Féminisme et syndicalisme. Je t’aime, moi non plus…

Avec l’aimable autorisation de la revue Les utopiques

C’est dans la foulée du mouvement social de Mai 68, que va émerger ce qu’on va appeler la deuxième vague du féminisme (la première vague étant celle de la fin du 19e siècle/début du 20e siècle). Ce mouvement va poser la question de l’émancipation des femmes, de leurs revendications spécifiques et de leur oppression particulière, dans une société capitaliste et patriarcale.

Cofondatrice de Sud Ptt, Annick Coupé a été porte-parole de l’Union syndicale Solidaires jusqu’en 2014. Elle est secrétaire générale d’ATTAC-France.

Un mouvement à soi ; images du mouvement des femmes 1970-2001,
Catherine Deudon, Editions Syllepse, 2003.

L’irruption du mouvement de libération des femmes, dans les années 1970, est fondamentale dans l’évolution de la société à cette période. Il est souvent porté et représenté par des femmes qui sont, en partie, extérieures au monde salarial. Mais ce mouvement fera apparaître comme sujet politique central l’oppression des femmes, avec ses différentes conséquences, que ce soit dans la sphère domestique ou dans la sphère du travail, posant ainsi la question du lien entre ces deux sphères. Il a fallu attendre le mouvement des femmes des années 70 pour que la question de l’émancipation des femmes, de leurs revendications spécifiques, et donc de l’oppression particulière des femmes, soit posée dans le mouvement syndical. Ce mouvement, d’abord porté par des intellectuelles, va s’élargir dans la société et interpeller le syndicalisme pour deux raisons essentielles.

La première, c’est que durant les années 70, on assiste à des luttes menées par des femmes dans les entreprises. Une des plus célèbres, est la lutte de Lip, à Besançon, entreprise d’horlogerie avec une forte présence de femmes où la production sera relancée par les ouvriers·es (une commission femmes sera très active dans cette lutte). Il y a eu aussi des luttes dans le commerce, par exemple aux Nouvelles galeries de Thionville, dans le textile, dans les banques, ou comme en 1974 à La Poste et dans les télécommunications, secteurs où beaucoup de femmes travaillaient. Une des différences importantes, entre les luttes de 1968 et celles de cette période est la suivante : en 1968, alors que les femmes étaient largement présentes dans les grèves en France, on les voit peu dans les reportages, les médias, les archives. Parmi les leaders de 1968, il n’y a pas de femmes. En 1974, dans un certain nombre de luttes, les femmes s’imposeront comme porte-parole des mouvements, même si cela a été très difficile. Ainsi, le premier élément qui fait que la question femme va être posée dans les syndicats, c’est qu’il y a des luttes fortes, des grèves dans des secteurs largement féminisés.

La deuxième raison est l’émergence de la lutte pour le droit à l’avortement, dans laquelle les femmes de toutes conditions sociales vont se reconnaître, notamment les femmes ouvrières et employées, car cela les concerne directement. La création du MLAC (Mouvement pour la libération de l’avortement et de la contraception) en avril 1973 va interpeller les organisations politiques de gauche et le mouvement syndical. La CFDT va y mandater une de ses responsables nationales, Jeannette Laot. La CGT va d’abord rester en retrait même si les choses vont bouger progressivement en interne.

Des commissions femmes vont se constituer dans les syndicats, à la CFDT comme à la CGT, entrainant des discussions et des tensions parfois très vives dans ces organisations, comme d’ailleurs dans les partis politiques de gauche et d’extrême-gauche. Ce sont souvent des militantes féministes qui impulsent ces commissions femmes dans les syndicats. Des groupes femmes d’entreprise vont être créés et se coordonner. Dans les organisations, des points de débat, parfois très tendus, vont porter sur la reconnaissance ou non de la domination patriarcale, à côté/en plus de l’exploitation capitaliste ; sur le reproche de « division de la classe ouvrière » ; sur la question de la non-mixité de ces commissions ; ou encore, le refus plus ou moins explicite de laisser les femmes prendre leur place dans les responsabilités syndicales…

La grève à Lip [DR]

Cet enjeu va se traduire aussi dans les syndicats par des conférences nationales femmes, la création de plateformes revendicatives spécifiques, prenant en compte ce que vivent les femmes au travail et un peu plus largement, la publication de journaux ou de rubriques femmes dans la presse syndicale. Le journal de la CGT, Antoinette, est un exemple intéressant. C’était un journal assez traditionnel dans la presse syndicale de la CGT, qui, dans les années 1950-1960, publiait des fiches cuisine, des fiches tricot. On s’adressait aux femmes, avant tout parce qu’elles étaient mères de famille et peu parce qu’elles étaient salariées. Sous la pression de tout ce mouvement, des commissions femmes qui se mettent en place, d’un débat interne à la CGT et d’un certain nombre de militantes qui travaillent sur ce terrain-là, ce journal syndical deviendra un vrai journal de lutte des femmes, voire une référence pour les syndicalistes féministes, au-delà de la CGT. Quelques années après, dans les années 80, il y aura une remise au pas, et les militantes qui avaient porté le renouveau féministe du journal seront mises sur la touche, considérées notamment comme trop unitaires… Il est important de souligner que la confrontation entre le mouvement syndical et le mouvement des femmes a été assez dure. Mais il y a quand même rencontre et cela a contribué, durant cette période, à un début de prise en charge par le mouvement syndical de la question de l’égalité entre les femmes et les hommes. Ces mobilisations, cette prise de conscience ont imposé, en France, un certain nombre de textes législatifs concernant directement les droits des femmes, dont l’avortement, le viol et les violences et l’égalité professionnelle.

La non-mixité en question

Une des questions qui va faire tension dans le syndicalisme, est la question des réunions non-mixtes. Le mouvement des femmes, en se définissant comme mouvement politique non-mixte, pour lutter contre le patriarcat, posait les bases de cet enjeu. Dans le mouvement syndical, comme dans la gauche et l’extrême gauche, même quand la question des inégalités commençait à être reconnue, les résistances étaient grandes dans des organisations qui étaient structurées « naturellement » par des hommes. Deux éléments expliquent cela : d’une part, la vision politique du mouvement syndical, comme de la gauche en général, était pensée autour de la contradiction capital/travail et de la lutte de classes et donc l’important était d’être uni·es face au patronat, à la bourgeoisie, au capitalisme, de ne pas se laisser diviser… D’autre part, et ce n’était évidemment pas exprimé tout haut, c’était le risque pour les hommes dans ces organisations d’être remis en cause dans leur comportement quotidien, leurs pouvoirs et leurs privilèges au sein de ces organisations mais aussi dans leur vie personnelle. Le « privé est politique » disait le mouvement des femmes…

Les commissions femmes qui se créent à cette période à la CFDT vont être non-mixtes. Les syndicalistes qui s’y impliquent sont souvent en lien avec le mouvement féministe. Aux Chèques postaux à Paris, il y aura ainsi une commission femmes au sein de la CFDT et un groupe femmes d’entreprise dans lequel se retrouvent des militantes CFDT, CGT et non syndiquées… Ce qui est en jeu, c’est de reconnaître ce qu’est la domination patriarcale et ce qu’elle induit comme construction sociale dans tous les aspects de la vie des femmes. Il s’agit de comprendre que le syndicalisme n’est pas en dehors de cette domination, qui a des effets au sein même de l’organisation syndicale.

Le syndicalisme de Solidaires est porteur de l’idée que les salarié·es doivent prendre leurs affaires en mains ; que c’est à eux et elles de décider pour ce qui les concerne… Nous sommes favorables à l’auto-organisation, aux idées d’autogestion… Dans cette logique, si nous reconnaissons que la domination patriarcale reste structurante dans la société, aujourd’hui comme hier, cela signifie qu’il y a des dominées et des dominants, qu’ils et elles n’ont pas la même place, ni les mêmes privilèges… Il ne s’agit évidemment pas de question individuelle (encore que…) mais bien de contester un système, une construction sociale qui irrigue le fonctionnement de tous les champs de la société. Il s’agit donc bien de permettre aux dominées, les premières concernées, de s’organiser pour en faire un enjeu collectif dans une perspective de transformation sociale. C’est tout le sens de l’enjeu d’espaces non mixtes.

Cet enjeu reste d’actualité, à condition de l’articuler avec l’investissement des lieux mixtes dans le syndicalisme. Sinon, le risque est que ces espaces deviennent des « ghettos » qui ne permettraient pas de bousculer et de faire avancer les espaces mixtes, pour permettre aux femmes d’y prendre toute leur place. Les espaces non mixtes sont des outils utiles pour se donner de la force collective et construire le rapport de forces en faveur des femmes, dans les structures de l’organisation. Ils doivent être articulés avec un travail de formation syndicale, de réflexion sur les revendications pour les élaborer avec des « lunettes de genre ». Il faut aussi penser le fonctionnement et la pratique de notre syndicalisme, à tous les niveaux, avec cette même dimension de genre. Il est donc nécessaire d’investir les structures mixtes, en sachant qu’alors, si on n’a pas un appui sur des lieux collectifs spécifiques (les commissions), ce sera difficile. Prendre sa place dans des lieux mixtes, mais en réalité encore trop souvent marqués par la domination masculine, demande beaucoup d’énergie aux femmes. Il s’agit de faire émerger la réalité de cette oppression et des discriminations qui en découlent, et en même temps, de peser dans les lieux où les choses se font et se décident. Il est donc important de pouvoir s’appuyer sur des espaces où les femmes se sentent légitimes, en particulier les espaces non-mixtes.

Un enjeu féministe pour Solidaires

La question d’un travail sur l’égalité femmes/hommes est apparue assez vite dans la construction du Groupe des 10, puis de Solidaires, dès le début des années 2000. Certaines fédérations, comme Sud Ptt, avaient l’expérience de commissions femmes en leur sein et d’une forte préoccupation politique en ce sens. Mais cet enjeu important pour le syndicalisme n’était pas initialement partagé par les différentes structures syndicales membres de Solidaires. Certaines organisations n’avaient jamais vraiment travaillé cette question, ne voyaient pas comment la prendre en charge ou avaient d’autres priorités ; d’autres pensaient qu’étant implantées dans la Fonction publique, la question de l’égalité professionnelle était réglée ; d’autres enfin considéraient que ce n’était pas une question à prendre en charge dans le syndicat, mais relevant plutôt des associations. Pour autant, il existait dans ces organisations des militantes qui étaient sensibilisées sur les enjeux féministes, mais elles étaient souvent isolées dans leur structure. La mise en place formelle d’une commission s’est faite sans tension ni opposition, mais avec une participation de très peu de structures nationales au départ. Ce travail a été porté par des militantes volontaires et motivées. Le choix consensuel a été fait d’en faire une commission mixte, pour éviter de faux-débats… même si, et c’est cela qui est important, c’est un lieu investi très majoritairement par des femmes et par leurs préoccupations. Petit à petit, cette commission s’est élargie à partir du travail réalisé : tracts pour le 8 mars, participation aux initiatives du mouvement féministe, de la Marche mondiale des femmes, journées intersyndicales femmes, développement de formations sur les inégalités et les stéréotypes, mais aussi articles et matériel sur des enjeux revendicatifs d’actualité. Lors des mobilisations sur les retraites en 2003 ou 2010, la commission a produit un travail d’analyse genré sur les inégalités de pensions, et leurs causes.

Les journées intersyndicales femmes ont permis à des militantes de s’emparer des enjeux féministes pour le syndicalisme, de les porter dans leurs structures syndicales et d’être mandatées pour participer à la commission femmes de Solidaires. Celle-ci s’est élargie et, progressivement, avec aussi un renouvellement générationnel important à la fin des années 2000, un début de prise en charge de ces enjeux a eu lieu dans beaucoup plus de structures nationales. La prise de conscience que notre syndicalisme de transformation sociale ne pouvait laisser de côté cet enjeu d’égalité entre femmes et hommes a été de plus en plus partagée. C’est cette dynamique qui a permis qu’au 4ème Congrès national de Solidaires, à Saint-Jean-de-Monts, soit intégré dans le Préambule de nos statuts, un paragraphe sur ces enjeux et qui commence par : « Le syndicalisme s’inscrit dans une démarche féministe en agissant par l’égalité entre les hommes et les femmes. » Une telle déclaration ne suffit, certes pas, à changer la réalité et à faire en sorte que ce combat devienne celui de toute l’organisation syndicale, à tout moment… Mais elle a permis de donner une visibilité et une légitimité politique à la prise en charge de ces combats par Solidaires et au travail de la commission femmes…

Annick Coupé

Les utopiques – http://www.lesutopiques.org : Syndicalisme et féminisme

N°14 – été 2020

Editions Syllepse, Paris 2020, 192 pages, 8 euros

https://www.syllepse.net/syndicalisme-et-feminisme-_r_37_i_819.html


Anciens n° : revue/les-utopiques/

Une réponse à “Féminisme et syndicalisme. Je t’aime, moi non plus…

  1. Dans Solidaires le problème a été posé très tôt, malgré les discours qui se veulent « inclusifs » je ne vois pas tellement de changements dans les pratiques concrètes. Dans les faits c’est un peu trop souvent les hommes qui causent et les femmes qui font ceci malgré les déclarations de congrès.
    Il faut dire aussi que pour les syndicalistes, les temps sont difficiles!

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