la tension qu’il crée. Est-ce qu’il la bat devant eux ? De quoi pense-t-elle que ses enfants ont besoin ? (Rappelez-vous de réfléchir avec elle et non pour elle.)

La loi du secret doit également être brisée avec les enfants. Faites-leur comprendre que vous êtes au courant de la situation et sensible à leurs sentiments. Allez-y de questions comme :

  • « Comment vont les choses à la maison pour toi ? »

  • « Est-ce difficile pour toi quand tes parents se disputent ? »

  • « Que se passe-t-il quand ils se fâchent l’un contre l’autre ? »

  • « Est-ce qu’il arrive que quelqu’un fasse de la peine à quelqu’un ou lui fasse peur ? »

  • « Aimerais-tu me parler de ces choses-là ? »

Même si l’enfant répond non à toutes ces demandes, vous lui aurez démontré son importance à vos yeux. Il ou elle saura que vous comprenez la possibilité que la violence – même non désignée – lui fasse peur ou mal. Puis, laissez la porte ouverte à de futurs échanges en disant, par exemple : « Tu peux me parler quand tu veux de ta vie à la maison. C’est correct d’en parler. Les enfants ont parfois de la peine quand leurs parents se disputent. »

Vous remarquerez que je recommande l’emploi d’un langage neutre qui évite de nommer la violence ou d’en assigner la responsabilité tant que vous ne savez pas ce dont l’enfant est conscient. Ce choix de mots est important pour éviter d’alerter l’enfant à une dynamique pénible qu’il ou elle ne connaît peut-être pas. Par contre, adoptez la politique inverse si l’enfant vous parle directement de la violence ou si vous savez qu’il ou elle a été témoin d’un épisode de violence verbale ou physique envers la mère. C’est alors important de ne pas utiliser un langage neutre ; les enfants de femmes violentées ont déjà l’impression d’être, comme leur mère, partiellement en faute, et vous voulez éviter de renforcer ces douloureuses erreurs de perception. Donc, une fois le secret brisé, évitez des expressions vagues comme les problèmes entre tes parents ou les mauvaises choses qu’ils se font parfois.

Les enfants ont plutôt besoin d’entendre des messages comme ceux-ci :

  • « Ce n’est pas de ta faute si quelqu’un de la famille dit des choses méchantes ou fait mal à quelqu’un. »

  • « Ce n’est pas de la faute de ta mère si quelqu’un la maltraite. »

  • « Ce n’est jamais de ta faute si quelqu’un est méchant avec toi ou te fait mal. »

  • « Aucun enfant ne peut vraiment protéger sa mère;  ce n’est pas la responsabilité de l’enfant. »

Le mot abuseur ne signifie rien pour des enfants de moins de dix ou douze ans, mais il peut être utile quand on parle à des adolescents. En général, une description fonctionne mieux qu’une étiquette.

Si l’abuseur est le père de l’enfant ou sa figure paternelle, prenez un soin particulier de ne pas le dénigrer comme personne ; contentez-vous de nommer et de critiquer ses actions. Les enfants ne veulent pas entendre que leur père est méchant, égoïste ou mauvais. Dans les situations où l’abuseur est dangereux, il est utile de discuter des risques avec les enfants, tant pour les aider à se protéger que pour valider leur réalité. Cependant, l’abuseur violent et dangereux demeure un être humain, et les enfants sont particulièrement sensibles aux qualités humaines de leurs intimes. Donc, ne parlez pas de lui comme si c’était un monstre. Par contre, vous pouvez dire des choses comme : « Ton père a un problème qui crée parfois de l’insécurité autour de lui, n’est-ce pas? » C’est le genre de langage auquel les enfants s’identifient.

Les intervenants communautaires qui côtoient les enfants de femmes violentées – les enseignants, les agents de police, les thérapeutes ou le personnel judiciaire, par exemple – peuvent améliorer leur efficacité en se montrant sensibles à la dynamique familiale que crée la violence conjugale et en se rappelant à quel point les abuseurs peuvent être manipulateurs. Trop d’enfants de femmes violentées reçoivent une étiquette de « déficit d’attention » ou d’« hyperactivité » et sont médicalisés sans recevoir l’aide nécessaire. Les enfants ont besoin de nous voir s’intéresser à leur situation, les aider à apprendre des valeurs positives et renforcer leur lien crucial avec leur mère.

Amener notre communauté à réagir à la violence

Les efforts individuels pour mettre fin à la violence conjugale ne fonctionnent que lorsque l’ensemble de la collectivité fait front commun pour créer un environnement où les victimes se sentent appuyées et les abuseurs, tenus responsables de leurs actes. Vous pouvez jouer un rôle pour faire de votre collectivité une zone exempte de violence, un havre de sécurité où les femmes violentées savent qu’elles peuvent compter sur un soutien complet et où les abuseurs savent qu’ils n’arriveront pas à trouver de la sympathie pour leurs excuses ou à éviter les conséquences de leurs actes.

Voici quelques-unes des nombreuses initiatives que vous pouvez mettre en oeuvre :

  • Offrez une aide à votre maison d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale, que ce soit pour faire du travail bénévole, recueillir des fonds, donner des conférences ou siéger au conseil. Ces maisons manquent toujours de bénévoles et de fonds, vu le nombre tragiquement élevé de femmes nécessitant leur assistance. Plusieurs maisons offrent à leurs bénévoles des programmes gratuits ou peu coûteux de formation.

  • Offrez vos services à un programme pour conjoints violents s’il y en a un dans votre localité. Vous pouvez recevoir une formation pour faire du counseling auprès d’abuseurs ou travailler comme représentante des femmes violentées à ce programme. Utilisez votre influence pour guider le programme en améliorant constamment le soutien offert aux femmes violentées et à leurs enfants ainsi que la qualité des cours et du counseling fournis aux abuseurs. S’il n’existe pas de programme dans votre localité, communiquez avec un des programmes pour abuseurs énumérés au chapitre « Ressources » pour vous faire conseiller sur la façon d’en créer un.

  • Joignez-vous à une organisation qui fait un travail d’éducation ou d’activisme face à la violence anti-femmes, ou créez-en une. De tels groupes diffusent des brochures, organisent des manifestations, revendiquent des lois plus efficaces, financent des projets artistiques de sensibilisation à la violence conjugale et mènent une foule d’autres activités aussi courageuses qu’originales pour mettre fin à la violence. Votre maison d’hébergement possède sans doute un comité d’action sociale ou quelque chose du genre, mais les efforts de changement social sont parfois plus efficaces lorsqu’ils viennent d’une organisation distincte, qui n’essaie pas en même temps de fournir des services de première ligne.

  • Instaurez dans votre système scolaire des programmes visant à enseigner le respect et l’égalité des femmes et à sensibiliser les enfants à la violence entre partenaires intimes.

  • Joignez-vous à votre table de concertation régionale en matière de violence conjugale, ou créez-en une s’il n’en existe pas. Une table ronde (ou groupe de travail) efficace inclut des représentants du plus grand nombre possible d’instances communautaires de soutien aux familles touchées par la violence. Invitez-y des thérapeutes, des membres du clergé, des éducateurs, des agents de police, quelqu’un du bureau du procureur général, du personnel judiciaire ainsi que des employées des maisons d’hébergement et des programmes pour abuseurs. Ces tables de concertation se multiplient depuis dix ans et donnent lieu à une foule de progrès louables en termes de coordination des services, de création de nouveaux programmes et d’éducation populaire.

  • Contribuez à la mise sur pied dans votre localité de programmes pour enfants de femmes violentées, notamment des groupes de counseling. Incitez les thérapeutes qui travaillent avec les enfants à se renseigner sur le problème de la violence conjugale et sur ses impacts auprès des enfants. Participez à des campagnes de sensibilisation du public à la revictimisation des femmes violentées et de leurs enfants par le biais des litiges de garde et de droits de visite. Pour plus de renseignements sur ces thèmes, voir la section « Ressources » à la fin du présent ouvrage.

  • Participez aux campagnes de sensibilisation menées dans les établissements d’enseignement secondaire concernant la violence dans les fréquentations, pour tenter de mettre fin à cette violence avant qu’elle ne s’installe dans les rapports de couple. (On en parle au volet Adolescents de la section « Ressources ».)

  • Militez pour une hausse de l’aide sociale versée aux femmes violentées et d’autres formes d’assistance financière publique. Les coupures imposées aux programmes d’assistance sociale depuis une décennie font qu’il est aujourd’hui beaucoup plus difficile pour les femmes violentées de quitter leur partenaire, surtout lorsqu’elles ont des enfants. Les femmes ne peuvent quitter des hommes violents lorsqu’elles sont captives de la conjoncture économique.

  • Protestez contre les émissions télé et les articles qui glorifient la violence ou l’agression sexuelle ou qui en blâment les victimes, y compris le traitement des actualités.

  • Si vous avez déjà été violentée par un partenaire et que vous n’êtes plus avec lui aujourd’hui, songez à la possibilité de témoigner de votre vécu. Les agences de services sociaux, les universités, les services de police et d’autres organismes ont extrêmement besoin d’entendre des femmes ayant une expérience personnelle de la violence afin de mieux comprendre à quoi ressemblent ces agressions et les répercussions qu’elles ont dans autant de vies. J’ai souvent vu des professionnel-les et d’autres membres de la collectivité connaître de profondes transformations après avoir écouté le compte rendu d’une femme qui a vécu de la violence psychologique ou physique.

  • Aidez les survivantes de ces violences à prendre un rôle de leadership dans votre collectivité et assurez-vous de leur présence dans tous les groupes de travail et organismes décisionnels appelés à intervenir face à la violence conjugale.

Transformer la culture ambiante

La violence découle d’une mentalité qui excuse et légitime l’intimidation et l’exploitation, qui valorise la supériorité et le manque de respect et qui culpabilise les personnes opprimées. Tous les efforts visant à mettre fin à la violence faite aux femmes en reviennent en fin de compte à la question suivante : Comment transformer nos valeurs sociales pour arriver à faire respecter le droit des femmes à vivre à l’abri de toute insulte, invasion, désappropriation ou intimidation ?

Une des façons d’y arriver est de déclarer d’emblée aux personnes que nous côtoyons que les femmes ont bel et bien ces droits et de façon inconditionnelle. Malheureusement, une bonne part de la société contemporaine demeure ambiguë à cet égard. J’entends encore des phrases comme « C’est vrai qu’il n’aurait pas dû la traiter de ‘salope’, mais elle a tout de même passé la soirée à danser avec un autre homme. » J’entends des gens dire : « C’est vrai qu’il n’a pas cessé de l’appeler à son travail, même après qu’elle lui eût demandé de ne plus l’importuner, mais leur rupture lui avait vraiment brisé le cœur. » J’entends : « C’est vrai qu’il lui a forcé la main pour baiser, mais elle lui avait réellement laissé croire qu’ils allaient faire l’amour ce soir-là. » Vous pouvez avoir une influence sur vos amis, votre communauté religieuse, votre équipe de bowling ou vos proches parents en ayant le courage de prendre position pour dire : « Violenter une femme n’est jamais acceptable. »

Puis, exercez des pressions dans le monde de la chanson, des vidéos, de l’« humour », bref de tous les médias qui soutiennent et encouragent les abuseurs. Le déluge de plaintes suscitées par l’attribution d’un prix Grammy au rapper Eminem a convaincu le réseau de télévision CBS de diffuser un message d’intérêt public contre la violence conjugale durant ce gala; le président des Grammys a même lu au micro une prise de position contre la violence. Les plaintes ont aussi afflué aux bureaux de l’éditeur américain Simon & Schuster lors de la mise en marché d’un jeu vidéo dont l’enjeu était le viol d’une femme, une Autochtone ligotée. Lorsque la population dénonce les agents culturels qui enseignent ou excusent la violence, c’est un pas de plus pour notre culture dans la bonne direction.

Refusez de rire des blagues qui insultent ou dénigrent les femmes. Si vous êtes un homme, votre refus d’endosser ces plaisanteries et ces commentaires peut s’avérer particulièrement efficace. Lorsque quelqu’un vous dit « Ce n’est qu’une blague », vous pouvez répondre : « Que pense selon toi un abuseur quand il entend ce genre de ‘blague’ ? Crois-tu que cela l’aide à réaliser le mal qu’il fait ? Ne penses-tu pas que cela contribue à son sentiment de justification ? »

Encouragez les femmes de votre vie – vos amies, vos sœurs, votre mère, vos filles – à insister sur leur droit à la dignité et au respect, à se faire confiance, à afficher leur fierté. Attendez des garçons et des hommes des valeurs de dignité, de bonté et de responsabilité et n’acceptez rien de moins. Une fois de plus, les hommes ont un rôle particulièrement important à jouer dans la transformation de la culture. Lorsqu’un père dit à son fils : « Je ne veux pas t’entendre dire du mal des filles » ou « Non, je ne vais pas te laisser inviter seulement des gars pour ton party d’anniversaire; ce serait sexiste », le garçon en prend bonne note. Vous trouverez dans la section Ressources les noms d’organisations qui aident particulièrement les hommes à faire preuve d’initiative pour mettre fin aux violences anti-femmes. Lorsque des hommes sont aux premiers rangs de la lutte, il est beaucoup plus difficile aux abuseurs de prétendre que le combat contre la violence est une querelle entre hommes et femmes plutôt qu’une confrontation des abuseurs par le reste de la société.

Enfin, valorisez des solutions de rechange à la violence et à l’oppression en reconnaissant les diverses variantes et interactions de la violence et de la maltraitance. Découvrez les attitudes contraires à celles de l’abuseur : définir la réalité de façon arrogante a pour contraire une écoute respectueuse de l’ensemble des points de vue individuels. Se placer au-dessus des autres personnes a pour contraire le fait de voir en elles des égales. Le contraire d’une hiérarchie où quelques personnes se prélassent en écrasant le reste des gens est le partage équitable des ressources. Le contraire de la course acharnée pour la première place, qu’il s’agisse de la pyramide hiérarchique au travail, du championnat de l’équipe de baseball ou de l’ordre de préséance à table, c’est de créer des communautés axées sur la coopération et le soutien, où tout le monde part gagnant. Envisager un monde où les relations ne seraient plus marquées par la violence équivaut à s’ouvrir à des possibilités plus riches encore, au potentiel humain de vivre en harmonie les uns avec les autres et avec notre environnement naturel.

Le problème, ce n’est pas la colère et le conflit : il s’agit d’aspects normaux de la vie. La violence ne découle pas de l’incapacité des gens à résoudre les conflits mais de la décision que prend une personne de s’arroger la supériorité sur quelqu’un d’autre. Donc, même s’il est utile, par exemple, d’enseigner au cours primaire des techniques de résolution non violente de conflits – une initiative populaire de nos jours –, de tels efforts font très peu pour réduire la violence à eux seuls. Enseigner l’égalité, enseigner un profond respect pour tous les êtres humains – voilà des démarches plus exigeantes mais qui vont beaucoup plus loin.

Il y aura des gens pour me trouver irréaliste de croire en un monde exempt de violence. Mais des mots comme irréalistenaïf ou peu pratique sont émis à partir d’une position de supériorité et utilisés pour empêcher les gens de penser par eux-mêmes. Il est vrai que la violence nous affecte tous et toutes. Si vous n’avez pas vous-même connu un partenaire violent, et même si aucune femme que vous connaissez n’a déjà subi de maltraitance répétée, la qualité de votre vie demeure diminuée et vos horizons sont  circonscrits par l’existence de la violence et de la culture qui la nourrit. La voix de la violence peut prendre une foule de formes. Elle s’entend chaque fois que les rêves d’un enfant sont battus en brèche par un adulte qui pense tout savoir. Elle cille dans les oreilles de toute personne dont les larmes ont été tournées en ridicule. Elle résonne dans l’esprit de quiconque a déjà osé dénoncer des mauvais traitements ou la cruauté exercée contre quelqu’un d’autre et s’est alors fait traiter de fifibébé ou hystérique, entre autres insultes.

Si vous choisissez de croire que votre vie pourrait être libre de violence ou que le monde entier pourrait l’être, vous subirez ce genre de harcèlement. Il proviendra même parfois de votre for intérieur. Certaines personnes se sentent menacées par l’idée que la violence est un problème que l’on peut résoudre parce que, si c’est le cas, il n’y a plus d’excuse pour ne pas y tenir tête. Les abuseurs et leurs alliés sont réticents à reconnaître les dommages qu’ils ont causés, à faire amende honorable et à vivre différemment; ils peuvent donc choisir d’insulter les personnes qui les interpellent en matière de violence. Mais ce harcèlement et ces critiques ne vous arrêteront pas, comme ils n’arrêteront pas le reste d’entre nous, parce que le monde a trop progressé pour revenir en arrière. Dans tous les pays, des millions de gens prennent aujourd’hui position contre la violence conjugale et refusent de battre en retraite, tout comme la femme qui, après avoir goûté la vie sans l’abuseur, se voit incapable de retomber sous sa coupe tellement elle trouve agréable le goût de la liberté et de l’égalité.

Points clés à garder à l’esprit

  • Une fois les abuseurs privés de leur écran d’excuses, de distorsions et de manipulation, ils trouvent beaucoup plus difficile de poursuivre leur violence impunément.

  • Si une organisation comme Mothers Against Drunk Driving a réussi à transformer notre indifférence sociale traditionnelle face aux décès dus à l’alcool au volant, nous pouvons changer les attitudes sociales en matière de violence conjugale.

  • Tout le monde a un rôle à jouer pour mettre fin à cette violence.

  • Si vous tentez d’aider une femme violentée, il est important de chercher également de l’aide et du soutien pour vous-même (voir section « Ressources »).

  • Les formes de maltraitance chronique sont liées entre elles. Lorsqu’on en démonte une, les autres commencent aussi à se défaire.

Lundy Bancroft

Traduction : TRADFEM – Nous cherchons une maison d’édition intéressée à publier cet ouvrage en version française.

https://tradfem.wordpress.com/2019/11/26/pourquoi-fait-il-cela-par-lundy-bancroft/

Lundy Bancroft est l’auteur d’autres ouvrages utiles visant à guider les personnes aux prises avec cette problématique et notamment les intervenant-e-s. On peut les commander à même son site Web : http://lundybancroft.com/

Il a aussi produit une vidéo de 14:45 où l’auteur explique, en anglais, la stratégie des hommes violents dans les litiges de droit familial (garde d’enfants, etc.) : https://www.youtube.com/watch?v=i4_6GJYYyx8

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