Le passé en traces sur le papier…

« Aujourd’hui, en jetant un regard sur tant d’archives de police du XVIIIe siècle, dépouillées pour faire avancer la connaissance et susciter la curiosité sur la vie des plus humbles, on ne peut qu’être impressionné par la multitude de faits, de vies, d’êtres singuliers, étranges et passionnants, à propos desquels rien n’a été dit alors que je les avais rencontrés. Ils n’entraient pas dans les objets de recherche que je m’étais donnés ». Dans son introduction Arlette Farge aborde le « murmure du combat », les « bruits singuliers », les « profondeurs de l’individu », l’« unique », le « déchet » et le « reliquat »…

Elle souligne « l’écriture insolite de cet ouvrage. Il est entièrement rédigé à partir d’archives » et parle de désir « de saisir l’inabordé, le toujours tu, l’éclat perdu », des « éclats de sources, du « commun d’une société », d’« humanité commune », de mise en abyme angoissante, de fissures de l’« incertitude »…

« Ici, pas de corpus, mais des archives du dehors, comme des faisceaux de sens, des débuts de compréhension ou bien des ailleurs ignorés qui racontent la multiplicité des formes et des dérives de la vie »…

Quelques éléments et commentaires choisis subjectivement.

Première partie : Temps survenus et frêles instants

Les moments retranscrits font surgir un « paysage sans ordre précis », « Les mots de XVIIIe siècle sont autant de témoins de notre passé que compagnons d’un aujourd’hui que l’on sait chaotique »… Le scandale des « empérruqués » – fausses chevelures emplies de farine – alors que le pain manque, l’ivresse de prêtres et d’évêques, les voleurs et les voyous, les ouvriers morts lors de la construction du château de Versailles, la lèpre « tragique fantôme qui traverse la mémoire de toutes et tous », l’association « entre peuple juif et race sale qui encercle et étouffe chacun », le vocabulaire et les dessins des regards, « les fondations invisibles de ces êtres qui peuplèrent l’histoire entre mort et travail », des femmes et la courageuse liberté de ne pas subir les agressions sexuelles, les écritures de guingois, la manière oralisée de s’exprimer, « Ses mots jaillissent comme des torrents ; on peut y lire les images, si fréquentes dans ce siècle, de rancoeur installée au sein d’une société mouvementée et souvent bouleversée par de nombreux conflits. Une société très corporelle où la voix, le cri et le geste se relaient sans cesse pour le meilleur comme pour le pire », les abbés obscènes et licencieux, « Que dire de cette plaidoirie d’un abbé revendiquant le plaisir sexuel à tout-va, excepté avec les femmes de peu ou de trop de débauche. Comment ne pas lire ici combien le pouvoir de l’Eglise eut des formes de domination flagrantes, notamment sur les femmes », la dérision contre les fêtes religieuses, les chansons, une mélancolie bienveillante, la masculinité mise en cause, les enlèvements d’enfants par la police, les fureurs d’autrefois, la rue « actrice sociale », les charivari, les rêves et les poussières de désirs, le « lourd manteau de l’ennui et de la peine »…

Seconde partie : L’intime, le corps et les affects sous le regard de la police

L’extraordinaire et l’ordinaire des petits et grands moment de la vie du siècle, « une palette infinie de situations corporelles et sociales brassant autant de sentiments et d’affects que de modes de pensée et d’opinions », les sensibilités reliées à « toutes les formes de pouvoir », les méandres du singulier, les lettres d’amour, les projections de « soi sur l’autre », ce que l’autrice entends plus qu’elle ne lit, le sang des règles, l’internement au couvent, les insoutenables « conditions matérielles et affectives » de l’enfermement, l’absence de droit juridique des femmes, le violences contre les femmes, « les jeux cruels pour se les approprier », les insoutenables textes écrits par des hommes contre les femmes, les nouveau-nés abandonnées, les mouroirs, le toucher comme outil de l’historien·ne, les relations « entre maîtres et domestiques », la lutte contre le vagabondage et la mendicité…

Les éclats de rire et les déchirures, la médecine au temps où « la masturbation rendait aveugle », l’Hotel-Dieu et l’accueil des personnes « doublement meurtries par l’emprisonnement et la maladie », l’arbitraire de l’autorité royale, les longues histoires « d’accouchements, d’avortements et de sang », l’ordre et la peur du scandale, l’ordre et le désordre, « Paris est encombré, effervescent, bruyant et tumultueux. Emplie d’odeurs de toutes sortes, la ville résonne aussi du bruit des ouvriers, des bateaux, des cloches des églises, des chansons fréquemment entonnées dans les rues », la nouvelle place de la police, les murmures et les frémissements, « Le peuple est à l’extrémité », les archives du désordre et de l’espérance, les imprimés clandestins, la surveillance des juifs, les vociférations et le tapage, l’émeute…

Les violences sexuelles, les viols de femmes et de petits enfants, le libertinage, la femme mariée comme objet du mari, celles qui ne se taisent pas, « une femme agressée ou harcelée sait et se plaindre et être entendue », les punitions sévères de délits domestiques, les femmes laborieuses, les prêtres débauchés, la colère des femmes et leur pratique émeutière…

L’ouvrage se termine par une Lettre racontant la journée du 14 juillet 1789.

En conclusion, Arlette Farge revient sur ce qu’elle avait à cœur de faire découvrir, « ces reliquats et ces déchets », le sentiment de proximité, la source d’émotion, les aspérités du réel de siècles passés, les « pénombres du siècle des Lumières »…

Arlette Farge : Vies oubliées

Au cœur du XVIIIe siècle

La Découverte – A la source, Paris 2019, 300 pages, 18 euros

Didier Epsztajn


Note de Nicolas Béniès : Lambeaux d’archives, lambeaux-darchives/

De l’autrice :

Le bracelet de parchemin. L’écrit sur soi au XVIIIe siècle, tout-simplement-le-lieu-dune-reconnaissance-et-limmense-espoir-porte-sur-soi-dun-futur/

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