Faire dérailler la course folle et opérer une bifurcation

« En l’espace de quelques années, la Chine est devenue un partenaire stratégique de l’Amérique latine et des Caraïbes. Ce partenariat soulève nombre de questions et de débats. S’agit-il d’une coopération Sud-Sud ou d’une nouvelle forme d’impérialisme ? D’un moyen de se défaire des liens de subordination envers les États-Unis ou d’un autre mode de dépendance ? Et le modèle de développement catalysé par les échanges avec la Chine constitue-t-il un piège ou un tremplin ? »

Frédéric Thomas propose un bilan actualisé des rapports entre la Chine et l’ALC. Il analyse ensuite l’impact des rapports avec la Chine « sur le processus d’intégration régional ». Enfin il discute de cette relation « au regard des débats et enjeux, notamment socio-environnementaux, portés par une partie des mouvements sociaux latino-américains ».

L’auteur fournit de nombreuses statistiques, tant pour l’ensemble de la zone que pour certains pays ; en termes de source d’importations, destination d’exportations, bailleur de fonds, partenariat commercial, liens culturels, recherches…

Il souligne, entre autres, l’asymétrie des échanges commerciaux, la double concentration « géographique et productive », le procès de reprimarisation du secteur exportateur, « plus de 74% de ce que la Chine importe d’ALC est constitué de matières premières », le déséquilibre des balances commerciales…

Il fournit de multiples informations sur le « triangle » Chine-USA-ALC et sur la guerre commerciale entre les USA et la Chine dont la dispute des hautes technologies.

Frédéric Thomas aborde les enjeux géostratégiques pour l’Etat chinois, l’expansion sans voie militaire, la non prise en compte des orientations politiques des régimes, la stratégie à moyen terme, « assurer son accès aux ressources naturelles, développer de nouveaux marchés pour ses exportations et sécuriser des opportunités d’investissements. Et pour ce faire, elle s’accommode de régimes politiques très différents, en ce compris d’États qui maintiennent des relations diplomatiques avec Taïwan ». L’auteur souligne qu’au final les économies de l’Amérique du sud sont très dépendantes des USA et de la Chine…

J’ai particulièrement été intéressé par le chapitre sur l’intégration régionale, « un panda dans un magasin de porcelaine ? », les échanges entre pays de la région, les informations par pays, « Le commerce avec la Chine et les États-Unis a logiquement un effet convergent, en ce qu’il affaiblit les échanges au sein de la région ou, plus exactement, en ce qu’il reconfigure ces échanges. Le fait que l’Amérique du Sud, dans son ensemble, commerce plus avec Pékin et Washington, respectivement à plus de 16 000 et 5 000 kilomètres, qu’avec les pays de la région, rend compte des transformations du capitalisme mondialisé : accélération des flux commerciaux (par le biais notamment de l’élimination des barrières spatiales et commerciales) traduisant l’« annihilation de l’espace par le temps », éclatement de la chaîne de production, réduction du coût des transports, etc., tout cela contribuant à changer l’échelle des échanges. Mais il constitue également un marqueur de la situation du marché régional sud-américain, et de l’absurdité écologique des rapports commerciaux »…

L’auteur souligne que seulement 15% des importations et exportations des pays se font dans leur zone géographique et les deux-tiers se font entre cinq pays (Argentine, Brésil, Chili, Mexique, Pérou)…

Tout cela a des effets sur la structure productive, le mode d’accumulation basé sur la surexploitation des ressources naturelles (peu ou pas transformées) – extraction minière, exploitation du pétrole, motoculture du soja -. Il ne faut pas oublier le fait que les négociations sont le plus souvent bilatérales, augmentant les facteurs d’asymétrie, « Parler à ce niveau de « coopération Sud-Sud » fait écran à une réalité plus prosaïque avec, d’un côté un Sud éclaté, et de l’autre un Sud qui opère de plus en plus comme un Nord »…

La troisième partie participe du débat autour de la définition de l’impérialisme, « Néolibéralisme et impérialisme à caractéristiques chinoises : un dragon déguisé en panda ? ». L’auteur souligne les différences entre l’emprise classique de impérialisme historique étasunien et les pratiques de l’Etat chinois, la non-ingérence dans les affaires intérieures et le pragmatisme diplomatique, l’absence de conditions politiques et les moindres contreparties aux financements, « L’ensemble de ces conditions ont fait de la Chine, non seulement un partenaire privilégié, mais aussi un « passage obligé ». Mais, la question est : à quel prix ? Et comment l’ALC a pu ou non en tirer profit ? Répondre à ces interrogations impose d’aller au-delà de la rhétorique et des discussions idéologiques, qu’ils émanent de Washington ou de Pékin, pour analyser la nature des relations Chine-Amérique latine et leur impact sur le continent. C’est ce que je me propose de faire à présent en interrogeant ces relations sous l’angle de l’impérialisme, d’une réactualisation de la théorie centre-périphérie, et des enjeux socio-environnementaux. »

Frédéric Thomas nomme et qualifie les relations de l’Etat chinois avec le monde, souligne les aspects les plus spécifiques, présente trois interprétations en suivant Claudio Katz, « celle qui évoque une nouvelle colonisation, celle qui, au contraire, célèbre la collaboration avec une nouvelle puissance au profit d’un développement de la coopération Sud-Sud, celle, enfin, qui « évite la simple dénonciation et la naïveté injustifiée. Elle [cette interprétation] souligne la potentielle opportunité d’une association latino-américaine avec la Chine pour faire contrepoids à la domination impériale états-unienne. Mais elle rappelle aussi que cette possibilité dépend d’une politique régionale coordonnée. Cette stratégie (qui ne s’est jusqu’à présent pas développée) présupposerait d’éviter tant l’idéalisation de la Chine que son assimilation avec l’impérialisme nord-américain » ». Je rappelle le livre de Claudio Katz : Sous l’empire du capital. L’impérialisme aujourd’hui, une-analyse-integrale-de-limperialisme-contemporain-suppose-egalement-une-comprehension-globale-du-capitalisme-actuel/ en attendant sa suite sur l’émergence de nouvelles puissances…

Je n’indique que certains éléments, l’interventionnisme de l’Etat néolibéral orienté « par et pour le marché », la double sous-estimation « du néolibéralisme et de l’autoritarisme de Pékin », la place et les moyens de la Route de la soie, les surcapacités industrielles internes, le lien entre problème intérieur et solution internationale, les investissements dans les infrastructures et les zones économiques spéciales, la théorie de la dépendance et des relations centre-périphérie, le poids des commodités pour les pays exportateurs, « Cette dépendance expose aux grandes fluctuations de prix des matières premières, freine ou hypothèque la diversification productive, et enferme ces économies dans un processus de rente et d’enclave », la complexification de la théorie de la dépendance « au regard d’un double processus « de périphérisation » et de « subalternisation », qui ne fait pas de la périphérie un tout homogène, et qui lie cette dépendance moins à la relation avec la Chine, qu’à son contenu et à la manière dont elle s’opère », l’impossibilité d’identifier « le pouvoir extérieur chinois avec l’impérialisme occidental », le caractère inédit de l’émergence de la Chine, l’analogie et la complicité entre les deux grandes puissances, « La rhétorique pacifique et de coopération qui caractérise Pékin ne rend pas plus inoffensives ou bénévoles ses actions. Le déploiement mondial de la Chine génère des conflits, qui ne doivent pas être omis (ou sous-évalués) du fait de sa fréquente instrumentalisation par l’impérialisme états-unien » (Maristella Svampa citée par l’auteur)…

En conclusion, Frédéric Thomas revient sur les révoltes populaires, les expériences gouvernementales de gauche, le néo-extractivisme, les assassinats de militant·es, le rétrécissement de l’espace démocratique, les projets (miniers, exploitation pétrolière, monoculture du soja) élevés au « rang d’intérêt supérieur de la nation », le tournant néoconservateur, l’asymétrie et la dépendance qui caractérisent les relations du sous-continent avec la Chine, « Les échanges avec la Chine ne sont donc neutres ni socialement, ni politiquement, ni écologiquement », l’effort théorique pour « penser à nouveau frais les théories de la dépendance et de l’impérialisme »…

Le titre de cette note est inspirée d’une phrase de l’auteur.

Frederic Thomas : Chine – Amérique latine et Caraïbes :

Coopération Sud-Sud ou nouvel impérialisme ?

Cetri 2020, 44 pages

https://www.cetri.be/Chine-Amerique-latine-et-Caraibes

Didier Epsztajn

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