Nous avons tu ce que nous avions vécu

Une femme. La présence et la mort d’un enfant devenu adulte – « chargé d’enseignement célibataire ». Le froid, le père et son bras manquant, le temps du fermier dans les territoires polonais, les lambeaux d’une histoire familiale…

Je souligne la densité propre du récit, le choix des mots, le mélange de présence et de détachement. La femme regarde vers son passé élargi. Elle nous parle de temps révolus, des soubresauts de vies, de la mort, « L’homme ne sait jamais quand il va mourir. L’homme meurt généralement à contretemps, toi aussi tu es mort à contretemps »…

L’espace s’élargit aux migrations des un·es et des autres, au quotidien d’un invalide de guerre, au commerce de textiles, aux somnambules et aux funambules, au piano dans une pièce, à l’accompagnement des personnes mourantes, au vide de l’instant, « Je sais que tu es mort. Je sais que que je ne devrais pas rester ici avec toi. Je vais te recoucher sur ton lit et te croiser les mains avant que le docteur et les autres hommes arrivent »…

La mort, les vivant·es et les mort·es, « Je ne vois plus l’enfant en toi, ni le garçon, ni l’adolescent, ni l’homme adulte », le temps ouvert à un autre récit, un long silence, « J’aurais vite fait de tout raconter », l’écriture maintenant, « Si je n’écris pas tout maintenant, je ne le ferais plus jamais »…

La fin de la guerre, les traces, la neige dans la bouche, trois soldats russes…

Dire à la fois l’abject des viols et la « reconnaissance » des vies sauvées, l’après et cette volonté farouche (compréhensible dans le tissu du récit, mais peu crédible en regard du vécu des femmes) d’amener « mon mari à coucher avec moi »… Un enfant et un doute, « Même si nous souffrions tous les deux de nos doutes, qui non seulement nous rongeaient mais menaçaient aussi peu à peu de nous dévorer. Je me dis parfois qu’ils ont aussi dévoré ma poitrine »…

Mais qu’en est-il de ce silence sur la période nazie, les pensées et les gestes des personnages dans cet espace et ce temps…

Hans-Ulrich Treichel : Au point du jour

Récit traduit de l’allemand par Barbara Fontaine

Editions Gallimard, Paris 2019, 90 pages, 11 euros

Didier Epsztajn

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