On ne naît pas homme, on le devient…

« Ce livre est une tentative de synthèse des centaines de travaux – articles, thèses, essais, documentaires – concernant la masculinité, les hommes et la virilité, que j’ai eu la chance de lire dans le cadre de mon travail ».

Dans son introduction, Victorine Tuaillon, parle de son émission diffusée en podcast, des entretiens d’une quarantaine de minutes avec des universitaires, artistes ou chercheur·es.

Elle évoque son parcours, son féminisme, « je crois à cette idée révolutionnaire que les femmes sont des êtres humains », les rapports de genre, la masculinité, « la masculinité en tant que telle avait été toujours le point aveugle de la domination », la violence de genre ordinaire et le sens de cette violence, l’enfermement dans des rôles, « sommées de ravaler notre rage, d’être plus douces, plus arrangeantes », les stéréotypes et les injonctions viriles, l’ordre du genre, « personne ne grandit en dehors de l’ordre du genre », la culture, « Nous en sommes les produits et nous la produisons par nos pratiques et nos existences », l’égalité, « aucune société n’a encore atteint l’égalité entre femmes et hommes », les privilèges et leur invisibilisation, l’importance de penser ensemble « toutes les logiques de domination – le genre, la classe, ce qu’on appelle en sociologie la race mais aussi l’âge ou la sexualité », les normes et leur changement « selon le contexte, selon l’époque, les pays », les questions de genre comme « questions politiques », le travail des femmes et sa non-reconnaissance…

« Je crois que le féminisme n’est pas une guerre contre les hommes, mais une lutte contre ces structures qui permettent à la domination masculine de perdurer. Et donc contre ce qui, dans la construction de la masculinité (première partie) en fait un privilège (deuxième partie), une exploitation (troisième partie), une violence (quatrième partie)… Il n’y a aucune fatalité ; ce sont des questions structurelles, et les structures, on peut les défaire ou les esquiver (cinquième partie) »

L’autrice discute de concepts, de faits, de statistiques, de témoignages, des couilles et de table, de témoins, « je me suis dit que cette table sur laquelle il était valorisé de les poser, on pouvait la transformer en table d’examen, de discussion, de dissection de la masculinité »…

Voyage subjectif dans les pages d’un livre particulièrement réjouissant.

En introduction les éducations viriles sont interrogées. « Etre un homme, c’est d’abord et avant tout ne pas être une femme » (Olivia Gazalé). Avec beaucoup d’humour sont abordés, en en soulignant l’historicité et les contradictions, le dressage des corps masculins pour accéder aux privilèges, le rôle de l’obéissance, les rituels initiatiques, la peur de l’indifférenciation… Il me semble important de souligner contre l’individualisation néolibérale le possible développement des singularités par l’émancipation de toustes et de chacun·e…

(En complémentent possible, je rappelle la préface de Jules Falquet au livre de Pinar Selek : Devenir homme en rampant, jules-falquet-2013-preface-au-livre-de-pinar-selek-devenir-homme-en-rampant-paris-lharmattan/)

Les textes sont regroupés en grandes rubriques : Construction ; Privilège ; Exploitation ; Violence ; Esquives.

« la masculinité, tout comme la féminité, est avant tout une construction – sociale, culturelle, historique », Victorine Tuaillon aborde, entre autres, les modes de socialisation, les normes et leur intériorisation, les comportements différenciés des parents, les hiérarchisations y compris dans la langue (masculinisée volontairement), l’apprentissage des sentiments, l’hétéro-normalité, la justification d’un ordre social pas l’invention d’un ordre naturel, la réduction des êtres humains à leurs gamètes, les hypothèses biaisées de la vie sociale « préhistorique », la complexité et la plasticité cérébrale (sur ces points, Rebecca M. Jordan-Young : Hormones, sexe et cerveau, ne-plus-forcer-au-chausse-pied-des-donnees-pour-restreindre-la-complexite-et-les-potentiels/ et Catherine Vidal : Nos cerveaux, tous pareils tous différents !, histoire-evolutive-specifique-des-etres-humains/), la soi-disant crise de la masculinité (lire par exemple, Francis Dupuis-Déri : La crise de la masculinité. Autopsie d’un mythe tenace, le-supremacisme-male-et-son-discours-contre-legalite/), les mouvements masculinistes, l’adoption de comportements dangereux, les dynamiques du pouvoir, les gars du coin et leurs discours dans l’entre-soi…

« la masculinité s’accompagne de nombreux privilèges, que l’on peut qualifier de systémiques », L’autrice discute de ce monde construit au « masculin-neutre », des critères prétendus universels, des femmes comme « simple variation au standard », des biais anthropocentriques de la recherche, du privilège de grandir dans un monde construit pour les hommes, des villes au masculin (Yves Raibaud : La ville faite par et pour les hommes, petite-cartographie-du-sexisme-de-et-dans-lespace-urbain/), du genre de la ville et des ses aménagements, de l’occupation genrée des espaces, des maisons des hommes, « Ils se construisent à la fois sur l’éviction des femmes, et leur mythification comme objets sexuels », des privilèges des hommes au travail, du genre des organisations, « ce sont ses modes d’organisation, ses normes, ses attentes impensées qui ont pour effet de favoriser encore et toujours les hommes », du sexe de la disponibilité, de la « culture viriliste qui imprègne jusqu’aux interactions les plus anodines », des boy’s club (voir le récent ouvrage de Martine Delvaux : Le boys Club, privilege-et-impunite-arrogance-et-haine-debridee-misogynie-et-racisme-rivalite-et-solidarite/), de l’humour et des défouloirs « sexiste, raciste et homophobe », des mescplications (Rebecca Solnit : Ces hommes qui m’expliquent la vie, ce-quon-ne-dit-pas-quand-on-ne-parle-pas-de-genre/), du harcèlement sexuel « favorisé par certaines organisations du travail », de l’ampleur et de la banalité des violences sexuelles et de monsieur Tout-le-monde, de l’apparence physique, du privilège d’être la norme

« Année après année, les statistiques le montrent : si l’on additionne les heures de « travail » rémunéré et non rémunéré, les femmes travaillent plus que les hommes. On peut le dire sans colère, juste en regardant les faits : dans l’ensemble, les hommes profitent du travail domestique fourni gratuitement par les femmes. Littéralement, cela se nomme « exploitation » ». Victorine Tuaillon analyse les effets de la socialisation de genre sur « la façon dont en envisage, connait, exécute » le travail domestique et la naturalisation des taches, les différences dans la prise en charge « à chaque arrivée d’enfant », le couple comme « lieu d’exploitation économique », les standards en termes de propreté ou de soin, qui fait le ménage suite à la « mise en ménage » (en complément possible, les travaux de Christine Delphy et le livre de Camille Robert : Toutes les femmes sont d’abord ménagères. Histoire d’un combat féministe pour la reconnaissance du travail ménager. Québec 1968-1985, reintegrer-le-travail-invisible-a-lordre-du-jour-des-mouvements-feministes/les effets sur les revenus des femmes des ruptures, le recours à des tiers très majoritairement encore des femmes, le refus des hommes d’interroger cette situation qui les avantage objectivement, le travail et sa charge mentale, le « travail émotionnel », les exigences sexuées « dans les relations interpersonnelles »,

L’autrice poursuit avec l’irresponsabilité des hommes en termes de contraception et de grossesse, la non-implication des hommes dans le coût et le suivi des méthodes de contraception, l’oubli de la vasectomie, les politiques natalistes, le droit total « des femmes décider toutes seules si elles veulent ou non un avortement », les femmes des colonies avortées ou stérilisées de force…

« La violence ne sort pas de nulle part ; c’est tout ce qu’on a vu, la masculinité comme construction, comme privilège et comme exploitation qui la rend possible ». Victorine Tuaillon insiste sur le premier lieu des violences, le couple et la famille, les féminicides, les violences sexuelles et la culture du viol (en complément possible, Noémie Renard : En finir avec la culture du viol, les-violences-sexuelles-un-phenomene-massif-et-tolere-socialement/ et Valérie Rey-Robert : Une culture du viol à la française. Du « troussage de domestique » à la « liberté d’importuner », ne-nous-dites-pas-comment-nous-comporter-dites-leur-de-ne-pas-violer/), « Les femmes ne sont pas violées par des extraterrestres, par des fantômes ou des monstres : elles le sont par des hommes », les idées reçues sur le viol, les violeurs, « Ils ont le visage d’hommes que nous connaissons, que nous aimons, à qui nous faisons confiance », l’impunité socialement et judiciairement construite, la production de la pornographie, l’érotisation du viol, la manière dont les refus des femmes ne sont pas acceptés par les hommes, la « culture de l’insistance », les prédateurs et leurs pouvoirs…

Que faire. « Je me concentrerai sur trois pistes de travail principal – la sexualité, l’éducation, et la question de l’engagement proféministe des hommes –, et sur la dimension individuelle des actions à mener. Car, même s’il apparaît clairement que la domination masculine, et les dominations de classe et de race, ne pourront être abolies sans de profonds bouleversements politiques, nous n’allons pas attendre les bras croisés que la révolution arrive » J’ajoute que cela pose aussi la question des conditions de mobilisation, le rapport à l’autodétermination des femmes, les modifications concrètes des conditions matérielles de vie…

L’autrice propose « quelques pistes de diversions, de subversions, d’esquives », au delà de l’insuffisance de la notion de consentement, l’expression libre des désirs, la capacité à verbaliser, les scripts de séduction et d’érotisme, la rupture avec les scripts hétéro-sexistes, « Toutes les autres pratiques étant soit taboues (pénétrer les hommes), soit reléguées dans la catégorie de « préliminaires », comme s’il ne s’agissait que d’un simple apéritif précédant l’acte sexuel le plus important », le remplacement de la « pénétration » par la « « circlusion » de la femme sur l’homme », la sortie de l’auto-objectification permanente, l’éducation des garçons, le questionnement des automatismes et des réflexes, l’éducation à l’intimité, les « alliés »…

Un ensemble d’analyses alliant le plus souvent humour et volonté d’aller à la racine d’une construction sociale valorisée au nom d’un fantasque naturel…

J’ai laissé de coté les points discutables, à commencer par la distinction entre masculinité et virilité ou la notion de masculinité hégémonique, l’usage de termes polysémiques, les articulations entre sexe et genre… Chacun·e pourra approfondir les analyses par les riches bibliographies proposées par l’autrice après chaque chapitre. J’ai chroniqué des livres cités, voir les liens proposés sur certains.

Il ne s’agit pas seulement de déplacer les contraintes, de troubler ou de transgresser le genre, de reformuler des régimes de genre, mais bien d’en finir avec le genre comme construction sociale arbitraire, la hiérarchisation des individu·es, l’inégalité systémique.

Il faut aussi affirmer que les hommes ne sont pas dans l’ignorance du système de domination masculine ; lire par exemple : Léo Thiers-Vidal : De « L’Ennemi principal » aux principaux ennemis. Position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination, indispensable/.

Enfin, j’invite mes amis et lecteurs à (re)lire le texte de Yeun Lagadeuc-Ygouf : Être « allié des féministes », etre-allie-des-feministes/.

Deux auteurs cités à plusieurs reprises par Victoire Tuaillon.

Victorine Tuaillon : Les couilles sur la table

Binge Audio Editions, Paris 2019, 258 pages, 18 euros

https://www.binge.audio/podcast/les-couilles-sur-la-table/

Didier Epsztajn

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