Covid-19 : la vague des invisibles

Je n’écris pas souvent à la première personne sur ce blog. Je n’évoque pas davantage des « problèmes personnels » auxquels je pourrais être confrontée. Ma situation de femme sexagénaire malade en milieu rural dans un contexte épidémique m’invite aujourd’hui à le faire. Car enfin, quels sont les impacts de la gestion française du Covid-19 sur ma vie courante et sur celle de mes proches ? En quoi ces impacts qui peuvent paraître très individuels valent pour beaucoup et donc prennent une dimension collective ? Si je confronte ma réponse à la première question avec mes conversations devenues plus nombreuses (au téléphone, par visio, par texto, par mail), je peux répondre à la deuxième.

Le confinement a eu pour conséquence directe de suspendre tous mes soins : physiothérapie, psychothérapie, médecines complémentaires, activités physiques adaptées. Ma maladie s’est aggravée (davantage de douleur, davantage de fatigue) et des symptômes nouveaux sont apparus dont des états inflammatoires jusqu’alors rares. Dès les premiers jours, j’étais énervée, dans un état de surexcitation aberrant. J’analysais la situation selon des axes qui me paraissaient ignorés (genre, rôle de l’armement, conflits économiques internationaux, budgets inadaptés, manque de perspective historique…). J’entrevoyais des catastrophes sanitaires mais aussi sociales (perte de revenus, pauvreté, isolement…) pour moi et beaucoup d’autres : les praticien.nes qui m’apportent des soins réguliers, les membres de ma famille dont ma mère en Ehpad, les copines défiées elles aussi par l’aggravation de leur maladie chronique ou par de nouvelles pathologies plutôt graves, ou encore assaillies par leurs conjoints révélés plus agressifs qu’à l’habitude. Je voulais et proposais des solutions rapides qui ne venaient pas.

Le déconfinement a peu changé la donne. La majorité de mes soins étant dispensés dans les salles prêtées gratuitement par la très petite commune du Var ou j’habite, restées fermées par arrêté préfectoral, ma maladie n’étant pas reconnue par la CPAM, je n’ai bénéficié que de la réouverture des cabinets de kinésithérapie, de deux consultations à distance avec mon algologue et avec mon psy (spécialiste en gestion des traumas) et d’une consultation en présentiel avec mon médecin généraliste. Mon état de santé ne s’est pas amélioré, mes sorties sont restées rares et les conséquences néfastes de la tension exprimée par mes proches (arrêt des soins, prise en charge sanitaire approximative, peur de mourir, fuite du domicile conjugal, débordement par les enfants, poursuite du confinement des personnes âgées) ont augmenté.

Beaucoup de personnes avec qui j’ai pu discuter, qu’elles soient malades (du coronavirus ou chroniques) ou simplement « post-confinées », nient le traumatisme qu’elles ont subi ou subissent encore : elles ont peur de consulter – « c’est trop compliqué », « ça ne sert à rien », « il y a d’autres urgences que la mienne » – ou peur que la prise en charge ne soit pas adaptée ou n’ont pas envie de témoigner – « j’en ai déjà marre de la maladie, alors en parler, pas question ! », « je vois pas où », « autant faire ça entre nous, parler c’est déjà bien ». La sidération est bien présente.

Les projets d’activités socio-culturelles dans le village ou dans les villes à proximité restent au point mort et surtout en suspens. « On » ne sait pas ce qui sera possible à très court terme. Que ce soit la commune, les espaces culturels, les associations sportives ou socio-culturelles ne savent pas de quoi « la rentrée » sera faite. En tant que responsable d’association, moi non plus. Le fait de « ne pas savoir » a un impact sur la perception du temps qui passe. D’un côté il se rétrécit car l’agenda est moins encombré (par les soins, les sorties, les rencontres…) – la journée moins chargée est plus courte – de l’autre il s’allonge car l’attente est insupportable. Il est impossible de se projeter, ce qui entraîne une réduction de liberté.

Le déconfinement a en revanche apporté des changements de comportement plutôt nuisibles : augmentation des beuveries improvisées, du niveau sonore, de l’appropriation de l’espace public (voies, trottoirs, jeux de boule, stades…) à des fins privées, des agressions au moins verbales sinon physiques, ce qui produit une surestimation/avalanche des peurs.

Le déni du trauma, l’absence de perspectives dans le temps et les agressions personnelles alimentent l’invisible : ce qui est non dit ou non vu. La peur, omniprésente, n’est pas incarnée : des bombes ne pleuvent pas, la majorité n’est pas enfermée à double tour dans des cellules surveillées par des matons… Seules peut-être les violences policières, les expressions du racisme, pourraient faire office d’incarnation mais leurs contestations sont-elles liées (organiser le lien) à la pandémie ?

Au fond, chacun.e gère seul.e et au coup par coup la situation qu’il.elle vit. J’assiste impuissante à une autogestion privée d’une crise pourtant publique. Cette autogestion connaît sa part d’invisibilité : les impacts de l’épidémie avant, pendant et après, sont différents pour les femmes et pour les hommes. Or les mesures politiques de l’État ou des associations aux niveaux local ou national restent majoritairement aveugles à cette disparité. Les femmes, et en particulier les femmes racisées (caissières, femmes de ménage, aides-soignantes… mais aussi mères de famille), sont plus objets de violences et d’agressions, sont plus sujettes à des troubles psychiatriques (dépressions, pensées suicidaires, bouffées délirantes ou troubles anxieux sévères inexistants auparavant)1. Un retour au point mort sans aucune analyse des impacts de genre de la crise sanitaire leur est demandé. Ce retour « à la normale » équivaut à un retour aux inégalités, sinon à leur renforcement. La servitude associée au rôle social des femmes – éducation, santé, nutrition – (le « service » associé au « sale » dirait Geneviève Fraisse2), la gestion des maux des autres, en plus du télétravail ou de conditions de travail dégradées, passent une nouvelle fois à la trappe. Ce qui est gentiment nommé « la charge sociale » cache le déni de la maladie, les troubles psy, le dégoût, le désespoir. Qui s’en soucie vraiment ?

Joelle Palmieri

29 juin 2020

https://joellepalmieri.org/2020/06/29/covid-19-la-vague-des-invisibles/


1 Juliette Demey, « La deuxième vague psychiatrique est là », Journal du dimanche, 28 juin 2020.

2 Geneviève Fraisse, « Le soin, le sale, le service, ou l’importance des mots », Par ici la sortie ! n°1, Seuil, juin 2020.

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