Peut-être, ce dont le féminisme a besoin, c’est d’exclusion, pas d’inclusion

A une époque où l’inclusion est devenue une priorité essentielle du féminisme, une idée fondatrice est tombée particulièrement en défaveur : le séparatisme. La simple accusation de ne pas être intersectionnelle (position qui est en fait impérative mais est souvent mal appliquée par les mêmes progressistes qui en appellent à l’inclusivité) suffit pour faire annuler les événements, et fermer les espaces et les organisations qui centrent les femmes. L’idée du séparatisme, même chez de nombreuses féministes, évoque les redoutables féministes de la Seconde vague aux aisselles poilues qui épèlent « women » avec un y, ou ces gouines imbaisables avec leur coupe « boule à zéro » (LOL). Vous verrez que le séparatisme est interdit chaque fois que n’importe quel groupe de femmes essaie d’organiser n’importe quoi, immanquablement. « Cet événement est pour toutes les personnes marginalisées par le patriarcat » diront les progressistes. Merci, mais tout le monde est marginalisé par le patriarcat d’une façon ou d’une autre.

Les féministes libérales et les hommes progressistes ont manqué un épisode : le féminisme consiste à se séparer d’un système qui maintient les femmes subordonnées aux hommes et leur prend des ressources qu’il redistribue aux hommes. La raison pour laquelle cette tactique devrait susciter notre hilarité est que notre patriarcat sait très bien que le séparatisme menace réellement la suprématie masculine. En fait, c’est le tout premier cocktail Molotov que les femmes lui balancent.

Si vous voulez vraiment savoir ce qu’il en est, lisez l’essai de Marilyn Frye « Some Reflections on Separatism and Power ». Publié en 1997, il ne fait que 10 pages. Comme vous êtes une femme moderne, il est probable que vous lisez ceci sur votre téléphone portable, à votre travail, donc je vais-je le résumer pour vous aussi directement que possible.

Le féminisme est séparatiste

Frye explique que le féminisme est une philosophie qui n’est pas pour mais contre l’inclusion. Le paradigme dominant dit : « les hommes ont un droit sur le corps des femmes, sur le travail des femmes. Les femmes ne sont invitées à participer à la vie publique que si nous les hommes le décidons ». Le féminisme dit : « non, ce n’est pas l’ordre naturel ou inévitable de la vie sur cette planète. Nous ne voulons pas participer à votre grande fête de l’hégémonie capitaliste impérialiste ».

Le séparatisme masculin, c’est la norme des espaces de la vie quotidienne – le manspreading dans les trains, les sifflements dans l’espace public – jusqu’aux lieux suprêmes du pouvoir (faible représentation des femmes dans les gouvernements et dans l’industrie). Cela signifie que le séparatisme féministe est une rébellion – les femmes se retirent des institutions, des relations, des rôles et des activités qui sont définies par les hommes, au bénéfice des hommes et pour la préservation du privilège masculin.

Et voilà ce qui est vraiment important : cette séparation est initiée ou maintenue par les femmes à volonté. Il ne s’agit pas de prêcher pour une île de lesbiennes coupées pour l’éternité de la moitié de l’espèce humaine (ok, je ne serais pas contre, mais je dois admettre que ce n’est pas très pratique). Cela signifie plutôt que nous décidons quand le mur est élevé et pour combien de temps, et qui peut franchir la porte et qui reste dehors.

Les hommes sont des parasites

Ce qui risquerait d’attirer le plus d’ennuis à Frye aujourd’hui, c’est l’affirmation que la relation entre les hommes et les femmes est parasitique. La sagesse patriarcale dit que la femme est subordonnée à l’homme parce qu’il la protège et l’entretient. Mais les femmes ont toujours subvenu à leurs besoins matériels – en fait, si les hommes nous protègent et nous entretiennent, c’est dans la mesure où les structures du patriarcat sont organisées de telle façon qu’elles rendent difficile pour les femmes de subvenir à leur propre entretien.

Différentes études concernant le bonheur des couples hétérosexuels montrent que les hommes dans ces relations sont significativement plus heureux et en meilleure santé que les célibataires, tandis que l’inverse est vrai pour les femmes. Quand elles sont en couple avec des hommes, les femmes rapportent davantage de dépressions, une moins bonne santé et moins de stabilité que les hommes avec lesquels elles sont associées.

C’est très impopulaire de dire ça, vu que la plupart d’entre nous ont dans notre vie des hommes que nous aimons, que nous souhaiterions appeler nos « alliés féministes », en plus d’être aussi nos frères, nos pères, nos maris, nos copains. Le fait est cependant que le privilège masculin fait des hommes des voleurs de notre énergie mentale, spirituelle et physique, ou comme le disent certaines de mes sœurs préférées, de notre gynergie. Parfois, on a juste besoin de faire une pause, même avec ceux qui sont des hommes bien (#NotAllParasites).

L’accès est pouvoir

Frye l’explique ainsi :

« Les différences de pouvoir sont toujours manifestées sous la forme d’un accès asymétrique. Les super-riches ont accès à presque tout le monde, et presque personne n’a accès à eux. Les ressources de l’employé sont accessibles au patron, mais les ressources du patron ne sont pas accessibles à l’employé. Le parent a un accès inconditionnel à la chambre de l’enfant, l’enfant n’a pas un accès similaire à la chambre des parents. Le pouvoir total est un accès inconditionnel, l’impuissance totale est d’être inconditionnellement accessible. La création et la manipulation du pouvoir consiste en la création et la manipulation de l’accès ». Dans l’histoire du patriarcat, les hommes ont eu virtuellement un accès illimité au corps des femmes. Ils ont créé et préservé ça par le mariage, le refus de l’avortement, la sous-estimation du travail des femmes et d’autres dispositions trop nombreuses pour les énumérer. Quand les femmes coupent l’accès masculin à tous ces avantages, nous commençons à prendre le pouvoir, et ça rend les hommes enragés.

La définition est pouvoir

En patriarcat, les femmes sont définies comme ne pouvant pas dire non. Qu’il s’agisse de sexualité ou de nurturance et de complaisance, « la femme » est une personne qui a une capacité illimitée pour le sacrifice d’elle-même. En fait, elle n’existe que dans sa relation avec l’homme. Les hommes sont les humains par défaut, et les femmes sont leur reflet et leur ombre. Une femme qui se sépare défie cette définition.

Dans l’acte de séparation, les femmes agrandissent la notion de ce dont les femmes sont capables, de ce que nous paraissons être et de qui nous aimons. Les femmes inventent un nouveau langage, avec lequel elles se définissent elles-mêmes. Mais souvent nous ne pouvons pas changer le langage de ceux qui nous entourent. « Généralement, dit Frye, quand des femmes renégates nomment une chose d’une certaine façon et les suppôts du patriarcat d’une autre, ce sont eux qui l’emportent ». Mais même si le fait de dire quelque chose ne le fait pas exister, créer sa propre communauté crée aussi un espace pour partager son langage.

« Quand nous prenons le contrôle de l’accès sexuel aux femmes, de nos besoins matériels, de nos fonctions reproductives et de notre accès à la maternité, nous redéfinissons le mot « femme ».

Le séparatisme maintenant

Les hommes, bien entendu, sont des maîtres séparatistes. Ils refusent de faire de la place pour les femmes même dans des domaines aussi triviaux que les films et les jeux vidéos. Jetez seulement un œil à ce que les masculinistes disent sur « Mad Max Fury Road » et Gamergate. Lorsque les femmes par contre essaient de se séparer, de créer un espace pour elles, pour penser, pour se relaxer, pour guérir, pour s’organiser, pour apprendre, c’est tout l’enfer qui se déchaîne.

Les hommes terrorisent et espionnent leurs femmes même quand elles se terrent dans des refuges pour femmes battues. Elliot Rodgers a pénétré par effraction dans une sororité pour tuer des femmes parce qu’ils se sentait rejeté.

Dans 31 états américains, les violeurs peuvent poursuivre leur victime en justice pour avoir la garde de leurs enfants.

Mon bar lesbien local, le « Wild Rose », est plein de mecs hétéros qui viennent faire du tourisme à Lesboland. Cette année, il y a eu presque autant de mecs cis-hétéros qui ont participé à la marche lesbienne de Seattle que de non-binaires/queer/lesbiennes butch et femmes, ou femmes s’identifiant comme lesbiennes.

Le festival musical des femmes du Michigan n’existe plus. A son zénith, c’était le plus grand rassemblement de lesbiennes et de femmes qui aiment les femmes dans notre système solaire. Réfléchissez à ça juste une minute. Pensez à ce que l’on ressentait quand on venait de tous les coins du monde, de pays où c’est même illégal d’être lesbienne, de petites villes du Midwest où on n’a jamais vu de femme habillée en lesbienne butch (excepté dans vos rêves), d’arriver à cet endroit et de voir des femmes comme vous partout, de vous sentir en sécurité et libre d’être authentiquement vous-même. Maintenant, les féministes libérales, les masculinistes, les défenseurs des valeurs familiales et même – et c’est le plus difficile à avaler – la communauté queer se réjouissent de la destruction de ce festival (…) Cependant, les femmes et en particulier les lesbiennes ne sont toujours pas autorisées à se définir elles-mêmes, alors tout ça nous donne à nouveau envie de rire, et nous partageons des articles de « Meninism au quotidien » (Everyday Feminism, site féministe libéral NDLT) rappelant que le festival Michfest était mauvais et horrible.

Ce que tous les espaces séparatistes ont en commun, c’est d’être des espaces où les femmes peuvent se retirer quand elles le veulent. Elles ont toutes des raisons différentes de le faire. Elles ont toutes leur propre définition des critères de séparation, c’est-à-dire de ce que les personnes dans cet espace ont en commun. Et toujours elles sont menacées et attaquées quand elles le font, surtout par des hommes et parfois par les femmes qui les soutiennent.

Les arguments contre le séparatisme sont post-féministes. Ils prétendent que notre travail est fini et que les hommes ne sont pas responsables et complices de notre subjugation en tant que classe. Non seulement ces arguments font du mal aux femmes mais ils nuisent aussi aux hommes qui seraient nos alliés, parce qu’ils suggèrent que l’on ne peut pas refuser aux hommes l’accès aux femmes parce qu’ils sont trop fragiles. Ils suggèrent que les femmes bénéficient d’une identité purement relationnelle avec les hommes, alors que les femmes s’en sortent très bien avec leur propre identité. Pour les femmes courageuses, pour les féministes, ce qu’elles trouvent dans les forêts du Michigan, dans les demeures des Sept Sœurs, ou derrière tous les murs que les femmes ont érigés, c’est la possibilité de s’aimer elles-mêmes.

Jocelyn MacDonald

traduit par Francine Sporenda

Article en Anglais :

https://www.feministcurrent.com/2015/11/30/18995/?

https://sporenda.wordpress.com/2020/07/31/peut-etre-ce-dont-le-feminisme-a-besoin-cest-dexclusion-pas-d-inclusion/

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