Figures de Jacques Coursil

Que reste-t-il lorsque tout s’éteint ? Des images, des souvenirs brouillés par le temps et l’espace. J’ai une image de Jacques Coursil, lointaine, au piano chez un ami commun et me proposant de jouer à mon tour. Refus poli. Je savais déjà pourtant que ce n’était son instrument. Je savais que ce garçon athlétique était tombé amoureux de la trompette.

Il avait raconté à « Actuel » – la revue qui a collé à la peau de mai 1968 -, repris dans les deux albums qu’il avait réalisés avec son groupe pour BYG (et sur Wikipédia), sa rencontre avec le cornet. Un hasard. Son père, militant au parti communiste, avait voulu lui faire étudier la musique. Le violon s’est imposé. Le prof du quartier Montmartre (Paris) – où il est né en 1938 – ne connaissait que cet instrument. Arrêt brutal. Il écoutait, chez lui, les clarinettistes de la Martinique à commencer par le plus grand d’entre eux génie incontesté et souvent méconnu de l’instrument et de la Biguine, Stellio. Dans ce début des années 1950 – si l’on en croit son témoignage ce serait 1953 -, à Paris, Sidney Bechet s’impose. Les oreilles du jeune Jacques commencent à vibrer pour ce soliste le plus talentueux de l’histoire du jazz. La biguine sans doute le conduit aussi vers Albert Nicholas, sorte de Poulidor de la clarinette de jazz pour ces émigrés de la Nouvelle-Orléans. Il faudrait raconter l’histoire des Oignons…

Il intègre donc un Conservatoire pour étudier la clarinette et se retrouve avec un cornet entre les mains, seul instrument qu’il était possible de lui prêter.

Qui peut parler de vocation ?

A la recherche de ses racines, réelles et imaginaires, il part, après l’assassinat de Malcom X – 21 février 1965 – pour les Etats-Unis, New York la Mecque du jazz. Ces années sont des années de révolution. Depuis la « Révolution d’octobre » (1964), menée activement par Cecil Taylor et Archie Shepp, le jazz est en train, une nouvelle fois, de s’outrepasser. Il sera question de New Thing, de Free Jazz. Très tôt, en 1966, pour ESP, il enregistrera avec le batteur Sunny Murray qui n’oublie pas ses origines Choctaw et tape sur sa batterie à la manière des tambours amérindiens. Son influence ne sera pas oubliée par Coursil. Son avant-dernier album, « Trail of Tears » où il retrouve Sunny Murray, fait la place à la musique des nations amérindiennes génocidées par les colons blancs, européens. Sunny Murray est le résultat de ces brassages de populations. Il s’oublie trop souvent que les esclaves noirs qui fuyaient les plantations trouvaient refuge chez les tribus amérindiennes. La musique des tambours fait partie intégrante de la formation et de la mémoire du jazz.

Il se fera une place dans ces mondes où la concurrence est dure et intégrera l’Arkestra de Sun Ra pour en devenir le premier trompette, celui qui conduit toute la section. Une reconnaissance. Il le quittera pour une fausse note. Les partitions – le free jazz n’est pas sans structure – de Sun Ra doivent être jouées comme le veut le chef. Chaque note a sa fonction et son importance pour réaliser le bonheur par la musique. Une note pas juste et c’est le Cosmos qui s’effondre. Le jeune homme n’a pas accepté l’homélie et s’en est allé avec son instrument.

 Vient le temps de ses deux albums pour BYG qui lui serviront longtemps de viatique. Les titres dessinent une géographie. Pour le premier, juin 1969, « Way Ahead », deux compositions « Duke », la volonté de conserver les mémoires du jazz et « Fidel », comme référence politique. Le troisième thème qui tient la face deux du vinyle, « Paper » est une composition de Bill Dixon, trompettiste. Un hommage et une influence.

Le deuxième album, dans la foulée, « Black Suite », occupe les deux faces du 33 tours. Un accomplissement des apprentissages de toutes ces années.

J’ai une deuxième image/souvenir de Jacques, celui d’un étudiant déjà vieux sans que cette vieillesse s’inscrive sur les traits de cet athlète adepte de tous les sports, à la fac de Caen. Il fait des infidélités à la trompette pour se lancer dans la linguistique et une réflexion sur les mathématiques. Carrière de prof pour l’université des Antilles Guyane et à Cornell University, là même où Charles Mingus donna un concert en 1964, le hasard ?

En 2002, John Zorn, un de ses anciens étudiants, lui propose d’enregistrer pour son label Tzadik. Il a commencé à se remettre à la trompette. Elle le demande. Elle ne comprend pas d’avoir été abandonnée aussi longtemps. L’histoire d’amour recommence. Aucun oubli mais tout est transformé. « Minimal Brass », indique le titre de l’album. Le sous titre insiste « Fanfares for a Poet ». Il dira que l’enregistrement s’est fait en une fois et c’était comme si se renouaient les fils qu’il ne savait pas disparus.

Une carrière recommencée. Universal le contacte en 2007 pour le faire enregistrer et ce sera « Clameurs » avec des apports littéraires, Frantz Fanon – on allait écrire évidemment -, Edouard Glissant pour boucler une boucle commencée dans son adolescence.

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« Trail of Tears » termine la course. La piste des larmes c’est désormais aussi la notre.

Jacques Coursil est mort le 26 juin. Il avait 82 ans.

Nicolas Béniès.

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