Du coté du jazz (juillet 2020)

Plaisir du Big Band

Le « Brussels Jazz Orchestra » est un organisme vivant qui sait envelopper de sons le public conquis. Tant de ramages, tant de bruits organisés, tant de bonheur de jouer, d’être ensemble laisse forcément la fenêtre grande ouverte à toutes les escapades. Bien sur on pourrait lui trouver quelques pères putatifs. Sans intérêt. Ne gâchons pas le plaisir d’entendre les compositions et les arrangements de Pierre Drevet, trompettiste soliste en compagnie de la chanteuse Claire Vaillant. « Echange » est un titre qui tient ses promesses.

En ces temps troublés et troubles, cet orchestre fera la nique à tous les petits ennuis de la vie quotidienne. Il est temps de renouer avec ces grands ensembles qui ne ressemblent guère à une usine mais plutôt à un phalanstère.

Pierre Drevet, Claire Vaillant & le Brussels Jazz Orchestra : Échange, Label Lilananda/InOuïe distribution, www.lilananda.fr


Parcours

Le saxophoniste ténor Walter Smith III et le guitariste Matthew Stevens sont des vieilles connaissances. Ils ont décidé, en compagnie de Micah Thomas, piano, de Linda May Oh, une bassiste recherchée et de Nate Smith, batteur remarquable pour un curieux parcours dans les figures des États-Unis d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Il ouvre ce bal par une composition en forme d’autoportrait, « Roy Allan », du trompettiste Roy Hargrove, trop tôt disparu pour un hommage vivant au musicien qui a marqué les mondes du jazz. Le reste, compositions des deux compères, mêle les références au jeu vidéo et le portrait ambivalent du premier président, « General George Washington » à la fois libérateur et esclavagiste, une composition sur deux notes. Ils vont jusqu’au scénario de post-apocalypse pour donner le ton d’un album qui, a priori, semble bien sage. « In Common 2 » se veut représentatif de la scène new-yorkaise actuelle qui veut mettre en commun ses références pour construire une musique du temps.

Walter Smith III & Matthew Stevens : In Common 2, Whirlwind.


Hommages vivants.

Les centenaires sont nombreux- 1920 a dû être une bonne année pour la démographie – dans les mondes du jazz. Boris Vian y arrive tout comme Art Blakey. Le plus connu est assurément Charlie Parker. Il faut bien en rappeler le souvenir, cette ombre qui se balance et provoque toujours un séisme dévastateur tout en s’échappant loin dans le ciel, loin des contraintes de la terre en un voyage toujours recommencé. Le saxophoniste alto Rudresh Mahanthappa, en compagnie de François Moutin à la basse et de Rudy Royston à la batterie dans ce « Hero Trio » lui rend apparemment hommage en reprenant les compositions de l’Oiseau. Dans ce mouvement, ils s’approprient aussi John Coltrane, Sonny Rollins et surtout Lee Konitz et Ornette Coleman sans oublier Stevie Wonder. Un mélange de références sublimé par la sonorité du saxophoniste un peu traînante provenant, en partie de Benny Carter. Manière de dire que ce directeur des études musicales à Princeton sait se servir de toutes les mémoires du jazz pour construire une musique d’un temps qui a besoin d’avoir des repères historiques. Les deux standards, « I Can’t Get Started » et « I’ll Remember April » apportent la preuve de la continuité et du renouveau. Le thème reste présent tout en s’éloignant pour construire d’autres imaginaires.

Rudresh Mahanthappa : Hero Trio, Whirlwind


Prendre le temps d’entendre

Une anthologie, qui ne fait pas rire mais réfléchir sur la mémoire, les préjugés et la force du souvenir qui occulte souvent la connaissance. Prendre pour sujet le jazz belge a de quoi dérouter. Parler d’un âge d’or accroît le mystère. Django Reinhardt est né par hasard en Belgique et il n’est pas belge pour autant. A part lui, qui ? D’abord Robert Goffin, le plus méconnu des surréalistes, auteur d’articles et livres sur le jazz dans les années 1920-30 et 40. Exilé aux États-Unis, il organisera des concerts avec Leonard Feather. Lui redonner sa place est une nécessité pour l’histoire du jazz, du surréalisme et de leur rapport. Dans le livret une mention de cet auteur. Ce n’était pas le but. En revanche, Philippe Comoy présente les musiciens de ce petit pays étrange né au milieu du 19e siècle. Au début, comme il l’écrit dans le livret aux renseignements indispensables, était les « Bob Shots » sous l’égide de Pierre Robert, guitariste. Déjà se fait entendre celui qui fera une carrière aux États-Unis, fait rare à cette époque, Bobby Jaspar. Le vibraphoniste, « Fats Sadi » – Lallemand pour l’état civil mais il voulait faire oublier son nom de famille et il a réussi – fait montre d’une belle maîtrise de son instrument.

« L’Âge d’or du jazz belge, 1949-1962 » pour entendre ceux qu’on n’a plus l’habitude d’écouter et se rendre compte de la puissance de ces musiciens qui n’ont pas tous fait carrière ou laissés leurs noms gravés dans nos souvenirs. Surnagent, hormis Jaspar, René Thomas, grand poète de la guitare aux lunettes tellement grosses qu’il vivait dans un monde à part où l’imagination tenait la plus grande place, « Toots » Thielemans, tenant de l’harmonica et de la guitare qui a joué, en France, avec Benny Goodman juste après la deuxième guerre mondiale.

Philippe Comoy permet le travail de mémoire pour rendre vie à tous ces musiciens qui ont fait le jazz. Ceux et celles qui sont restées « au pays » n’ont pas bénéficié d’un minimum de reconnaissance, de visibilité que leur donne cette anthologie.

« L’Âge d’or du jazz belge, 1949-1962 » Livret de Philippe Comoy, Frémeaux et associés


Faire l’histoire de la « Swing Era »

Fletcher Henderson, pianiste et chef d’orchestre, est considéré comme l’inventeur du Big Band, une construction étrange composée d’une section de trompette (3 en général), d’une de trombone (souvent 1 dans les premiers temps puis deux et trois), d’une section de saxophones qui prendra de plus en plus d’importance, deux saxophones ténor, deux altos et un baryton et d’une « section rythmique » – un nom donne par construction, par la grâce de la définition des précédentes, piano, guitare (banjo ou guitare banjo dans un premier temps) contrebasse (basse à vent dans un premier temps) et batterie.

Fletcher, « Smack » pour tout le monde, a fait des études de chimie qu’il abandonne pour le jazz. Il constitue ses premiers orchestres au début des années 1920. A ce moment, le jazz n’a pas encore défini ses formes. L’orchestre de Paul Whiteman tien le haut de l’affiche et des émissions de radio, une radio qui fait réellement ses premiers pas à l’aube des années 20.

Comment faire entendre cette histoire ? Comment organiser la mémoire ? Pour répondre, ils se mis à deux : Laurent Verdeaux et Didier Périer. Ils ont tout réécouter, fait un choix pour nous proposer « Les trompettes de Fletcher, 1923-1941 ». La trompette est l’instrument roi de cette période, avec Louis Armstrong bien sur qui, en 1924, sera engagé par Fletcher. Encore mal dégrossi de sa Nouvelle-Orléans natale et de Chicago où il se fait un nom, il ne peut résister à New York. Il se vengera et de très belle façon.

Les trompettistes donc et les deux auteurs du livret livrent des informations pour construire les références au travers de Tommy Ladnier, Bobby Stark, Russel Smith et d’autres, plus tard, comme « Red » Allen ou Rex Stewart. Ces trompettistes sont influencés par « King » Oliver d’abord, ensuite par… Louis Armstrong mais aussi par Bix Beiderbecke pour indiquer que le jazz reconnaît tous les siens.

En 1936, Fletcher sera reconnu comme le père putatif de la Swing Era. Il sera engagé par Benny Goodman, sacré « roi du swing », et connaîtra un grand succès dans l’ombre de celui du clarinettiste chef d’orchestre.

Rendons à César/Fletcher ce qui lui revient et aux trompettistes méconnus leur place dans le panthéon du jazz.

« Les trompettes de Fletcher, 1923-1941 », livret de Laurent Verdeau et Didier Périer, Frémeaux et associés


Un saxophoniste ténor/compositeur, Michel Fernandez qui ne veut rien oublier de l’histoire récente de cette musique de révolte, de combat pour la dignité. Une musique ouverte sur les autres cultures, une musique qui a marqué toutes les grandes transformations du 20e siècle. Sont évoquées toutes les mémoires du passé pour construire une mémoire du futur et « Sans frontière », titre de l’album.

Un quartet – Benoît Thévenot, piano, François Gallix, basse et Nicolas Serret batterie – soudé par les compositions du leader et qui partage la même esthétique. La braise couve, l’incendie n’est pas loin la liberté non plus.

Michel Fernandez Quartet : Sans frontière, Dreamophone/Socadisc

Nicolas Béniès

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