Prostitution : l’ultralibéralisme vainqueur ?

Les médias français ont consacré de nombreux sujets pendant l’épidémie de COVID19 à la situation des personnes prostituées. Une excellente chose ? Oui, mais… car il y a un mais. Le terme lui-même « prostituées » semble avoir disparu du vocabulaire journalistique au profit de celui de « travailleuses du sexe ». Propre aux pays qui ont légalisé le proxénétisme en l’intégrant au monde de l’entreprise, cette terminologie repose sur une logique et des choix de société qui n’ont rien à voir avec le progrès ou l’empathie. Mais bien avec l’intérêt des proxénètes et des « clients -rois ».

Etrange paradoxe. En France, l’habituelle indifférence pour les personnes prostituées s’est muée pendant la crise en subite sollicitude. Pas un journal, pas une revue qui n’ait consacré un titre à la douloureuse situation induite par leur privation de revenus. On peut évidemment s’en féliciter. On observe au passage (il était temps !) la découvertede l’incroyable précarité qui fait leur quotidien. Car, si elles gagnaient vraiment en un soir ce que les malheureuses caissières gagnent en un mois, comme on nous le serine à longueur de temps, on ne comprendrait pas pareille détresse.

Pourtant, quelque chose cloche. Car cet intérêt est devenu le vecteur d’une terminologie, et donc d’une idéologie, qui s’est imposée jusqu’à l’overdose. « La plupart des travailleuses du sexe », nous apprend par exemple une télé (1), qui croit moderne de préciser qu’« on dit « tds » dans le métier », « ont stoppé leurs prestations dès le début du confinement »Métier, prestations, tds… Le vocabulaire de l’entreprenariat a envahi nos médias, apparemment ignorants du fait que la prostitution est dans notre pays considérée comme une violence faite aux femmes et que le « client » y est un délinquant et non un consommateur. 

En croyant, parfois de bonne foi, respecter les personnes en situation de prostitution, le jargon du « travail du sexe », directement emprunté aux pays qui ont normalisé le proxénétisme et ses profits, sert religieusement (si l’on peut dire) un lobby proxénète qui peut se féliciter d’avoir marqué des points. 

La prostitution ne serait donc qu’un business comme un autre : un secteur économique avec ce qu’il induit de pure logique commerciale. La toute récente « Charte d’hygiène » suisse, concoctée par les tenanciers pressés de rouvrir les bordels malgré les risques sanitaires, vaut tous les discours. Y sont établies, et sans rire, les règles à mettre en œuvre, dont on note au passage le caractère érotique torride. Le masque est vivement recommandé, « les rapports impliquant un rapprochement des voies respiratoires » interdits, les pratiques buccales prohibées (en raison du port du masque). Ce qui n’empêche pas le même texte d’exiger une distance de deux mètres entre les « clients » qui viendraient à devoir attendre leur tour. 

L’ensemble ferait le plus hilarant des sketchs si la mise en danger des femmes prostituées (l’immense majorité des personnes concernées) pour les prétendus « besoins » des hommes (la quasi totalité des « clients »), n’était au cœur de l’affaire. Et si on n’y parlait pas du sexe des femmes, de leur intimité, de leur sensibilité, qu’en termes de droguerie ou de pizzas à emporter. 

La philosophie de ces prétendus garants de la santé est simple. Rien, absolument rien, ne doit entraver le fameux « travail du sexe ». Ni hier les risques de VIH, ni aujourd’hui la plus grande épidémie mondiale, ni les agressions, insultes et humiliations quotidiennes dans le « métier ». La santé, le ressenti, l’espérance de vie des « travailleuses », ont toujours compté pour rien. « Au vu des risques de décès bien réels, il n’y aura pas foule avant plusieurs mois aux portes des indépendantes, masseuses érotiques, salons et instituts qui ouvriront », écrit tranquillement le site Demi-Mondaine (2) qui représente les défenseurs de la réouverture. 

Pas d’états d’âme, il fait feu de tout bois. En cette période de Covid-19, « le sexe permet non seulement de rester en forme, mais il aide également l’organisme à mieux faire face aux infections grâce à son effet sur le système immunitaire », écrit le site suisse, qui compte donc bel et bien sur la « foule » pour remplir les caisses. Tant pis pour « les risques de décès ».

Faut-il faire un dessin ? Ces défenseurs zélés du « travail du sexe » sont des patrons impitoyables. Dans tout autre secteur d’activité, ils rempliraient les rues de manifestants. En France, on les appelle, à juste titre, des proxénètes : des individus qui ont toujours mis en danger, sciemment, les personnes qu’ils font profession d’exploiter. 

En Suisse, où règne la loi du « travail du sexe », ils fanfaronnent au moment de relancer à grande échelle l’exploitation sexuelle des femmes. Cynisme, exploitation, profit, rien de nouveau sous le soleil proxénète. Mais sous celui des médias, pourquoi une telle extinction de l’esprit critique ? Et dans un pays, la France, qui s’honore d’avoir refusé d’adhérer à cette sinistre conversion au rouleau compresseur de l’ultra libéralisme ? Des « managers du sexe » avec pignon sur rue, des clients confortés dans leur statut de consommateurs, voilà la logique du travail en question. Rentabilité, exigences, performances, mises à l’amende : les « travailleuses » n’ont pas leur mot à dire. Elles ne l’ont jamais eu.

Que de pareils individus soient parvenus à obtenir, à Genève et à Berlin, la reconnaissance du « travail du sexe », qu’ils soient parvenus à normaliser partout leur lexique (travail et autres « tds »), qu’à force de lobbying ils aient été promus chefs d’entreprise, qu’ils aient recyclé en « métier » une activité à laquelle la majorité des femmes sont contraintes par un réseau ou par la misère, n’est que le triomphe d’un ultra libéralisme sans foi ni loi. Pareil hold-up devrait au minimum soulever des questionnements, ne serait-ce que sur le pouvoir qu’ils sont en train d’acquérir en Europe ; pas cette adhésion béate, mêlée à l’ignorance des faits. Des faits qui tiennent en deux mots, deux mots que l’industrie du sexe fait tout pour rayer de la carte, face à des médias tétanisés : violences et criminalité.

L’industrie du sexe, qui a imposé le concept de « travail » en peaufinant un discours sur « la liberté » (contradictoire, pourtant !), se moque bien des femmes et de leur santé. Leur vie n’a aucune valeur, ni pour les proxénètes qui les exploitent, ni pour les « clients » qui les utilisent pour leurs fantasmes, y compris les plus cinglés. Le « travail du sexe » est le plus mortel et le plus dangereux ; un racket permanent qui ne parvient même pas à les enrichir. 

La prostitution n’est pas un travail. Travail et sexe sont des notions mutuellement répulsives. On se demanderait bien sinon pourquoi les femmes se seraient tant battues pour obtenir qu’aucun acte sexuel ne leur soit extorqué dans le cadre du travail. Si « travail du sexe » il y a, inutile de prétendre dénoncer le harcèlement sexuel et les violences machistes. Même exploitation, même mépris. Reste à espérer en finir, dans le monde d’après, avec le culte de l’argent, qui seul les distingue.

Claudine Legardinier, journaliste, autrice

(1) France 3 Auvergne Rhône Alpes, Les travailleuses du sexe en grande précarité face au coronavirus, 9 mai 2020.

(2) https://demi-mondaine.ch

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.