Le commerce alimentaire en période de Covid-19

Bulletin de veille des supermarchés d’Asie n°18, mai 2020

Éditorial

La pandémie de Covid-19 continue à semer le désastre. Le bilan du 7 mai se chiffre à 3,9 millions de cas confirmés et plus de 270 000 morts de par le monde. Des millions de plus sont confinés chez eux à cause des mesures gouvernementales destinées à aplatir la courbe de l’épidémie. Face à cette nouvelle réalité, garantir l’accès des gens à l’alimentation est devenu un problème crucial.

La première vague de mesures de confinement appliquées par les gouvernements a provoqué la panique et poussé les gens à acheter : craignant des pénuries, les gens ont stocké leur cuisine et rempli leurs réserves pour s’assurer d’avoir suffisamment de nourriture pendant plusieurs semaines. Au fur et à mesure que les restrictions de déplacement se sont durcies, les gens ont commencé à se tourner de plus en plus vers les e-commerçants pour faire leurs courses alimentaires.

Quoique le choc ait été rude pour de nombreux secteurs industriels, les premiers mois de la pandémie ont été un vrai bonus pour les géants du commerce électronique. Dès la mi-mars par exemple, Amazon a annoncé vouloir engager 100 000 employés supplémentaires en Amérique du Nord et en Europe et la fortune personnelle de Jeff Bezos, PDG et fondateur de l’entreprise, aurait augmenté de 24 milliards de dollars. Le supermarché britannique Tesco a également annoncé son intention d’augmenter le nombre de ses employés en Malaisie pour répondre rapidement aux commandes en ligne, alors que juste un mois plus tôt, il avait déclaré qu’il allait mettre fin à ses activités en Asie du Sud-est.

Pour le cabinet de conseil mondial Mc Kinsey, les supermarchés de l’e-commerce ont été les grands gagnants de cette phase de la pandémie. Après avoir racheté l’activité indienne d’UberEats en début d’année, Deepinder Goyal, le PDG du programme de livraison de nourriture en ligne Zomato, est actuellement en cours de négociation pour acquérir son concurrent, Grofers, pour une valeur de 750 millions de dollars. L’expansion du marché de Zomato coïncide avec l’annonce du licenciement de plus de 500 de ses employés suite au ralentissement économique dû au Covid-19.

En Chine, point zéro de la pandémie de Covid-19, on a assisté à un profond changement de la manière d’acheter et de vendre les produits frais. En 2018, le commerce électronique en Chine ne représentait que 4,9 pour cent de la totalité des ventes de produits frais, mais depuis janvier, les nouveaux utilisateurs des grandes plateformes du e-commerce ont augmenté de 50 à 200 pour cent. JD.com, la deuxième entreprise d’e-commerce de Chine, a connu en janvier une augmentation de 374 pour cent en termes de volume de transactions par rapport à la même période de l’année précédente.

La rapidité de cette évolution en ligne n’a pas été sans conséquences. Les actionnaires et les cadres des e-distributeurs géants ont réalisé leurs énormes bénéfices sur le dos de leurs employés, qui ont été obligés de faire tout ce travail supplémentaire dans des conditions dangereuses. Mais malgré les inquiétudes des travailleurs qui se sont plaints d’être exposés à des risques importants, les entreprises, mues par le profit, n’ont pas fait grand-chose pour les protéger. À l’occasion de la Journée internationale des travailleurs cette année, des dizaines de milliers d’employés d’Amazon et d’Instacart, une grande entreprise nord-américaine d’épicerie en ligne, ont organisé des débrayages en signe de protestation dans tous les États-Unis, pour dénoncer leurs mauvaises conditions de travail.

La situation est encore pire pour les travailleurs des grandes entreprises alimentaires qui fournissent les détaillants ou les supermarchés en ligne. Les usines de transformation de viande des plus grands producteurs mondiaux dont on savait déjà qu’ils travaillaient dans des environnements dangereux et des conditions abusives, sont devenus des foyers d’infection au Covid-19 en Amérique du Nord, en Europe et au Brésil. Ces entreprises ont maintenu à plein régime l’activité dans leurs usines, tout en étant bien conscientes qu’il serait ainsi impossible d’appliquer une distanciation sociale efficace et les autres mesures de protection (1). Les entreprises ont même encouragé leurs employés à venir travailler quand ils étaient malades (2). Le résultat a été une vague de flambées de Covid-19 dans les usines de transformation de viande dans les principaux pays exportateurs de viande comme les États-Unis, le Canada, le Brésil et l’Espagne. Au 6 mai, des cas de Covid-19 avaient été détectés dans 187 usines de production de viande au États-Unis : 12 000 employés avaient été contaminés par le virus et 48 en étaient morts. Dans l’une des usines américaines de Tyson Foods, près de 900 employés ont été testés positifs au Covid-19 jusqu’à présent.

Les travailleurs agricoles des plantations et des fermes industrielles sont parmi les plus exploités : ils touchent les salaires les plus bas et n’ont quasiment pas droit à une protection sociale de base. Selon l’OIT, un quart des travailleurs agricoles vivent dans des conditions d’extrême pauvreté et n’ont souvent aucune protection en termes de droit du travail. Korindo, le géant de l’huile de palme, qui opère dans le sud de la Papouasie, aurait menacé de congédier ses employés s’ils quittaient le site de la plantation, malgré les plaintes des travailleurs concernant les mauvaises normes de quarantaine et l’insuffisance de la protection sanitaire.

Pendant ce temps, incapables de trouver des acheteurs, les petits paysans et pêcheurs de la Malaisie à l’Inde ont jeté leurs récoltes. La fermeture des frontières, les restrictions en matière de transport et l’interdiction des marchés locaux ont contribué à rendre presque impossible l’acheminement de leur production vers les consommateurs, notamment les marchés de gros et les restaurants. Et tout cela bien que la nourriture et l’agriculture soient considérées comme des secteurs essentiels.

Pourtant, certains petits producteurs et les réseaux alternatifs qui les soutiennent ont réussi à surmonter ces obstacles en trouvant des moyens innovants de vendre leur production. Un petit paysan de l’État indien du Tamil Nadu, Kannaiyan Subramaniam, s’est tourné vers Twitter pour vendre près de 100 tonnes de chou produit dans sa ferme. Son geste a établi un précédent pour beaucoup d’autres petits paysans indiens qui utilisent désormais les réseaux sociaux pour trouver des clients pendant l’épidémie de Covid-19.

En Thaïlande, les épiceries ambulantes ont fait leur retour. Il fut un temps où on les voyait couramment dans beaucoup de grandes villes d’Asie du Sud-est comme Bangkok, Jakarta et Hanoi, mais elles avaient été quasiment éliminées par les grands supermarchés et les commerces de proximité. Voulant aller plus loin, le marché de gros de Bangkok a fourni à des petits producteurs et des commerçants des centaines de camions pour leur permettre de faire des livraisons porte-à-porte, comme le font les chaînes de distribution électroniques.

Le marché paysan de Beijing, qui a aussi beaucoup souffert de cette pandémie, estime que malgré les perturbations des chaînes de distribution alimentaires provoquées par le Covid-19 en Chine, on a pu observer une plus forte résilience chez les petits producteurs que chez leurs homologues industriels. Grâce aux marchés paysans, aux marchés locaux de produits frais, à l’Agriculture soutenue par les communautés (CSA) et d’autres chaînes de distribution courtes plus locales, ces petits producteurs ont non seulement réussi à se nourrir eux-mêmes, mais à nourrir aussi les consommateurs urbains de manière continue et cohérente. En revanche, beaucoup de gros producteurs ont dû faire face à la double pénurie de l’emploi et de l’approvisionnement.

Pour gérer la crise alimentaire qui menace aussi bien dans les campagnes que dans les villes, les décideurs et les chefs des communautés doivent réfléchir avec les petits producteurs et les marchés locaux à la meilleure façon d’organiser les systèmes alimentaires durant la pandémie et dans la période qui suivra. En effet, malgré leur apparence désordonnée, la plupart des marchés de produits frais sont en réalité des structures bien organisées, gérées par des coopératives ou des associations en fonction des lignes de production. Comme l’a déclaré le mouvement paysan mondial La Via Campesina, le commerce, en particulier le commerce alimentaire, devrait s’appuyer sur la coopération, et non sur la concurrence. Plus que jamais, ce dont nous avons besoin, c’est de solidarité et de camaraderie entre communautés rurales et urbaines, pour garantir que chacun ait accès à une alimentation suffisante et nutritive.

https://www.grain.org/fr/article/6490-le-commerce-alimentaire-en-periode-de-covid-19

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