La banalité du mâle

La nomination du dernier gouvernement français suscite bien des commentaires et des réactions véhémentes du côté des féministes. Certaines demandent sa démission. Ont-elles raison ? Cette option est-elle la bonne ? Une chose est sûre : cette nomination et le verbiage médiatique qui l’accompagne sont cruellement soit stupides soit stratégiques.

Dans le premier cas – stupidité –, on assiste, comme Hannah Arendt nous l’a appris (dans « La banalité du mal »), à un « manque de pensée ». Elle précise : « Clichés, phrases toute faites, codes d’expression standardisés et conventionnels ont pour fonction reconnue, socialement, de protéger de la réalité, c’est-à-dire des sollicitations que faits et événements imposent à l’attention, de par leur existence même »1. On y est. Le Président de la République et les ministres qu’il désigne ou approuve (non élus) sont « [incapables] d’être affectés par ce qu[’ils font], [refusent] de juger, de prendre un parti à [leurs] risques, à [leurs] frais »2. Alors que les manifestations antiracistes, antisexistes (notamment le mouvement #MeToo), contre le démantèlement des services publics, vont bon train, que l’écologie prend une part du pouvoir (élections municipales), Macron trace. Il poursuit sa mission. La bureaucratisation de son action lui donne le sentiment de n’être responsable d’aucune vilénie. La machine politique française est historiquement bien huilée : le racisme, la hiérarchie sociale, le judéo-christianisme, la primauté de la « culture catholique », l’impunité (notamment des auteurs de viol ou agression sexuelle), le sexisme, y sont totalement banalisés, comme dans le secteur privé des entreprises. La « raison d’État » domine ce qui inclut que les hommes politiques aient une sexualité « normale », c’est-à-dire masculine hétérosexuelle, au-dessus des lois. DSK, Tron, Baupin… sont autant de « citoyens au-dessus de tout soupçon », comme l’était déjà Darmanin quand il était au budget. Le fait qu’il soit désormais « à l’intérieur » n’est objectivement pas plus grave, sa gestion du budget national traduisant parfaitement cette raison. Il est symboliquement plus inadmissible.

Dans le deuxième cas – stratégie –, on peut imaginer que Macron met tout en œuvre pour stigmatiser et diviser les luttes : féminisme « blanc », antiracisme « communautariste », syndicalisme « has been » (contre le démantèlement des services publics, dont soin, éducation,… mais aussi justice, police). Après avoir démoli la gauche parlementaire, il cherche également à diviser ses derniers adversaires politiques : la « droite sociale » – la majorité des ministres entrants à des postes régaliens sont gaullistes –, les Verts – Pompili ne représente plus les grands gagnants des municipales, mais l’amalgame reste possible –, l’extrême-droite – les thèmes du RN, ordre, racisme, antiféminisme, homophobie, sont repris entre les lignes, notamment par Darmanin mais aussi par la nouvelle Secrétaire d’État aux droits des femmes qui parlent de « complémentarité » entre les sexes. Si ce gouvernement était dissous, le Président ferait la peau de ces adversaires, s’assurant d’être populaire, en particulier auprès de ses opposants féministes ou antiracistes… Cqfd. Au passage, on entérine que les ressortissants qui n’ont pas le droit de vote, c’est-à-dire n’ont pas la nationalité française, ne l’intéressent pas plus que ses prédécesseurs. Ils ne sont pas des électeurs potentiels.

De fait, Macron poursuit sa mission : suppression du service public, financiarisation et armement des FO, construction d’une cyberdéfense, autant d’ouvrages qui rapportent beaucoup d’argent et ont pour effet Kiss Cool de maintenir les populations sous contrôle.

Ce soft-totalitarisme, qu’il soit le résultat d’une non pensée ou d’une croisade militaro-financière, mériterait, si ce n’est déjà le cas, d’être dénoncé par les écologistes, les antiracistes et par les féministes. Il est temps d’y opposer de la nuance et surtout du lien, une convergence, entre les luttes.

Joelle Palmieri, 13 juillet 2020

https://joellepalmieri.org/2020/07/13/la-banalite-du-male/


En complément possible :

Elisa Rojas : Et le ministre de la justice est…

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/07/14/et-le-ministre-de-la-justice-est/

Nous exigeons le retrait de Gérald Darmanin et d’Éric Dupond-Moretti du gouvernement et autres textes dont le Communiqué de presse des Effronté-es

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/07/08/nous-exigeons-le-retrait-de-gerald-darmanin-et-deric-dupond-moretti-du-gouvernement-plus-autre-article/


1 Hannah Arendt, La Vie de l’esprit, Paris : Presses Universitaires de France, Collection : Quadrige Grands textes, 2005, 571 p., p. 20-21.

2 Catherine Vallée, Hannah Arendt. Socrate et la question du totalitarisme, Editions Ellipses, 1999, 144 p.

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