Le coin du polar… coréen

La pub le dit, elle doit avoir ses raisons, que la raison sûrement ne connaît pas : le polar coréen prendrait la place du polar scandinave. Pourquoi cette exclusion en forme de guerre des polars ? Le polar est un tout en étant multiple. Signaler les points communs et les spécificités serait un travail intéressant et excitant.

Evitons donc les affrontements. Le monde du polar s’élargit chaque jour. Il serait incompréhensible d’exclure un style pour un autre. Il est de fait que chaque pays ou groupe de pays, construit par ses paysages, ses villes, son histoire, son contexte politique, des trames, des drames, des intrigues qui décrivent les tares de leur société. Il est loisible de chercher des références communes à ces sociétés. Le polar, en général, possède la faculté d’ouvrir la voie à plusieurs niveaux de compréhension et de dénonciation. Un auteur, une autrice qui n’a pas la capacité de se révolter n’écrit un polar mais un roman à l’eau de rose.

Le polar coréen donc. Une autrice, Seo Mi-ae et un auteur, Kim Un-su pour deux manières de raconter la Corée du Sud, ses rapports sociaux, de couple, des rapports avec les enfants ainsi que les bas fonds et les guerres de clans pour faire la loi sur un territoire. Pour permettre la connaissance des auteurs, il fallait bien une maison d’édition appelée « Matin calme », le surnom de la Corée, qu’elle soit du Sud ou du Nord.

Seo Mi-ae – une star dans son pays -, dans « Bonne nuit maman », se sert de la pub pour dérouter le lecteur. Sur la page de garde, on peut lire « Le Silence des agneaux coréen » et on s’attend à une histoire de monstre, Hannibal Lecter, une profileuse et une histoire d’amour/haine mêlée d’humour, d’ironie salvatrice. L’objectif de Seo Mi-ae n’est pas celui-là. Il est de mettre en situation un tueur en série qui se souvient du temps où il arrivait à respirer loin de sa mère et l’environnement social, psychologique et familial d’une fillette de onze ans. Autant la future profileuse, psychologue de son état, arrive à cerner le tueur, autant elle ne comprend pas la fillette. Les explications souvent suggérées se trouvent dans le déshumanisation de cette société où l’apparence joue un rôle fondamental. Il faut tenir son rang. L’amour filial disparaît sous les tonnes de surmoi, ce personnage qui se trouve sur le devant de la scène et qui obère le moi et surtout les sentiments. Dans ce monde là, la compassion n’existe pas. Le père divorcé est absorbé par son travail à l’hôpital, la mère a priori s’est suicidée et la deuxième femme, la débutante profileuse à la mode FBI, se trouve incapable de résister au sentiment de culpabilité de son mari sur lequel tout va s’enchaîner. Les codes du thriller servent remarquablement le dessein de l’autrice : susciter la révolte face à ce monde qui ne considère plus l’être humain autrement que comme une machine à rentabiliser.

« Bonne nuit maman » est le premier tome d’une trilogie autour de l’enfant de 11 ans. L’avenir est sombre. Le monde d’après sonne faux si la société n’est pas capable de changer, d’apporter sympathie et empathie pour permettre le vivre ensemble. La description sans concession fait peur. Parce que la réalité n’est pas loin !

Kim Un-su clairement plus révolté est plus classique dans la forme pour raconter la saga d’un bas-fond, Guam quartier de Busan, un port ouvert à tous les trafics et à toutes les guerres de gangs, des Yakusa japonais aux triades chinoises. Son personnage central, mis à part Busan – où est né l’auteur -, Huisu, veut vivre libre. Un thème emprunté à tous les grands auteurs de polar. La liberté est difficile à acquérir. Naître à Guam, grandir dans ce quartier et y rester tout en devenant le lieutenant du chef, Père Sohn, enserre l’individu dans un tissu de relations sociales, personnelles, psychologiques qui lui crée autant d’obligations. « Sang chaud », le titre de ce roman, marque bien les obstacles à une libération.

Kim Un-su raconte la Corée vue du côté des « hors-la-loi », un miroir déformant de la société. Passe un souffle indéniable, celui de l’amour qui voudrait franchir toutes les frontières, tous les codes, toutes les contraintes. La liberté serait au bout, mais au bout de quoi ? Comment survivre dans un contexte où tout est mesuré au poids d’argent que pèse chacun-e d’entre nous ? Comment partir ? On sait comme ça se termine. Mais le récit vaut le déplacement.

Deux exemples de romans « noirs », sans concession, écrits d’une plume alerte pour inviter à s’interroger sur les travers de nos sociétés via cette structuration sociale qui celle de la Corée du Sud. Il est temps, de découvrir ces auteurs de notre temps. La Covid19 – il paraît que la maladie doit se mettre au féminin – n’a pas dû les étonner. Il et elle s’attendent à tout et le pire est toujours sur. Le polar sud-coréen est en train de prendre sa place. Ce n’est que justice. On attend les suites. Comme les autres nouveautés des polars d’autres nationalités.

Seo Mi-ae : Bonne nuit maman, traduit par Kwon Jihyun et Rémi Delmas

Kim Un-su : Sang chaud, traduit par Kyungran Choi et Lise Charrin, Editions Matin Calme

Nicolas Béniès

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