Lettre publique à Monsieur le Maire de Colombes

Monsieur,

Je veux par la présente vous dire merci, et vous témoigner de mon soutien pour vos propos commémoratifs de la rafle du Vel d’Hiv.

Mon premier merci est au titre de Français Juif profondément marqué par ce que fut la shoah. Le souvenir de cette période terrible m’a été transmis par les témoignages familiaux. Tant de souffrances doit trouver le chemin des mots pour porter de l’apaisement, tout autant que pour transmettre un savoir qui fasse résistance à cette « bête immonde » qui toujours peut « renaitre de ses cendres ». En tirant un lien entre hier et aujourd’hui c’est ce que vous avez fait avec dignité. C’est bien pour cela que tant de reproches vous tombent dessus. Ceux qui vous font grief détournent de la leçon de l’histoire et préparent à une brutale répétition. 

Les rugissements contre vous sont si forts qu’il faut revenir sur le sens de votre discours. Lorsque vous accomplissez un lien entre les abominables souffrances infligées aux migrants et celles que durent affronter mes ancêtres vous faites écho à de nombreux penseurs Juifs. J’en retiendrai ici deux, pour ne pas être abusivement long. La première est l’immense Hannah Arendt, dans « Eichmann à Jérusalem ». Elle a ces mots qui pour moi ont été révélations, ont donné sens à mon malaise devenu répulsion devant le tour qu’a pris l’évocation de la shoah : (page 49, folio histoire) ce « crime contre l’humanité sur le corps des juifs » est ramené à un crime contre les juifs. De l’universelle leçon du crime contre l’humanité, dont nous devons nous armer pour combattre tous les crimes contre tous les peuples, le discours a dérivé vers un kaddish en boucle destiné à enfermer les Juifs dans la peur de l’autre. Hannah Arendt cite Ben Gourion (p 54) pour qui « le Juif est destiné à affronter un monde hostile », « nous voulons que tous les pays… aient honte ». En somme une idéologie de ghetto. C’est ce qu’exprime mon second exemple, Théo Klein dans « sortir du ghetto » (éditions Liana Levi). Théo Klein est un ancien Président du CRIF, en un temps où le CRIF était tout autre chose que cette caricature qu’il est devenu. « Je m’interroge sur notre attitude, sur notre manière de mettre la shoah en avant » dit-il page 53. Il écrivait cela il y a 12 ans, il n’y avait pas encore cette prolifération de stèles commémoratives qui transforment nombres de rues de Sarcelles ou d’Enghien en mur des lamentations. Ces plaintives lamentations enferment dans le passé et servent de justificatifs à des conduites qui ne seraient tolérées pour aucun autre peuple. Voilà, Monsieur le Maire, avec quoi vous avez rompu, me rendant à moi la possibilité de me souvenir de ce crime dans la dignité de ceux qui ont souffert, dans la fraternité humaine de tous contre toutes les barbaries. 

« Ne te sépare pas de la collectivité » (Talmud, cité page 111)

Mon second merci concerne vos mots évoquant la Police. Crime de lèse majesté que de pointer du doigt ce qui déraille, et déraille dangereusement. Des jeunes (et moins jeunes) meurent au court d’interpellations mais ce n’est pas grave. Des manifestants perdent un oeil dans les manifestations mais ce n’est pas grave. Des policiers profèrent des mots violents et racistes sur leurs pages Facebook mais ce n’est pas grave. Des policiers gazent et nassent des manifestants mais ce n’est pas grave… Rien n’est grave… Et comment l’histoire pourrait ne pas se répéter avec tant de déni ? J’entends ce syndicaliste policier fier de la formation dispensée, fier du rôle de la police dans la résistance. Mais se pose-t-il la question du comportement majoritaire et en premier lieu hiérarchique dans les années qui ont précédé ? Parce que ce n’était déjà pas grave à l’époque beaucoup a été rendu possible ? Et a-t-il oublié la guerre d’Algérie, Charonne ? Et les manifestations contre la « loi travail » ? Et la directive « nettoyer au karcher » ? Se pose t il des questions ? Au moins secrètement….

Se souvenir du passé pour interroger le présent est salutaire. Il faut comprendre le passé pour échapper à des voies terribles qui peuvent à nouveau salir l’uniforme. C’ est bénéfique pour tous, pour chaque citoyen comme pour chaque fonctionnaire de police qui a à coeur d’accomplir dans la dignité son dur métier. 

Se souvenir du Vel d’Hiv, c’est avoir en tête les ordres donnés et accomplis à l’encontre de la population juive. C’est aussi avoir en mémoire ces individus dignes de leur fonction, ce policier venu avertir mon oncle que « quelque chose de grave allait se passer et qu’il devait partir immédiatement ». C’est ce gendarme qui a sauvé ma grand mère et ses deux petites filles venues échouer dans une gare du sud ouest en tentant de passer « au sud » (pendant quelques jours la ligne de démarcation passait, dans cette gare, entre les voies de chemin de fer. Pendant cette très brève période quelque juifs étaient ainsi parvenus à franchir la ligne). Ce gendarme avait apporté un soutien moral, puis était aller acheter les billets de train pour le retour (témoignages de ma mère). Se souvenir de tout cela c’est prendre conscience du choix toujours possible, toujours disponible. Prendre conscience de cela c’est ne jamais renoncer à ce qui fait dignité. Prendre conscience de cela c’est regarder en face la gravité de ce qui se passe aujourd’hui. 

Rencontrant beaucoup de policiers, discutant par divers biais avec plusieurs, je sais que nombreux sont ceux qui éprouvent de douloureux questionnements. Ils ne savent comment faire. Leurs mots sont bien plus conscients que ceux de leurs représentants syndicaux télégéniques. 

Monsieur le Maire, par votre prise de parole sincère vous avez contribué à ce qu’avance une prise de conscience. Est-il encore temps avant une déflagration ? Je ne sais, mais il ne faut jamais renoncer à proposer une voie constructive, une prise de conscience. Rien n’est impossible à l’humain. Je n’ai pas l’honneur de vous connaître. Je crois savoir que mon « engagement » politique est légèrement différent du votre : vous êtes à EELV je suis un Insoumis. Cette petite différence ne modifie pas mon respect, mon soutien, ma fraternité devant la position qui a été la votre. Honneur à vous.

Serge Grossvak 

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