Les rêves brisés de novembre 1918

« L’Alsace, comme son nom l’indique, est un pays appelé aux plus hautes destinées. C’est le pays le plus propre du monde : il change de chemise tous les trente ans. Il digère ses drapeaux aussi aisément que son exquis pâté de foie de piano, célèbre dans le monde entier », Hans Arp et Vicente Huidobro, cités par l’auteur.

Dans son introduction « Novembre 1918 en Alsace-Lorraine, pourquoi ? », introduction-novembre-%E2%80%AF1918-en-alsace-lorraine-pourquoi-a-louvrage-de-jean-claude-richez-une-revolution-oubliee/, publiée avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, Jean-Claude Richez revient sur cette région annexée par l’empire allemand en 1871, les derniers jours de ce même empire, la Première Guerre Mondiale, la révolution allemande de Novembre, « L’Alsace-Lorraine accompagne l’Empire allemand jusque dans ses derniers soubresauts. Elle participe aux quinze premiers jours de la révolution de Novembre. Cette révolution en Allemagne est d’abord une révolution démocratique qui met un terme au régime impérial comme aux régimes princiers de la plupart des États fédérés au sein de l’Empire. En Alsace-Lorraine, cette révolution coïncide avec son retour dans une France désormais républicaine. »

L’auteur examine, entre autres, l’émergence des conseils de soldats, les conseils d’ouvriers et de soldats, les aspirations de la population alsacienne et lorraine, « celle du retour de l’Alsace-Lorraine à la France mais aussi, pour les militants ouvriers et les travailleurs, l’établissement d’une république socialiste », les revendications de classes et les revendications nationales et leurs combinaisons, la mémoire dissipée de novembre 1918, l’occultation des événements, le livre d’Alfred Doblin Bourgeois et soldats, Le Magicien Munoz d’Ernst-Mortiz Mungenast, l’alsacien comme langue refoulée…

Jean-Claude Richez décrit les bouleversements des structures économiques et sociales, l’importance de la mobilisation des hommes et les conséquences sur la démographie, « Tout au long de la guerre, la part de la population active socialement et politiquement est sous les drapeaux, souvent sur le front, exclue des rapports de production. La population ouvrière est surtout formée de femmes, d’enfants et de personnes âgées », l’activité industrielle dont la partie stratégique pour l’Empire, l’utilisation de prisonniers russes, les mouvements de grève dès  1916, les conséquences de l’épidémie de grippe, les conditions de socialisation de la jeunesse, « Avec les soldats, les jeunes constituent au mois de novembre, le gros des foules qui agitent les rues des villes du Reichsland », le régime des relations sexuelles et les naissances dites illégitimes…

« L’Alsace-Lorraine de novembre 1918 appartient à un pays exsangue. Plus peut-être que toute autre province de l’Empire, elle a subi les frais de la guerre ». L’auteur insiste sur la disette et le spectre de la famine, l’approvisionnement des villes, les ravages de l’épidémie de grippe dite espagnole, la « délinquance sociale », le développement de l’opposition à la guerre, les insoumissions et les désertions, l’activité des femmes en soutien aux déserteurs, les troubles au sein de l’armée, et la perception par la bourgeoisie du « spectre de la révolution »…

Jean-Claude Richez analyse la montée des « tensions politiques », les positionnements sur l’autonomie et la question nationale, les clivages entre socialistes, l’agitation en faveur du rattachement à l’Etat français. Je souligne les pages sur l’insurrection des matelots de la marine impériale, l’organisation en conseil, « une forme d’auto-organisation tout à fait originale en Allemagne ».

J’ai particulièrement été intéressé par le chapitre « Naissance et extension du mouvement des conseils d’ouvriers et de soldats », les représentations de soldats par cantonnement, les organes de conseil élu dans les villes, le désarmement des officiers et l’arrachage des insignes et des décorations, le refus d’être controlés par les officiers, les organisations du « nouveau pouvoir » au niveau des villes, la libération des prisonniers, les manifestations de rue, la coordination de représentants des conseils, les cahiers de revendications, la remise en cause des principes d’autorité et des valeurs hiérarchiques…

L’auteur discute, entre autres, de l’exercice des pouvoirs, du drapeau rouge, du sens de la « révolution », des courants nationalistes allemands, des courants internationalistes, de l’organisation du ravitaillement des villes, de celle de l’évacuation des troupes, du maintien de l’ordre et du contrôle des armes, de la formation de gardes civiles, de la dualité de pouvoir, des parlementaires alsaciens, des municipalités et des relations aux conseils de soldats et d’ouvriers…

De la révolte à l’espoir, les effets générationnels, le rôle des cheminots, les difficultés et les contradictions, « la généralisation du mouvement signifie immédiatement l’impossibilité totale d’assurer aussi bien le retrait des troupes et la démobilisation des soldats que l’approvisionnement des villes ». S’il la question de la paralysie de l’activité est souvent étudiée, la question de l’auto-organisation de la reprise des activités indispensables reste une difficulté pour les mouvements de grève. La mise en place de solutions, démocratiquement débattues et efficaces pour répondre aux besoins de l’ensemble de la population pose la question de nouvelles structures, d’alternatives concrètes à l’ordre/désordre précédemment existant…

Sur ces questions, l’auteur analyse à la fois les réponses et les impasses, les pillages et les expropriations (permettant la survie de la population urbaine et des soldats) y compris dans leurs dimensions festives, la participation des paysans, la revanche sur la guerre, les limites géographiques des mouvements, l’influence marginale de l’influence des conseils ouvriers et de soldats dans les campagnes…

La situation se modifie profondément avec l’arrivée des troupes françaises, le ravitaillement et la distribution de vivres dont du pain blanc, « Cette distribution frappe très fort l’imagination des populations qui n’ont jamais connu le pain blanc ». L’auteur souligne l’impact pour les populations d’Alsace et de Lorraine de se retrouver du coté des vainqueurs et « non des vaincus »…

La fin de la fête, « spontanément, on a tendance à accorder beaucoup plus d’importance à ce qui bouge qu’à ce qui est immobile et se tait » (Dans d’autres périodes, l’attention médiatique sur l’immobile et le reproductible, laisse dans l’ombre les contradictions qui agitent les sociétés, les mouvements invisibles et en profondeur qui pourront ou non surgir… cf, hier les soulèvements « arabes » ou les récents mouvements #MeToo ou de renversement de statues de colonialistes)…

L’auteur montre comment la situation se transforme, les choix des administrations locales et nationale, la remise en cause d’acquis sociaux par les autorités françaises dont « la reconnaissance des syndicats dans l’entreprise et la journée de 8 heures », la place des militaires…

Cette histoire, ces « deux années rouges » semble effacée. Jean-Claude Richez la réintroduit dans le temps plus long du siècle. Il aborde les grèves et les luttes dans les années suivantes, la grève générale de 1920, l’articulation de revendications « alsaciennes » et de revendications sociales, les questions autour de « réformes ou révolution », la structuration du mouvement syndical, les orientations des partis, la place de l’« autonomisme »…

« Ces deux années d’agitation sociale et politique s’inscrivent directement dans la continuité du mouvement des conseils d’ouvriers et de soldats de novembre 1918. Comme une réplique sismique du tremblement de terre que constitue ce moment, se propage une onde de choc qui résonne encore longtemps. Il bouleverse profondément l’agencement des différentes strates sociales, politiques, nationales au sein de la classe ouvrière et dans l’ensemble des classes populaires »…

Jean-Claude Richez : Une révolution oubliée

Novembre 1918, la révolution des conseils ouvriers et de soldats en Alsace-Lorraine

Editions Syllepse, Paris 2020, 256 pages 20 euros

https://www.syllepse.net/une-revolution-oubliee-_r_22_i_812.html

Didier Epsztajn

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